1963 › 2011 : 50 ans d’OPEX

De 1963 à nos jours, des dizaines d’opérations extérieures ont été conduites, auxquelles des militaires de toutes les armées, directions et services, ont participé : armée de Terre, armée de l’Air, Marine nationale, directions et services interarmées, et gendarmerie nationale. À travers le récit de certaines opérations militaires de ces dernières décennies et des raisons qui ont conduit la France à s’engager sur ces théâtres extérieurs, il est possible aujourd’hui d’écrire une véritable histoire des Opex.

 

L’opération extérieure, une notion difficile à définir avec précision…

 

Si, selon Napoléon Bonaparte, "la stratégie d’un État est dans sa géographie", celle de la France, puissance terrestre largement ouverte vers la mer, a vocation à s’exercer autant dans l’espace européen que dans le reste du monde. Par nécessité ou parce qu’elle crédibilise sa vocation de grande puissance, l’action outre-mer est donc une constante de l’histoire militaire de la France. Mais elle fut souvent limitée par la nécessité existentielle d’assurer d’abord la défense de ses frontières. Dit autrement, la France recherche la sécurité sur le continent européen - historiquement par l’équilibre des puissances, la domination ou la coopération - pour gagner en liberté d’action et peser à l’échelle mondiale. Le rappel de cette constante stratégique permet de souligner l’originalité de la situation actuelle qui, pour la première fois, voit l’action extérieure devenue prioritaire dans la politique de défense du pays.

 

Mise en exergue depuis deux décennies environ, la popularité de l’expression "opération extérieure" traduit cette nouvelle orientation de l’activité opérationnelle des armées françaises. Du fait du durcissement des engagements, elle s’est peu à peu imposée dans les esprits comme synonyme de "conflit armé" et offre un substitut confortable à l’emploi du mot "guerre" lui-même. On part dorénavant "en Opex" comme on partait autrefois "à la guerre" ou "au front". Pourtant, les opérations extérieures désignent une réalité à la fois protéiforme et plus ancienne, liée à une politique de défense définie au moment des indépendances africaines, il y a plus d’un demi-siècle, et constamment mise à jour depuis.

 

Alors, qu’entendons-nous par "opérations extérieures" ? Le critère géographique est clairement établi mais il ne suffit pas à les définir, toute présence militaire à l’étranger ne se faisant pas nécessairement dans un cadre opérationnel. De fait, le qualificatif d’Opex recouvre une réalité très diverse qui explique le flou qui entoure cette notion. Ainsi, selon Louis Gautier : "Les opérations extérieures se sont développées de façon relativement spontanée et profuse. Le concept d’opérations extérieures est un concept ‘fourre-tout’. De l’action humanitaire à la lutte contre le terrorisme, les opérations extérieures sont militairement diverses. Elles apparaissent mal hiérarchisées et peu discriminées politiquement". La définition d’une Opex reste donc très générale, même dans des documents à caractère officiel, comme le rapport du général Bernard Thorette relatif à l’érection du Mémorial aux soldats Morts pour la France en opérations extérieures : "Est qualifiée d’opération extérieure tout emploi des forces armées hors du territoire national (qu’elles soient déployées sur le théâtre ou opèrent à partir du sol français), dans un contexte caractérisé par l’existence de menaces ou de risques susceptibles de porter atteinte à l’intégrité physique des militaires".

 

 

… mais un objet historique clairement identifié.

 

On le voit, ces définitions laissent ouvert un très large champ et elles ne donnent guère d’indications sur la spécificité des opérations contemporaines par rapport aux multiples formes d’interventions extérieures pratiquées antérieurement, du corps expéditionnaire à la politique de la canonnière. Plutôt qu’un mode d’action particulier, c’est le contexte et l’intention initiale qui définissent la place des opérations extérieures dans l’histoire des armées. Ce "temps des Opex", qui court de 1963 à nos jours, se caractérise par la systématisation de l’action militaire à des fins de résolution de crises d’intensité variable, engagement qui accompagne le renouveau de la politique africaine de la France après la liquidation du passé colonial (indépendances des pays d’Afrique noire en 1960, affaire de Bizerte en 1961, fin de la guerre d’Algérie en 1962). À partir de 1963, l’action militaire extérieure se caractérise donc par l’affirmation d’une volonté stabilisatrice ou médiatrice détachée de tout esprit de conquête, que ce soit pour la défense des intérêts français ou au service d’engagements internationaux. Elle prend alors la forme de projection d’unités, pré-positionnées ou venues de métropole, pour un mandat défini et ponctuel, éventuellement renouvelable. Initialement très limitées, ces opérations ne concernaient d’abord que des troupes spécialisées souvent héritières d’une forte tradition coloniale (troupes de marine, Légion étrangère, parachutistes), et qui représentaient les éléments professionnalisés de l’armée de conscription. Mais à la suite de la disparition de la menace en Europe au tournant des années 1990, les armées se professionnalisent et réduisent leur format. Peu à peu, toutes les composantes conventionnelles deviennent projetables.

 

Retracer l’histoire des Opex revient donc à suivre, parallèlement au récit des opérations militaires elles-mêmes, un processus d’adaptation à l’évolution des crises internationales qui a profondément métamorphosé les armées françaises.

