Des peintres au service de la Marine

 

Des peintres au service de la Marine

 

D'abord assimilée à la peinture d'histoire et à celle de paysage, la peinture à sujet maritime devient progressivement un genre à part entière parallèlement avec la reconnaissance officielle parmi les peintres de marine, ou marinistes, d'artistes au service de la Marine, d'où leur nom de " peintres de la Marine ".

Pascal de La Rose, "Chantier de construction navale", 1708. Source : musée nationale de la Marine - A. Fux

 

 

Depuis l'impulsion donnée par Richelieu puis par Colbert à la construction d'une flotte de bateaux lancés avec succès dans des batailles navales et des expéditions lointaines, les commandes et les achats de tableaux de marine par les pouvoirs publics successifs eurent au-delà de l'aspect décoratif une autre finalité. Considérée dans une approche politique, la peinture de marine fut un instrument utilisé par le pouvoir pour se mettre en scène, positionner la France comme une nation maritime, illustrer la grandeur du pays dans ses réussites et ses progrès, susciter une fierté nationale. Les peintres sélectionnés bénéficièrent d'honneurs, de gratifications et de protections.

 

Joseph Vernet, "Vue du port de Rochefort, prise du magasin des Colonies", 1762. Source : musée nationale de la Marine - L-S Jaulmes

 


Exposée au regard de ceux qui s'y forment et y travaillent (dans les écoles navales, les préfectures maritimes, les carrés, les navires ...), montrée au plus grand nombre (dans des bâtiments publics, des musées, les salons de réception du ministère et des hôtels de la Marine ...), la peinture de marine devait non seulement plaire, mais louer et convaincre. Par sa puissance évocatrice et séductrice, elle relevait d'une mission d'éducation, de commémoration et de propagande. Il n'y avait pas d'esthétique officielle de la peinture de marine, mais ses commanditaires et ses mécènes veillaient à ce que les oeuvres mettent en valeur la Marine. Cette tradition monarchique perdura après la Révolution. Au cours du XIXe siècle, la tâche de peintre de la Marine fut reconnue officiellement par un titre. Aujourd'hui, le corps des peintres de la Marine alors constitué s'attache à illustrer les diverses facettes de la puissance maritime française.

 


Les premiers artistes qui travaillent pour le pouvoir sont les praticiens attachés aux ateliers de sculpture et de peinture des arsenaux fonctionnant depuis la première moitié du XVIIe siècle, le prestige des vaisseaux nécessitant une décoration extérieure et intérieure particulière.

 

Jean-François Hue, "Vue de l'intérieur du port de Brest, 1793". Source : musée nationale de la Marine - A. Fux

 

C'est à la même époque, avec les sièges de Ré et de la Rochelle (1625-1628), que la royauté inaugure son rôle de mécène et de commanditaire de peintures destinées à immortaliser la gloire militaire de la France sur la mer. Louis XIII commande à Claude Vignon Le Ravitaillement de l'Ile de Ré par Claude de Rasilly.

 


Le roi et Richelieu demandent à Fouquières 96 vues des principales villes pour orner la grande galerie du Louvre. Si la vision d'ensemble des ports de France fut réalisée pendant les Lumières, Jean-Baptiste de La Rose, dessinateur et " maître-peintre entretenu " pour les arsenaux, spécialiste de la décoration navale, peint en 1661 pour Mazarin une Vue du port de Marseille et une de la galère La Réale. Ce sont les ports de Marseille et de Toulon, pour les arsenaux duquel il travaillait comme sculpteur, que Pierre Puget privilégie dans ses dessins sur la navigation. Des artistes marinistes nordiques travaillent aussi pour Louis XIII : Mathieu Van Plattenberg participe à la fondation de l'Académie royale de peinture et de sculpture en 1648 comme " peintre du roi pour les marines ", et Jan Van der Beecq, " peintre ordinaire du roi ", reçoit des commandes de tableaux de marine à sujets militaires pour le château de Marly.

 



Combats navals et vue de ports

 

Au XVIIIe siècle, les peintres développent les mêmes sources d'inspiration que leurs prédécesseurs : les combats navals et les vues panoramiques de ports. En 1746, Vernet, agréé à l'Académie de peinture en qualité de peintre de marine, propose quatre tableaux au Salon, remarqués par le futur marquis de Marigny (1), Avec l'approbation de Louis XV, il commande à l'artiste une série des Ports de France, ce qui vaudra à Vernet d'être honoré du titre de " peintre des marines du roi ".

