De camps sans mémoire à une mémoire sans camps

Parler de paysages pour évoquer les camps d’internement n’a a priori rien de saugrenu ni de déplacé. Si, entre 1939 et 1946, pas moins de 200 camps se sont inscrits dans l’espace et dans l’histoire, cela a eu à voir avec leur environnement. Mais peut-on parler de traces dans le paysage au-delà de la période ?

L’internement en France fut pendant la Seconde Guerre mondiale un phénomène majeur puisque ce ne sont pas moins de 600 000 personnes qui se sont ainsi trouvées enfermées non pour un délit ou un crime qu’elles auraient commis, mais pour le danger potentiel qu’elles représentaient aux yeux de l’État. On entre ainsi dans un processus administratif et non dans le protocole habituel qui associe police et justice. Cela n’est pas sans conséquence sur la question posée tant la mesure - et donc les constructions - a été le plus souvent improvisée et tant les autorités ont été convaincues qu’elle ne s’inscrivait pas dans le temps long. La mémoire témoigne en quelque sorte de cette double singularité.

 

LE POIDS DE L’IMPROVISATION

 

Rien de plus éphémère, a priori, que les camps de toiles. Et tel fut le cas des premiers camps pour les réfugiés espagnols et les volontaires des Brigades internationales, après leur passage du col du Perthus, en février 1939. Sur les plages du Roussillon, à Argelès ou à Saint-Cyprien, la plupart des hébergés dormirent d’abord à même le sol. Il s’agit de mesurer l’ampleur du phénomène puisque plus de 450 000 personnes passèrent la frontière devant les troupes franquistes et qu’elles se trouvèrent plus de 100 000 ainsi à même le sable. Il n’en reste par définition aucune trace, sinon photographique, ni trace non plus des constructions temporaires en dur qui ont suivi rapidement. Ce furent d’ailleurs les Espagnols eux-mêmes qui furent sollicités pour construire ces baraques. Elles ne survécurent guère aux aléas des inondations de l’automne 1940.

 

L’improvisation fut encore à l’ordre du jour pour construire des camps de grande dimension quand on comprit que le retour ne serait pas immédiat. Prenons le seul cas de Gurs (Pyrénées-Atlantiques dites alors Inférieures), érigé sous la tutelle des Ponts-et-Chaussées. La construction de 428 baraques, dont 382 pour les réfugiés, ne prit pas plus de 42 jours. Commencé le 15 mars 1939, le chantier fut terminé le 25 avril, dégageant une capacité d’accueil de 18 000 personnes. Il faut là encore imaginer l’impact sur le paysage local. Avec cette capacité d’accueil, le camp de Gurs constitua la troisième ville du département.

 

Camp d’internement pour les Juifs étrangers et français, créé à Drancy (Seine-Saint-Denis), en 1941.

Photographie prise par les Allemands en décembre 1942. © Roger-Viollet

 

Mais l’improvisation vaut aussi pour un camp en dur plus connu encore, puisqu’il s’agit du camp de Drancy. Là, comme souvent, il n’était pas question de construire ex-nihilo mais de détourner un bâtiment existant qui avait une autre fonction. Dans cette banlieue est de Paris, deux architectes connus avaient commencé dans l’entre-deux-guerres la construction d’un ensemble (tours et bas immeubles) pour loger les populations de banlieues en croissance galopante dans des conditions très sommaires. Là, très influencés par le modèle américain, les architectes souhaitaient construire des gratte-ciel à la française, mais au milieu de nulle part, quoiqu’il en soit pour des populations pauvres et, donc, ce furent bien ce qu’on appelait alors des Habitations Bon Marché (HBM, devenues HLM) dont on engagea alors la construction. L’impact fut incontestable sur le paysage mi rural mi urbain de cette banlieue. Mais quand survint la guerre, crise des années 1930 aidant, la construction n’était pas terminée et l’on garda les structures pour abriter un camp, d’abord de prisonniers de guerre français, puis de ressortissants de puissances ennemies du Reich, enfin, plus connu pour cela, de Juifs. Des milliers de Juifs y furent internés dès le mois d’août 1941, avant que ce camp ne devienne le centre de transit des déportés juifs de France. On imagine sans peine combien ce camp qui, à lui seul, vit partir plus de 65 000 Juifs pour les camps d’extermination, principalement Auschwitz-Birkenau, affecta le paysage local.