  • Opération "Lamantin", Mauritanie, 1978. © FX. Roch/ECPAD

  • Des soldats du 1er régiment de hussards parachutistes patrouillent aux abords de leur PC, Liban, 1984. © P. Fernandez/ECPAD

  • Le porte-avions Clemenceau. Opération "Salamandre", Djibouti, 1990. © M. Riehl/ECPAD

  • Mission "Oryx", Somalie, 1992. © D. Viola/ECPAD

  • Opération "Trident", Kosovo, 1999. © X. Pellizarri/ECPAD

  • Le colonel Duffour interviewé par RFI, Afghanistan, 2005. © A. Battestini/ECPAD

Le concept français d’intervention extérieure à l’origine des Opex (1963-1978)

 

Au début des années 1960, l’achèvement de la décolonisation doit permettre à la France de concentrer son effort militaire sur la sanctuarisation du territoire national et la modernisation de ses forces armées, avec une priorité donnée à la constitution de la force de dissuasion nucléaire. En conséquence, le 16 septembre 1960, décision est prise d’alléger drastiquement la présence militaire française outre-mer afin de diviser les garnisons en Afrique par dix en une décennie pour aboutir à un effectif de 6000 hommes en 1970. Ce désengagement marque cependant plus une inflexion qu’une véritable rupture car le repli français ne fut pas aussi massif que prévu. En effet, les États africains nouvellement indépendants sont toujours désireux de voir la France contribuer à leur sécurité, tandis que cette dernière fait de sa présence en Afrique une constante de son engagement stratégique pour diverses raisons (intérêts économiques, surveillance des voies de communication maritimes, défense de l’espace francophone). À la confluence de ces intérêts réciproques, le nouveau concept d’intervention outremer à l’ère postcoloniale est ainsi décrit par le général de Gaulle dans son discours de Strasbourg du 23 novembre 1961 : "Sous des formes nouvelles adaptées à notre siècle, la France est, comme toujours, présente et active outre-mer. Il en résulte que sa sécurité, l’aide qu’elle doit à ses alliés, le concours qu’elle s’est engagée à fournir à ses associés, peuvent être mis en cause en une région quelconque du globe. Une force d’intervention terrestre, navale et aérienne, faite pour agir, à tout moment, n’importe où, lui est donc bel et bien nécessaire. Nous commençons à le réaliser".

 

L’action militaire extérieure de la Ve République se reconfigure donc selon trois modalités qui la caractérisent encore aujourd’hui : le pré-positionnement à l’étranger de forces limitées, la fourniture d’une assistance militaire technique pour former les armées étrangères et le maintien d’une capacité de réaction face aux crises. Cette dernière mission fonde le concept français d’intervention extérieure. Initialement, seules des opérations "coup de poing" dans le cadre d’un accord de défense sont envisagées. À partir de 1964, chaque armée est donc chargée de maintenir un noyau de forces en alerte permanente, prêtes à être projetées sans préavis : ce sont les dispositifs Guépard (un régiment parachutiste), Tarpon (un groupe naval à vocation amphibie) et Rapace (une cellule d’avions de combat et de transport). De grandes manœuvres interarmées sont alors organisées pour valider ce concept d’emploi. Elles soulignent la rapidité d’exécution d’intervention de la voie aérienne par rapport à la voie maritime, alors qu’il s’agit moins désormais de mobiliser un corps expéditionnaire complet que de développer les moyens d’une action légère quasi immédiate.

 

Opération "Lamantin", Mauritanie, 1978. © FX. Roch/ECPAD

 

Les premières opérations réalisées conformément à ce concept d’emploi sont "Lamantin" (Mauritanie, en 1977 et en 1978) et "Bonite" (Zaïre, 1978). La première présente l’originalité d’être conduite uniquement par des éléments aériens basés à Dakar. Le Front Polisario revendique alors l’indépendance du Sahara occidental et menace de faire s’effondrer la Mauritanie en harcelant la voie ferrée transportant le minerai de fer qui constitue son unique ressource. La France déploie contre lui un dispositif très resserré mais puissant : une dizaine de chasseurs-bombardiers Jaguar appuyés par des ravitailleurs, des avions de transport et des avions de patrouille maritime. À cinq reprises, les Jaguar interceptent les colonnes motorisées adverses, leur causant suffisamment de pertes pour faire cesser leur action et amener le Front Polisario à la table des négociations.

 

"Bonite", pour sa part, est une spectaculaire évacuation de ressortissants menée en force au cœur du Zaïre. En mai 1978, les rebelles katangais occupent la ville minière de Kolwezi, au sud du pays, et prennent en otage la population européenne. En apprenant la nouvelle, la France décide d’intervenir. Le 17 mai, le 2e régiment étranger parachutiste reçoit la mission de reprendre la ville pour évacuer la population. Transporté le 18 à Kinshasa, il est largué en deux vagues, les 19 et 20 mai, sur Kolwezi qu’il reprend après de violents combats au prix de cinq tués et quinze blessés dans ses rangs. Succès d’envergure, "Bonite" met en évidence la rapidité de réaction et la souplesse des unités françaises projetées en deux jours à près de 8 000 km de leur base. Jusqu’à nos jours, ce type d’action rapide menée avec des forces légères mais capables de renverser une situation locale compromise reste l’archétype de l’intervention extérieure "à la française", comme l’opération "Serval" (Mali, 2013) en a encore fait une démonstration remarquée.