 

Félix Ziem, "Toulon, visite du président Loubet aux escadres française et italienne, 10 avril 1901". Source : musée nationale de la Marine - P. Dantec

 



De 1753 à 1765, il s'installe successivement dans quinze ports pour donner à voir les bienfaits du règne et soutenir la propagande pour la force maritime française, à une époque où la Marine subit des défaites et où le commerce maritime faiblit. Les toiles sont exposées dans la " Salle de Marine " ouverte au Louvre en 1752 (2). Vernet est momentanément accompagné par Nicolas-Marie Ozanne, membre de l'Académie de Marine, maître à dessiner à l'école des gardes de la marine de Brest, auquel Louis XV a demandé de fixer sur la toile le souvenir de ses visites officielles au Havre en 1749 et à Cherbourg en 1751. En 1791, l'Assemblée constituante confie à Jean-François Hue la tâche de terminer la série des ports. De 1792 à 1798, il exécute six tableaux sur Les ports de Bretagne. À partir de 1770, le début des explorations outre-mer fournit aux artistes un nouveau sujet d'inspiration. Vers la même époque, la peinture des combats navals exalte le civisme et le courage sous la signature de Louis Nicolas Van Blarenberghe nommé en 1769 peintre des batailles du département de la guerre et, en 1773, passé au service du ministre de la Marine, et sous celle de Rossel de Cercy, marin et peintre du roi, chargé en 1786 de peindre les combats navals de la guerre d'Amérique, lui-même ayant accompagné La Fayette et Rochambeau.



Le roi avait déjà, au château de Versailles, une toile sur le Combat naval de l'Ile de Grenade en 1779. C'est le même artiste que Napoléon sollicite en 1809 pour peindre l'Entrée du port de Gênes pour la galerie de Diane au palais des Tuileries, après avoir commandé, quelques années auparavant, à Louis-Philippe Crépin L'abordage de la frégate anglaise Ambuscade par la Corvette La Bayonnaise en 1798.

 

Auguste Louis de Rossel de Cercy, "Combat de la Dominique, 1780", 1789. Source : musée nationale de la Marine - P. Dantec

 

 

L'Empire laisse la Marine en mauvais état. De retour au pouvoir, les rois demandent aux peintres de rappeler le passé maritime héroïque de la France et de témoigner de la reprise des expéditions scientifiques.

 




En 1817, Louis Garneray, marin et artiste, reçoit du duc d'Angoulême, Grand Amiral de France, le titre de " peintre des marines ". Louis XVIII demanda à Crépin un tableau sur La visite de Louis XVI au port de Cherbourg en 1786. Après Charles X, fondateur en 1827 d'un musée de la Marine au Louvre, Louis-Philippe crée à Versailles un musée consacré " à toutes les gloires de la France ". Pierre-Julien Gilbert Crépin, professeur de dessin à l'école de la Marine royale et peintre officiel, en 1830, de la conquête de l'Algérie, et surtout Théodore Gudin, commandité de 97 tableaux, sont chargés d'illustrer le volet maritime de cette décoration de propagande.

 

Louis-Philippe Crépin, "Combat de la Poursuivante contre Hercule, 1803", 1819. Source : musée nationale de la Marine - P. Dantec

 



Ils s'inspirent de combats navals et d'expéditions scientifiques, comme les peintres sollicités ultérieurement pour enrichir ce musée pendant la Monarchie de Juillet, quand la Marine est un enjeu économique et scientifique. Ainsi Eugène Isabey, reconnu au Salon de 1824 comme peintre de la mer, reçoit en 1836 une commande pour Versailles du Combat du Texel en 1694, glorification de la flotte de Louis XIV et des exploits de Jean Bart. Le tableau est présenté à l'Exposition universelle de 1855. Entre temps, l'artiste s'est imposé comme peintre d'histoire pour illustrer le rôle de la Marine sous Louis-Philippe : Transbordement des cendres de Napoléon en 1840 à bord de la frégate La Belle Poule ; Débarquement de Louis-Philippe à Porsmouth en 1844 ; le roi accompagne la reine Victoria en rade de Tréport le 7 septembre 1843. Néanmoins, il n'est pas intégré au corps des peintres de la Marine, inauguré en 1830 par Gudin et Crépin, nommés " peintres du département de la Marine ". Un an avant, Garneray avait immortalisé la victoire de la flotte française à la Bataille de Navarin en 1827.

