Denis Peschanski

Directeur de recherche au CNRS, Denis Peschanski revient sur le cycle des commémorations du centenaire de la Grande Guerre et du soixante-dixième anniversaire de la Libération. Un regard d’historien sur ces grands rendez-vous.
Denis Peschanski, Historien, directeur de recherches au CNRS. Président du Conseil scientifique de l'Observatoire B2V des Mémoires. Président du Conseil scientifique du Mémorial du camp de Rivesaltes
Denis Peschanski, Historien, directeur de recherches au CNRS. Président du Conseil scientifique de l'Observatoire B2V des Mémoires. Président du Conseil scientifique du Mémorial du camp de Rivesaltes - © Observatoire B2V des mémoires
Témoignage et archive, histoire et mémoire sont souvent présentés comme antagonistes. Cette confrontation se justifie-t-elle ?
 
 
Histoire et mémoire ? Histoire versus Mémoire ? Voilà bien l’un des grands débats récurrents quand on traite de sujets très contemporains. J’y ai moi-même participé quand, il y a quelques années, j’insistais sur les effets pervers du témoignage - (re)construction, extrapolation, re-hiérarchisation, immédiateté de l’Histoire. Mais la question a été tellement travaillée et retravaillée, suscitant souvent des tensions plus ou moins utiles ou la prise de conscience d’une complémentarité bienvenue, qu’il n’y a plus guère intérêt à y revenir. Dès lors que la mémoire devient objet d’histoire, peu importe
que le témoignage soit «vrai» ou «faux» ou «partiel». Je dirai même que l’erreur est tout aussi intéressante que la vérité pour comprendre comment se construit le témoignage, qu’il fait ou non écho
aux discours mémoriaux dominants - ce que j’appelle les «régimes de mémorialité» -, comment il interagit avec ces discours. C’est là qu’on trouve l’essentiel de la différence entre témoignages d’un même acteur à 20 ou 30 ans de différence.
 
En tant qu’historien, quel regard portez-vous sur les cérémonies du 6 juin et sur l’engouement suscité par cet événement ?
 
 
Il y a d’abord l’absence de surprise : les Français adorent l’histoire et la Seconde Guerre mondiale est centrale dans la reconstruction identitaire de la France au second XXe siècle. Les valeurs de la Résistance sont comme l’écho de celles héritées de la Révolution française : cet emboîtement de représentations est absolument crucial en France. Mais les cérémonies du 70e anniversaire montrent, à qui en doutait encore, combien le Débarquement est l’un des très rares événements-monde qui, à des degrés divers, structurent les mémoires de cette guerre qu’on doit appréhender dans une perspective globale, très à la mode aujourd’hui. Elles illustrent aussi la passionnante imbrication entre histoire, mémoire et politique. Regardons la place de l’Ukraine (et de la Russie) dans cette journée du 6 juin. C’est enfin la première fois qu’en France un hommage officiel a été rendu par le chef de l’État aux victimes civiles. De quoi nourrir les réflexions sur ce que je nomme les conditions de la mise en récit mémoriel, à savoir les conditions pour qu’un événement vécu par de nombreuses personnes (là les bombardements alliés en Normandie) devienne une composante de la mémoire sociale/collective. La réponse n’est pas encore acquise.
 
De même, le centenaire de la Grande Guerre s’accompagne d’un réel intérêt du public. Comment l’expliquez-vous ?
 
 
Les commémorations du centenaire m’inspirent deux autres remarques. L’une tient à la puissance de l’événementiel commémoriel. À la différence des commémorations du 70e, nous sommes face à une commémoration massive, multiévénementielle et internationale. La mission du centenaire a une force de frappe et une efficacité inégalées. L’autre remarque tient à la place singulière de cette mémoire : le succès extraordinaire du site «Mémoire des hommes» qui
répertorie et présente les victimes de la guerre a montré depuis longtemps la passion des Français pour cette période. Y a-t-il, comme on l’a pensé, un changement de référence consécutif pour beaucoup à la nouvelle Europe née des décombres de l’Empire soviétique ? La Première Guerre mondiale a-t-elle pris la place de la Seconde comme matrice majeure du très contemporain ? On parle là de représentations collectives, bien sûr, et, pour l’instant, j’en doute.

 

La rédaction

Pour en savoir plus

 
Coll. sous la direction de D. Peschanski et D. Maréchal, «Les Chantiers de la mémoire», Paris, INA Editions, 2014