 

Opération "Limousin", Tchad, 1970. © RP. Bonnet/ECPAD

 

Cependant, les années 1970 voient aussi des déploiements plus importants qui soulignent les limites du concept initial. Ainsi, la défense du Tchad face à des rebellions chroniques oblige à mener des opérations longues et répétées, telles que "Limousin", en 1969-1971, et "Tacaud", en 1978-1980. Cette dernière opération marque d’ailleurs un tournant par son caractère interarmées affirmé, la Marine contribuant à la surveillance des espaces sahariens avec ses avions de patrouille maritime Breguet.

 

Dans le même temps, la capacité d’intervention extérieure des armées est revalorisée sous une double impulsion. D’une part, elle bénéficie du renforcement des forces conventionnelles, engagée à partir de la 3e loi de programmation militaire (1971-1975) et poursuivie avec la réforme du général Lagarde, en 1975. L’objectif est de limiter les distinctions entre les "forces de manœuvre" chargées de défendre les frontières face au Pacte de Varsovie (la 1re Armée), les "forces de défense du territoire" chargées de la protection des installations stratégiques (unités de réservistes et des écoles, gendarmerie), et les "forces d’interventions". En pratique cependant, l’envoi du contingent en opération extérieure reste politiquement très sensible et seules les 9e division d’infanterie de marine et 11e division parachutiste, majoritairement professionnalisées, sont déployées sur les théâtres extérieurs. Il faudra attendre la suspension du service militaire, annoncée en 1997 et rendue effective en 2001, pour atteindre le degré de polyvalence souhaité.

 

D’autre part, le président de la République Valéry Giscard d’Estaing veut adopter une défense "tout azimut", ou, du moins, qui ne soit pas uniquement orientée face à l’Est : "je pense qu’à l’heure actuelle les dangers du monde sont des dangers qui peuvent provenir de diverses zones du monde, et nos forces militaires doivent être des forces mobiles". Ainsi, l’effort principal de la Marine nationale, qui portait jusqu’alors sur la façade Atlantique, est réorienté sur l’axe Méditerranée-mer Rouge-océan Indien. Les chasseurs de mines français participent au déminage du canal de Suez, de 1974 à 1978, et l’indépendance de la République de Djibouti est garantie par l’envoi du groupe aéronaval à deux reprises ("Saphir 1", en 1975, et "Saphir 2", en 1977) ; Djibouti devient l’une des principales bases françaises en Afrique avec Dakar.

 

À la charnière des années 1970-1980, les armées françaises surveillent les voies maritimes longeant l’Afrique (golfe de Guinée, mer Rouge et canal de Mozambique) et interviennent ponctuellement à l’intérieur du continent, sur le flanc sud de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), face à la progression de l’influence soviétique en Centrafrique, en Éthiopie et en Libye. Paris n’hésite pas non plus à sortir du pré carré et étendre son influence à d’autres pays que ses anciennes colonies (Zaïre, Burundi, Rwanda, Guinée équatoriale…).

 

Convoi sur la route de Saïda, Liban 1978. © FX. Roch/ECPAD

 

Mais une première rupture dans les opérations menées se manifeste avec la participation d’un contingent français à la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), à partir de 1978, dans un contexte qui préfigure celles des décennies suivantes de bien des façons : une guerre civile entre factions multiples, une action sous mandat de l’ONU imposant des règles d’engagement très contraignantes et une force multinationale qui juxtapose des unités sans pour autant former une véritable coalition. Les troupes françaises, rompues aux interventions africaines, se trouvent là en porte-à-faux et, dès 1979, la majorité du contingent français rembarque.

 

 

Les limites du modèle français d’intervention extérieure face à la diversification des crises (1978-1991)

 

On aurait pu penser que l’accession au pouvoir de François Mitterrand, "le président qui n’aimait pas la guerre", pour reprendre le titre du livre d’Alexandra Schwartzbrod, allait infléchir l’impulsion donnée aux interventions extérieures. Mais, au contraire, le président Mitterrand n’hésite pas à s’appuyer sur la force armée pour défendre la stature internationale de la France, membre permanent du Conseil de sécurité, ou soutenir l’idée d’une Europe-puissance maître de son destin. Cet usage mitterrandien de la force armée reste cependant encadré dans des limites clairement définies : les actions sont engagées dans le respect de la légalité du droit international ; elles ont pour objectif la restauration de l’état de droit et de la sécurité ; enfin, elles font un usage limité de la violence et n’emploient que les seuls moyens strictement nécessaires à l’accomplissement de leur mission.