 

Plus classiquement cependant, il ne s’est pas agi de détourner des fonctions habituelles dans le camp de Pithiviers, dans le Loiret, où furent internés les Juifs raflés en mai 1941 puis, après le temps des déportations, des suspects politiques, communistes pour la plupart. Là, on utilisa les constructions d’un camp de prisonniers de guerre qui contrastait fortement avec le milieu essentiellement rural dans lequel il s’inscrivait.

 

"ILS NE DEVAIENT DURER QU’UN TEMPS"

 

Dans tous les cas, le caractère soi-disant temporaire des camps eut un impact sur la façon dont la trace s’imposerait dans le paysage. Revenons sur le cas de Gurs. Quand il fut construit au printemps 1939, il ne devait, aux yeux des autorités, que constituer une étape très rapide avant le rapatriement en Espagne ou l’intégration dans les circuits de main d’œuvre libre. Une seule voie bitumée dans une région connue pour ses pluies automnales ? Peu importait puisque le camp ne devait exister que quelques mois. Des baraques à peine éclairées alors que des panneaux de bois latéraux faisaient office de fenêtre et étaient ainsi levés le matin et rabattus le soir. Tant que le beau temps était de mise, où était le problème ? Problème il y eut à partir du moment où le camp était toujours là à l’automne. Les internés avaient alors le choix entre vivre dans la pénombre (seules deux ou trois ampoules éclairaient ces très longues baraques) ou ouvrir les panneaux et donc supporter le froid et la pluie. Il y eut certes des aménagements au cours du temps mais ce camp, censé fermer à l’été 1939, continua à fonctionner jusqu’au 31 décembre ... 1945 !

 

Stèle commémorative dans le cimetière des déportés juifs allemands de la guerre 1939-1945, Gurs (Pyrénées-Atlantiques), juillet 1972.

© M-A. Lapadu/Roger-Viollet

 

Le cas est limite, mais il illustre bien ce qui fut de mise pour l’ensemble du système de l’internement : les constructions ex nihilo ou les détournements de bâtiments existants ne devaient durer qu’un temps. Que ce soient les matériaux utilisés pour les baraques ou la perception qu’on avait d’utiliser HBM, casernes, prisons désaffectées ou camps de prisonniers de guerre, tout cela n’avait qu’un temps. On comprit rapidement que la durée serait plus longue que prévue initialement, mais toujours l’horizon était limité.

 

On peut donc dire que l’impact dans le paysage local fut d’importance, mais que toutes les conditions étaient réunies pour que cela ne dépassât pas le temps de la guerre, le temps de l’exceptionnalité.

 

Ce fut même le cas de Voves en Eure-et-Loir où une tournée d’inspection augura, en décembre 1941, l’ouverture d’un vaste camp pour les politiques, le ministère de l’Intérieur cherchant un tel lieu pour les internés politiques en zone nord. On est loin alors de l’improvisation. Nombre d’arguments plaidaient pour un tel choix : la personnalité d’un maire marqué à droite et disposant des moyens de ravitailler le camp, l’ancienneté d’un camp construit en 1918 avec des baraques, en maçonnerie ou en bois, aménagées en 1939 pour l’armée de l’Air puis pour la défense antiaérienne et utilisées en 1940-1941 pour héberger des prisonniers de guerre français, une clôture extérieure parfaite avec 12 rangées de ronces hautes de 3 m sur une profondeur de 4, doublées intérieurement de réseaux Brun extensibles en forme de cercles. Tel fut le cas dès 1942 et, de fait, le paysage de la région en fut complètement bouleversé. Mais si l’improvisation ne fut pas de mise, il n’était pas question que ce camp s’inscrivît dans la durée.