 

Théodore Antoine Gudin, "Visite de Napoléon III à Gênes, 1859", 1862. Source : musée nationale de la Marine - P. Dantec



Sous le Second Empire, seuls deux peintres sont rattachés au ministère de la Marine : Antoine-Léon Morel-Fatio en 1853 et P. de Crisseroy en 1867. Le chef d'état-major général de la Marine, dont le poste est créé l'année suivante, accompagne dans le choix le ministre de la Marine. Les peintres reconnus reçoivent des gratifications (Légion d'honneur, nominations prestigieuses ...). Sous la IIIe République, la direction des Beaux-Arts rattachée au ministère de l'Instruction publique est souvent consultée par le ministère de la Marine qui reçoit de nombreuses lettres de candidature à la fonction honorifique de peintre de la Marine. Le ministre peut aussi recevoir des recommandations venues d'autres ministères.

 

Le nombre des nominations augmente, la Marine suscitant l'intérêt des peintres avec la reprise de l'expansion coloniale, les conflits militaires réglés héroïquement sur mer (comme par l'amiral Courbet mort en Indochine sur le Bayard en 1885), les déplacements officiels. Félix Ziem est nommé après la commande de la Visite du Président de la République le 10 avril 1901 aux escadres françaises et italiennes dans la rade de Toulon.



Pour conserver le prestige de ce titre, une sélection plus rigoureuse s'imposait, même si nombre de peintres avaient participé à la Grande Guerre (tel Mathurin Méheut), pendant laquelle les nominations s'étaient poursuivies ( Signac, Barthélémy, Dumoulin et Fouqueray). C'est dans un contexte morose (flotte anéantie, rôle de la Marine dans la guerre passé sous silence, peintres sans ressources), que le ministre de la Marine, Landry, obtient un décret du président de la République fixant, en 1920, les conditions de nomination des " peintres du Département de la Marine ", titre conféré par arrêté ministériel pour cinq ans renouvelables, aux artistes qui l'ont demandé et " qui ont consacré leur talent à l'étude de la mer, de la marine, des gens de mer ".

 

Ambroise Louis Garneray, "Vue de Nice", 1830. Source : musée nationale de la Marine - A. Fux

 



Le statut des peintres

 

Le décret rappelle que les artistes - dont le nombre est limité à quarante - ne sont pas rémunérés ; ils peuvent être embarqués sur des bâtiments de la flotte nationale et invités à la table des officiers : tels furent les privilèges des peintres reporters servant dans les années 1930-1940 la cause de la Marine, certains comme correspondants de guerre : Delpy, Brenet, Marin-Marie, Chapelet. En 1924, un nouveau décret limite le nombre de peintres de la Marine à vingt, et ramène la durée à trois ans. En 1953, un décret confère aux artistes le privilège de faire suivre leur signature d'une ancre de marine et de porter l'uniforme d'officier sans galons quand ils embarquent sur des navires de guerre. La Marine n'a pas d'obligation de commande ou d'achats lors d'expositions officielles. Aujourd'hui, il existe deux catégories de peintres officiels de la Marine réglementées par un décret de 1981 : les peintres agréés (3) et les peintres titulaires (4). Tous sont nommés par le ministre de la Défense. Comme l'explique l'un d'entre eux, l'amiral Bellec, qui fut directeur du musée national de la Marine, " les peintres de la Marine sont avant tout des témoins

 

Léon Antoine Morel-Fatio, "Le port de Brest", 1854. Source : musée nationale de la Marine - A. Fux

 



Leur attachement à la Marine nationale et l'attention qu'ils portent au fait maritime français ..., leur sensibilité et leur talent en font les descendants directs des maîtres qui expliquaient naguère à Versailles l'exotisme de notre destin maritime. Ils contribuent à faire prendre conscience aux Français du poids de leur héritage maritime ".

 

Tous les deux ans, ces artistes à la mission prestigieuse se retrouvent au musée national de la Marine pour le Salon des Peintres de la Marine. 

 

 

Notes

 

(1) Directeur des Bâtiments, des jardins, des arts et des manufactures, frère de la Pompadour.

(2) Dès lors, elles resteront offertes aux regards des visiteurs : de 1801 à 1803, dans la galerie navale du nouveau ministère de la Marine, place de la Concorde ; puis à nouveau au Louvre qui les a confiées ensuite au musée national de la Marine, au palais de Chaillot.

(3) Ils sont nommés par arrêté ministériel à l'issue du Salon de la Marine pour une période de trois ans renouvelable, sur proposition d'un jury placé sous la présidence d'un officier général et où siègent des représentants des Beaux-Arts et de la Marine ainsi que des peintres titulaires.

(4) En exercice depuis au moins quatre périodes consécutives de trois ans ou ayant dépassé l'âge de soixante ans.

 

 

Source : Véronique Alemany, Conservateur général du Patrimoine, Directeur adjoint du musée national de la Marine. Revue "Les Chemins de la Mémoire n° 167" - décembre 2006 pour MINDEF/SGA/DMPA