 

Lors du premier septennat de François Mitterrand (1981-1988), la France s’engage dans un nouvel effort de maintien de la paix au Liban au sein de la Force multinationale de sécurité. De 1982 à 1984, 2 000 soldats français sont à Beyrouth, soutenus depuis la mer par un dispositif naval permanent, les missions "Olifant". Cet engagement conduit à un affrontement direct avec le Hezbollah libanais, un parti islamiste chiite soutenu par la Syrie et l’Iran, qui commandite l’attentat-suicide contre le poste Drakkar. En comparaison, le raid de représailles des Super-Étendard de l’aéronavale est plus symbolique qu’efficace. Finalement, le 31 mars 1984, le contingent français quitte une seconde fois Beyrouth. La population française a découvert à cette occasion le risque induit par les missions de maintien de la paix et, incidemment, le rôle de ses armées sur les théâtres extérieurs.

 

 

Opération "Manta", Tchad, 1983. © B. Dufeutrelle/ECPAD

 

Les interventions en Afrique se poursuivent également dans la continuité du respect des accords de défense. La France se heurte particulièrement aux ambitions du colonel Kadhafi qui cherche à étendre l’influence libyenne au Tchad en soutenant l’insurrection de Goukouni Ouedeï contre le gouvernement d’Hissène Habré. À deux reprises, l’envoi de troupes importantes par Paris permet de contrer la manœuvre. Lors de l’opération "Manta" (9 août 1983-11 novembre 1984), 3500 hommes sont déployés au Tchad, soutenus depuis les bases de Bangui et Libreville. Le but est de défendre la capitale N’Djamena et d’appuyer les Forces armées nationales tchadiennes (FANT) dans leur reconquête du nord du pays. En janvier 1984, l’armée de l’air bombarde les colonnes rebelles, perdant un Jaguar et son pilote ; mais les insurgés sont contenus au-delà de la "ligne rouge" du 16e parallèle. Un accord de retrait franco-libyen permet de retirer ces forces en octobre-novembre 1984 (opération "Silure").

 

À cette occasion, le porte-avions Foch est discrètement déployé au large des côtes libyennes pour permettre une action de représailles en cas de non-respect des accords par Tripoli (opération "Mirmillon"). Mais la relance d’une offensive libyenne au sud du 16e parallèle oblige Paris à s’engager à nouveau, le 16 février 1986. L’opération "Épervier" fait la part belle aux moyens aériens et antiaériens car il s’agit essentiellement d’annuler le soutien aérien libyen aux rebelles tchadiens. Ainsi, l’armée de l’Air conduit avec succès un raid contre la base d’Ouadi Doum et la destruction d’un bombardier Tupolev libyen par une batterie de missiles anti-aérien Hawk s’avère dissuasive. Libérées de toute menace dans les airs, les Forces armées nationales du Tchad remportent au sol ce que l’on appela la "guerre des Toyota", en modernisant la pratique traditionnelle du "rezzou" saharien (raid rapide sur le territoire ennemi) par l’adjonction de missiles antichar Milan sur de simples pick-up. Un cessez-le-feu est conclu en septembre mais le dispositif "Épervier" n’est qu’allégé et non pas supprimé tant la défense du Tchad revêt une importance particulière pour la politique africaine de la France. Escale aérienne importante pour les liaisons vers l’Afrique équatoriale ou l’océan Indien, N’Djamena s’insère avec Dakar, Bangui et Libreville dans un réseau de bases qui se soutiennent mutuellement. La permanence de l’effort et les moyens lourds mis en œuvre au Tchad préfigurent déjà la réorientation de la politique de défense française vers les opérations extérieures lors de la décennie suivante.

 

 

Opération "Epervier", Tchad, 1986. © P. George/ECPAD

 

Enfin, en 1987-1988, la flotte conduit sa plus spectaculaire mission de diplomatie navale, l’opération "Prométhée". Dans un contexte de crise qui aboutit à la rupture des relations diplomatiques entre Paris et Téhéran, le porte-avions Clemenceau est alors déployé en mer d’Oman pour dissuader l’Iran d’agir contre les intérêts français et protéger les voies maritimes dans le golfe Persique. Signe de l’importance qu’il accordait à cette démonstration de force, le président Mitterrand accorde une longue interview télévisée sur la passerelle du porte-avions au cours de la mission ; c’est un cas d’utilisation de la symbolique militaire par l’exécutif qui reste à ce jour unique dans l’histoire des opérations extérieures.

 

On peut ainsi considérer la période 1978-1990 comme l’aboutissement du modèle classique de l’intervention extérieure sous la Ve République. À l’exception du Liban, les opérations sont menées sous mandat national, souvent dans le cadre d’un accord bilatéral. Cette période valorise particulièrement les forces d’intervention devenues le fer de lance des armées et regroupées, dans le cas de l’armée de Terre, dans la Force d’action rapide (FAR), créée le 1er juillet 1984. Chargée d’intervenir sur les théâtres extérieurs, aussi bien qu’en centre-Europe, la FAR préfigure, dans une certaine mesure, l’armée professionnelle taillée pour former des corps expéditionnaires.

 

Mais, reposant sur un usage modéré de l’outil militaire face à une opposition limitée, ce modèle est remis en cause par l’ampleur de la guerre du Golfe, en 1990-1991. Car il s’agit, cette fois, de déployer des moyens lourds face à un corps de bataille moderne dont on surestime, à l’époque, les capacités. La conscription apparaît alors comme un grand handicap pour la constitution du contingent français et les carences capacitaires l’obligent à combattre avec des appuis alliés, ou à ne pas participer du tout aux combats dans le cas de la Marine nationale.