 

Très rares furent les camps qui, au demeurant, s’inscrivirent dans la durée. À bien des égards tel fut le cas du camp de Rivesaltes dans les Pyrénées-Orientales. Il y avait longtemps qu’on envisageait, dans cet espace de quelque 600 ha, de construire une installation militaire, sorte de vaste garnison. Avec la guerre, on décida d’en faire un camp en dur. Dur n’est pas vraiment le mot tant les baraques étaient fragiles. Mais ce camp accueillit Juifs, Espagnols et Tsiganes, souvent des familles, à partir du 14 janvier 1941, puis fut un centre de transit pour les Juifs livrés par Vichy aux Allemands entre août et novembre 1942, d’abord pour la région ensuite pour toute la zone sud. Envahissant la zone sud en novembre 1942, les Allemands décidèrent d’en faire une garnison. Avec la défaite allemande, le lieu redevint camp d’internement pour suspects de collaboration avant d’être un important camp de prisonniers de guerre allemands. Mais il retrouva alors sa fonction militaire et l’armée l’utilisa pour ses troupes et, entre 1962 et 1964, pour quelque 22 000 harkis, supplétifs de l’Armée française en Algérie. Ce n’est donc pas un hasard si, aujourd’hui encore, dans ces ensembles de baraques à moitié détruites, au milieu desquelles s’érige un mémorial inauguré en 2015, on trouve là l’un des rares cas où subsistent les traces de l’internement ou, tout au moins, où l’on a conscience, par l’inscription même dans le paysage, sans même connaître précisément l’histoire des lieux, de ce qu’a pu être cet internement.

 

Ancien camp de Rivesaltes. © K. Dolmaire

 

LA MÉMOIRE EST VENUE TROP TARD

 

Le cas de Rivesaltes nous permet de poser la question mémorielle. On sait combien les installations toujours présentes à Buchenwald, à Mauthausen ou à Auschwitz ont à ce point marqué le paysage qu’elles sont au cœur de la construction mémorielle de l’Europe. On peut difficilement en dire autant pour la France alors même, avons-nous constaté, que ce phénomène de l’internement fut massif et qu’il s’imposa des années durant dans l’espace local et même régional. Dans les faits que s’est-il passé ? Une formule résumerait la situation : nous sommes passés de camps sans mémoire à une mémoire sans camp.

 

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sauf rares exceptions, les camps français d’internement n’étaient pas des lieux de mémoire. La plupart étaient déjà désaffectés, les baraques, souvent sommaires, on l’a vu, étaient détruites mais, surtout, ce n’était pas des lieux d’inscription de la mémoire collective, sauf exception mais alors, comme à Châteaubriant, les constructions étaient trop sommaires pour durer.

 

La plupart du temps, après que les camps avaient été réutilisés pour l’internement de suspects de collaboration ou de trafiquants de marché noir, ou encore pour l’internement de prisonniers de guerre, ils furent détruits comme à Beaune-la-Rolande ou à Gurs, ou bien retrouvèrent leurs fonctions prévues initialement. À titre d’exemples on termina bien à Drancy un ensemble de logements sociaux (avant de détruire les gratte-ciel) ; on rendit la citadelle de Sisteron à l’administration pénitentiaire ; la tuilerie des Milles, près d’Aix, retrouva sa fonction industrielle.

 

Quand les noms des camps trouvèrent enfin leur place dans la mémoire collective ou, tout au moins, quand ils furent un enjeu de combats mémoriels, il était en général trop tard pour trouver des traces encore marquantes dans le paysage local. En cette fin des années 1970, quand on consacra plusieurs recherches à ces camps, les lieux existaient bien, en général réduits à des noms de site, mais les constructions avaient disparu, ou presque, du paysage. S’impose donc le temps de la négociation entre la revendication mémorielle, largement partagée, et le constat de l’usure du temps. Le paysage de l’internement est devenu, pour l’essentiel, une représentation.

Denis Peschanski - Directeur de recherche au CNRS, président du conseil scientifique du Mémorial de Caen et du Mémorial du Camp de Rivesaltes, membre du conseil scientifique de l’ECPAD.