 

 

Les armées françaises au défi de l’adaptation aux crises internationales de l’après-guerre froide (1991-1999)

 

La guerre du Golfe, que l’on n’attendait pas, apparaît en premier lieu comme une redécouverte du conflit de haute intensité dans un contexte interarmées et interalliés, situation inédite depuis la crise de Suez. L’expérience française dans cette guerre (du 2 août 1990 au 28 février 1991) commence en effet par des opérations de diplomatie navale avec l’envoi du porte-avions Clemenceau et la mise en place d’un embargo maritime. Elle se poursuit par une campagne aérienne et voit enfin l’intervention d’une division blindée légère dans les sables irakiens. Elle marque un tournant décisif pour les opérations extérieures à trois points de vue.

 

Tout d’abord en définissant un processus décisionnel de temps de crise qui tranche avec l’absence de règles affirmées qui prévalait jusqu’alors. Le président de la République assume nettement son rôle de chef des armées devant l’opinion publique par sa fameuse formule "nous sommes dans une logique de guerre". Quotidiennement, il préside un conseil restreint rassemblant les ministres, les chefs militaires et les responsables administratifs. Ceux-ci sont donc en contact direct pour coordonner les actions marquant chaque étape de l’engagement français. Proche de l’exécutif dont il porte la parole, le chef d’état-major particulier de la présidence prend une importance nouvelle et joue un rôle d’intermédiaire qui peut s’avérer décisif.

 

Le changement de contexte géopolitique est un second point de rupture. La guerre du Golfe se situe sur la ligne de partage entre deux mondes stratégiques, le conflit interétatique, issu de la guerre froide, et celui d’un nouvel ordre stratégique, focalisé par la puissance américaine. Au nom de l’indépendance nationale, la brigade puis division "Daguet" et son aviation d’appui avaient été projetés en Irak avec une autonomie de commandement qui pouvait faire illusion durant la phase défensive du conflit, l’opération "Bouclier du désert". Mais la planification de "Tempête du désert" à partir du mois d’octobre exige l’incorporation des unités françaises sous le commandement américain sous peine d’être exclues de l’offensive finale. Dorénavant, les décideurs français admettent qu’ils ne s’engageront plus dans un conflit important sans la présence des États-Unis à leurs côtés et qu’ils doivent s’y préparer en conséquence.

 

Enfin, cette recherche d’interopérabilité plus grande avec nos alliés va de pair avec l’achèvement du processus d’interarmisation des forces déjà à l’œuvre. Pour être interalliés, il faut être interarmées… La synthèse des retours d’expérience aboutit à la création de nouveaux organismes à vocation interarmées, tels que la Délégation aux affaires stratégiques (DAS), la Direction du renseignement militaire (DRM), le Commandement des opérations spéciales (COS), le Centre opérationnel interarmées (COIA) et l’État-major interarmées de planification opérationnelle (EMIA-PO), ces deux deniers fusionnant par la suite pour devenir l’actuel Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO).

 

Ainsi, à partir du Livre blanc de 1994, la projection de force cesse d’être un phénomène marginal pour devenir le nouvel horizon stratégique des armées françaises. De fait, la décennie 1990 voit la multiplication des engagements et la diversification des missions justifiant l’emploi du terme englobant d’ "opérations extérieures" pour les qualifier, alors que leur seul point commun est bien souvent leur caractère ultramarin. La diversité des mandats sous lesquels les forces françaises opèrent manifeste également la recherche d’un cadre pertinent pour conduire la politique internationale de sécurité.

 

Il y a tout d’abord la poursuite des opérations au profit des alliés africains. L’Afrique s’enfonce alors dans des crises économiques, politiques ou écologiques qui nécessitent des opérations humanitaires ou d’évacuation de ressortissants, ponctuelles mais répétées. Elles incitent la France à s’engager fortement dans la formation des armées africaines en concevant le dispositif RECAMP (Renforcement des capacités militaires des pays africains). La Marine nationale participe également à cet effort de coopération militaire avec les pays africains dans le cadre des missions "Corymbe" qui assurent la permanence d’un bâtiment dans le golfe de Guinée.

 

Cambodge, 1992. © M. Riehl/ECPAD

 

Au niveau multinational, les opérations sous mandat de l’ONU sont d’abord privilégiées : soutien de la paix au Cambodge (APRONUC, 1992), aide humanitaire en Somalie ("Oryx", 1993) et au Rwanda, où l’opération "Turquoise" (juin-août 1994) porte les soldats français au devant de la réalité terrible du génocide rwandais. Mais l’opération extérieure la plus marquante de cette décennie est l’engagement de la FORPRONU pour le maintien de la paix en Yougoslavie (1992-1995). Sur le plan militaire, la mauvaise définition du mandat et l’imprécision des conditions de recours à la force troublent les personnels, partagés entre l’empathie à l’égard des populations victimes de la guerre et l’absence de détermination opérationnelle pour mettre fin à cette situation. La reprise du pont de Vrbanja, le 27 mai 1995, manifeste pourtant la valeur combative intacte des soldats français et permet la libération de plusieurs de leurs camarades pris en otages. Mais ce sursaut symbolique ne peut masquer l’échec cuisant de la FORPRONU.

 

Cette situation aboutit finalement à la reconnaissance d’un leadership américain et à la rénovation du concept stratégique de l’OTAN en mars 1999. Alliance défensive en Europe, elle devient une organisation militaire de contrôle de crises à vocation plus large. Dans le même temps, le cadre de l’action humanitaire est redéfini par la notion de droit d’ingérence, qui, bien que contesté politiquement, doit permettre une plus grande liberté d’action militaire face aux crises : au "maintien de la paix", se substitue alors "l’imposition de la paix". La guerre du Kosovo est le banc d’essai de cette nouvelle politique d’intervention "durcie" qui prend la forme d’une campagne de bombardements aériens, opération "Allied Force".

 

Le 3 juin, Belgrade accepte finalement le retrait de ses forces du Kosovo et l’occupation de cette province par les troupes de l’OTAN (la KFOR). Avec 101 appareils de l’armée de l’Air et de la Marine, la France a fourni le deuxième contingent de la coalition et les cocardes tricolores ont participé à toutes les missions, de jour comme de nuit. Ce conflit démontre l’adaptation des armées au nouveau modèle d’opération anticipé après la guerre du Golfe, caractérisé par des opérations offensives de haute intensité menées en coalition. C’est d’autant plus remarquable que la nouvelle génération d’armements (Rafale, missile de croisière Scalp, porte-avions nucléaire) n’est pas encore entrée en service et que l’outil de défense était en pleine transformation entre les réformes post-guerre du Golfe et l’attente de la professionnalisation. Annoncée par le président Jacques Chirac en octobre 1997, la suspension de la conscription sera effective en juin 2001.

 

 

Les Opex comme horizon opérationnel unique des Armées (2000-2011) ?

 

Au tournant du nouveau millénaire, l’absence durable de menace continentale et la professionnalisation des troupes permettent la généralisation des opérations extérieures devenues l’une des trois missions fondamentales des armées françaises, avec la protection du territoire et de la population, et la dissuasion nucléaire. Les unités gagnent en polyvalence, effaçant l’ancienne distinction entre troupes métropolitaines et troupes ultramarines. Durant cette période, on peut considérer que l’armée française devient, dans son ensemble, un corps expéditionnaire projetable à hauteur de 30 000 hommes pendant six mois, selon les objectifs du Livre blanc de 2008. En pratique, les effectifs déployés annuellement entre 2000 et 2015 varient entre 14500 hommes (en 2000) et 8000 hommes (en 2015), mais pour des opérations souvent beaucoup plus longues.

 

Poursuivant une tendance déjà bien amorcée, les Opex s’enchaînent ou se superposent, cumulant des déploiements sur des théâtres bien connus (Côte d’Ivoire, 2004 ; Tchad, 2008), d’autres entièrement nouveaux (Afghanistan, 2002-2013) et de nouvelles menaces sécuritaires, telle la lutte contre la piraterie.

 

Opération "Licorne", Côte d’Ivoire, 2011. © S. Dupont/ECPAD

 

En Côte d’Ivoire, l’opération "Licorne", conduite dans la longue durée (2002-2015) pour s’interposer entre les deux factions qui se disputent le pays, est marquée par deux périodes particulièrement dures. D’abord en novembre 2004, après qu’une attaque de l’aviation gouvernementale a provoqué neuf morts parmi les militaires du camp de Bouaké ; Paris riposte alors en détruisant l’aviation ivoirienne à terre. Ensuite en mars-avril 2011, quand la Force Licorne intervient à Abidjan pour protéger les douze mille ressortissants français présents et faire respecter le résultat des élections reconnu par l’ONU et l’Union africaine.

 

Mais c’est sans doute l’expérience afghane qui a le plus marqué les soldats de cette génération, en particulier après l’augmentation du contingent français et la prise en compte d’une zone de responsabilité spécifique, la province de la Kapisa (2008-2012). La redécouverte de la contre-insurrection - avec l’action civilo-militaire au sein des populations qui la caractérise - ainsi qu’une certaine banalisation des actions de combats sont les traits saillants de cet héritage afghan. Il en résulte un aguerrissement certain, payé au prix du sang : avec 10 soldats français morts ainsi que leur traducteur afghan et 21 blessés, les pertes subies lors de l’embuscade d’Uzbin, le 18 août 2008, sont les plus lourdes en une seule action depuis l’attentat du Drakkar, vingt-cinq ans plus tôt. Elles provoquent d’importantes controverses sur les conditions d’engagement et le niveau opérationnel des troupes françaises mais non pas, il faut le noter, sur la pertinence de l’opération elle-même.

 

Opération "Atalante", 2009. © DR/ECPAD

 

Dans le même temps, les marins font face à une menace sécuritaire plus sourde, mais toute aussi persistante : la résurgence de la piraterie, particulièrement au large des côtes de la Corne d’Afrique. Depuis 2008, ils participent à la campagne anti-piraterie de l’Union européenne en océan Indien EUNAVFOR, ou "Atalante" pour la France, consistant à sécuriser les voies maritimes et escorter les navires du programme d’aide alimentaire mondial. Á deux reprises, les navires français se distinguent en libérant des plaisanciers pris en otage par les pirates somaliens (affaires du "Ponant" et du "Carré d’as" en 2008).

 

Opération "Harmattan, Libye, 2011. © JY. Desbourdes/ECPAD

 

Les Opex, qui se sont succédé depuis, confirment l’élévation du niveau opérationnel des armées françaises, en particulier l’opération "Harmattan" contre la Libye, en 2011. À la suite des révoltes populaires qui secouent le monde arabe en décembre 2010 (les "Printemps arabes"), le pouvoir du colonel Mouammar Kadhafi est contesté à son tour à partir de février 2011 en particulier en Cyrénaïque, province traditionnellement rétive au pouvoir central de Tripoli. Si les premières actions de la France relèvent de l’aide humanitaire et de la gestion de crise, la situation devient incontrôlable à partir du mois de mars. Le 19 mars, se fondant sur la résolution 1973 des Nations unies votée deux jours plus tôt, la France s’engage offensivement dans la guerre civile libyenne en conduisant un raid aérien contre des canons automoteurs menaçant Benghazi. Ce raid de sept heures, conduit directement depuis la BA 113 de Saint-Dizier, donne le coup d’envoi de l’opération "Harmattan".

 

De façon inhabituelle, elle est conduite principalement par la France et la Grande-Bretagne, sous commandement de l’OTAN mais avec un simple soutien américain, manifestant la volonté de Washington de se désengager des interventions extérieures après une décennie de durs combats en Afghanistan et en Irak. La salve massive de missiles de croisière américains et britanniques lancés dans la nuit du 19 au 20 mars n’en reste pas moins décisive pour neutraliser les défenses aériennes libyennes. Par la suite, on peut observer trois phases d’opération inégales : la phase initiale de coups d’arrêt, jusqu’au 31 mars ; puis une longue période d’attrition qui aboutit à la prise de Tripoli par les insurgés, le 27 août ; enfin, la réduction des dernières poches de résistance loyalistes. La mort du colonel Kadhafi, le 20 octobre, signe la fin de la campagne et la chute du régime, mais ouvre le début d’une nouvelle période d’instabilité dont la Libye souffre encore. Dans chacune de ces phases, les armées françaises se distinguent par leur engagement dans l’action. D’abord par des raids aériens conduits depuis la Corse ou depuis le porte-avions Charles de Gaulle positionné au plus près, entre 100 et 200 km des côtes. Ensuite par une hardiesse tactique qui passe par la redécouverte du tir contre terre par la Marine (3 000 coups de canon tirés), ou la remarquable démonstration des capacités de l’aérocombat faite par les hélicoptères de l’aviation légère de l’armée de Terre depuis les bâtiments de projection et de commandement de la flotte. Au final, les forces françaises ont assumé 28% des sorties de la coalition, mais 35% des sorties offensives. Certes, la géographie libyenne et la valeur militaire assez faible de l’adversaire favorisaient cette démonstration de projection de puissance, mais il n’en reste pas moins qu’ "Harmattan" semble vouloir faire la démonstration des progrès capacitaires accomplis par chacune des armées françaises et de leur faculté à les intégrer avec succès dans un plan d’ensemble.

 

 

Quel regard porter sur cinquante années d’Opex ?

 

Pour les armées, l’histoire des Opex résume leur bilan opérationnel sur une cinquantaine d’années. Sur la période, la projection de forces passe d’un rôle secondaire, pour lequel certaines unités sont spécialisées, à une fonction centrale, véritable cœur battant des armées autour duquel se recompose l’ensemble de l’outil militaire, dissuasion nucléaire exceptée. Les opérations extérieures ont ainsi suscité la création de nouvelles grandes unités, puis justifié la professionnalisation, et enfin mobilisé à leur profit l’ensemble de la Défense nationale, Secrétariat général pour l’administration (SGA) compris, pour les questions juridiques, financières, de ressources humaines et finalement mémorielles.

 

Il en résulte une grande adaptation des trois armées pour cette mission, un accroissement des capacités de projection de force ou de puissance, débouchant sur de véritables succès tactiques et opérationnels (Libye en 2011, Mali en 2013). Ainsi, l’opération "Serval" n’a pas seulement suscité des commentaires flatteurs de l’autre côté de l’Atlantique, mais un débat autour des leçons à tirer pour l’US Army du modèle français "léger" et "rustique". Même si ce "modèle" est souvent le fait de la seule nécessité, il est intéressant de constater qu’à travers lui, la France est reconnue comme une des rares puissances capable d’intervenir de façon autonome pour influencer le cours d’un conflit lointain.

 

Cependant, cette adaptation ne s’est pas faite sans tensions. D’abord parce qu’elle s’accompagne d’une réduction de format qui fait peser plus lourd le fardeau des Opex au risque d’une "surchauffe opérationnelle". Ensuite, d’un point de vue financier, parce que le coût des Opex est systématiquement sous-évalué par la loi de finances initiale, alors qu’il augmente rapidement (723 millions d’euros en moyenne entre 2002 et 2005 pour environ 1,1 milliard d’euros entre 2013 et 2015 et 1,2 milliard d'euros en 2016) ; cette absence de réalisme budgétaire régulièrement dénoncée par la Cour des comptes se traduit par un partage du fardeau entre tous les ministères. Enfin, parce que la priorité accordée aux Opex se traduit souvent, dans les faits, par une attention soutenue aux opérations en cours, favorisant une vision à court terme au détriment de la recherche prospective ou d’une stratégie de moyen et long terme. En résulte un intérêt fluctuant, par exemple pour la guerre contre-insurrectionnelle suscitée par le déploiement en Afghanistan.

 

Peut-on alors aller jusqu’à parler de dérive expéditionnaire ? La question supposerait d’être capable d’établir un jugement sur l’effet stratégique obtenu par cette politique et de connaître l’avis du citoyen à ce sujet. Or, l’impact des Opex sur le lien armées-nation est difficile à établir. Alors que la protection du territoire et de la population est la raison d’être la plus évidente de la Défense nationale, les Opex ne sont pas naturellement un facteur de légitimité pour les armées. Et la fin de la conscription fait également craindre l’affaiblissement du lien armées-nation. On reste cependant bien loin des soupçons de dérive prétorienne qu’évoquait sous la IIIe République une armée professionnelle et vigoureusement active… Le Parlement a d’ailleurs vu son rôle de contrôle des Opex renforcé par la réforme constitutionnelle du 23 juillet 2008 modifiant l’article 35 de la Constitution. Celle-ci oblige le gouvernement à faire connaître sa décision d’engager les forces armées trois jours au plus après le déclenchement de l’opération et à obtenir une autorisation parlementaire après quatre mois.

 

Activités de soins au service pédiatrie à Cyangugu, Rwanda, 1994. © X. Pellizarri & C. Savriacouty/ECPAD

 

D’une façon remarquable, les critiques, parfois très vives, adressées à l’encontre de l’interventionnisme français semblent se concentrer sur les fondamentaux politiques supposés être à l’origine de la décision d’intervention (contre le "néocolonialisme" français en Afrique, ou contre "l’atlantisme" dans le cas des interventions sous mandat OTAN, par exemple) plutôt que sur les aspects militaires de l’opération elle-même. Une exception notable fut l’opération "Turquoise" au Rwanda qui suscite des accusations aussi graves que polémiques portant sur les raisons de l’intervention française comme sur l’action des militaires sur le terrain.

 

Si l’engagement sous le casque bleu bénéficie généralement d’un préjugé positif, il n’épargne pas non plus les armées qui se trouvent finalement atteintes par l’échec des opérations de maintien de la paix des Nations unies (Yougoslavie, 1992-1995, Somalie, 1993). Pourtant, seule la guerre du Golfe, en 1990-1991, a donné lieu à des manifestations pacifistes, sans doute parce qu’il était annoncé à la population un affrontement dont l’intensité prévisible ravivait les souvenirs de la dernière guerre mondiale. Il faudrait conforter cette première analyse par l’étude des réactions aux "coups durs" que furent en leur temps l’attentat du Drakkar, la prise en otage des casques bleus français en ex-Yougoslavie, ou l’embuscade d’Uzbin. Dans ce dernier cas, de très vives polémiques ont eu lieu, allant jusqu’à mettre en cause la responsabilité juridique des chefs militaires, mais la raison de la présence des troupes françaises en Afghanistan n’a pas été véritablement contestée.

 

On peut donc faire le constat probable d’une forme d’acceptation du phénomène Opex comme un cadre normal et régulier d’intervention pour nos armées. À partir de 2007, date du début de l’intervention renforcée en Afghanistan, deux observations viennent conforter cette analyse. La première est l’intérêt nouveau pour le témoignage "à chaud" : plusieurs ouvrages paraissent, rédigés par des journalistes, ou, ce qui est beaucoup plus révélateur, par des militaires de tous grades. Ces ouvrages sont bien relayés par la presse et les opérations suivantes (Libye, Mali) confirment cette tendance.

 

La seconde est une attention plus fournie de la part du monde civil pour les militaires morts pour la France ou blessés en service commandé. Les hommages rendus officiellement aux Invalides le sont aussi, à l’initiative d’associations, sur le pont de l’Alma. Les invalides de guerre ou les victimes de choc post-traumatique sont l’objet de plus d’attentions de la part du public, comme des autorités.

 

Le mot "guerre", enfin, longtemps camouflé par le jargon militaire - à commencer par l’expression Opex elle-même - retrouve un peu de son lustre d’antan. Le choix, en 2011, de rebaptiser "École de guerre" l’ex-Collège interarmées de Défense est significatif de cette tendance, et les responsables politiques s’en emparent à nouveau après les attentats de Paris, en 2015. Sans doute faut-il y voir le signe d’une prise de conscience que l’irénisme qui a marqué la fin de la guerre froide est maintenant derrière nous.

 

Dominique Guillemin - Professeur certifié d'histoire-géographie, doctorant en histoire, Service historique de la Défense