Extrait du livre «Au-delà de toutes les frontières», par Pierre Sudreau

La leçon de Saint-Ex

 

«Aucun d'entre nous ne détient le monopole de la pureté d'intention » Antoine de Saint-Exupéry, Lettre à un Otage. J'ai été pensionnaire de sept ans à dix-sept ans : un long tunnel. Mon père mort lorsque j'avais quatre ans, ma mère contrainte de travailler, il ne pouvait en être autrement. Lorsque, souffrant, j'ai un cauchemar, je ne rêve pas de Buchenwald, mais que je suis en pension, puni, et que je ne pourrai « sortir » en fin de semaine humer l'air de la liberté... Cette adolescence, à laquelle vinrent s'ajouter les meurtrissures de la déportation, explique sans doute mon horreur des embrigadements, du dogmatisme, des fanatismes. Dans cette longue désespérance de mon enfance, un pôle de lumière : l'amitié de Saint-Exupéry. J'avais une douzaine d'années. Je garde encore le souvenir de mon enthousiasme à la lecture de Vol de Nuit. Ce ne furent pas les envolées poétiques qui m'enflammèrent. Pour le petit cloîtré que j'étais, les vastes horizons, le dialogue avec les étoiles, l'aventure, le courage des pilotes, étaient autant de promesses d'une autre vie, exempte des routines qui m'accablaient. Je résolus alors d'écrire et d'expliquer tout cela à « Monsieur de Saint-Exupéry » comme on écrit au Père Noël. Mes camarades, que j'avais eu l'imprudence de mettre au courant, se moquèrent bien de moi... Sans doute ma lettre, véritable méli-mélo d'exaltation (je voulais être un « aviateur ») et de tristesse, était-elle différente du courrier habituel de l'auteur? Saint-Exupéry me répondit gentiment. Quelle revanche sur les petits camarades!... La lettre de Saint-Exupéry était l'oing du Seigneur... j'étais « l'élu ». De cette correspondance naquit une amitié étonnante que le temps n'altéra pas. Avec quelques mots, des petites attentions, des cartes postales, et surtout parce que j'étais son ami, Saint-Ex parvint à me sortir de moi-même, de ma propre prison.

 



A plusieurs reprises, il eut la gentillesse de m'inviter à déjeuner le jeudi à Versailles (j'étais au Lycée Hoche), lorsqu'il allait au terrain de Guyancourt. Au restaurant, il me racontait des « histoires » qu'il ponctuait par des dessins étonnants sur la nappe en papier. Quel dommage qu'ils n'aient pas été conservés! Mais un enfant n'a pas le réflexe de constituer des archives... Grâce à lui je suis devenu un homme, sans doute pas aussi responsable qu'il l'aurait souhaité : « Être un homme, c'est avant tout être responsable. Responsable d'une misère qui ne semble pas dépendre de soi. C'est sentir en posant sa pierre que l'on contribue à bâtir le monde » (Terre des Hommes). La pensée de Saint-Exupéry ne m'a jamais quitté, particulièrement dans les grands moments de ma vie. « Un pas, encore un pas... », l'épopée de Guillaumet, perdu dans la Cordillère des Andes à la suite d'un accident d'avion, marchant dans la neige pendant dix jours, sans nourriture, tombant cent fois, mille fois, et se relevant pour repartir, admirablement racontée dans Terre des Hommes est un morceau d'anthologie de la détermination... et m'a beaucoup aidé, notamment dans les camps. Je devine les mines condescendantes de certains : Saint-Exupéry est dépassé... L'aviation n'est plus à ses balbutiements. L'ère poétique de l'aviation est révolue... Saint-Exupéry, ce rêveur... Mais Saint-Ex est beaucoup plus que le poète de l'Aéropostale. Il n'y a pas beaucoup d'auteurs, dans notre littérature, qui aient su si bien, avec autant de tact, célébrer la fraternité humaine. L'opinion mondiale ne s'y est pas trompée : Saint-Exupéry a été, et reste un best-seller. Il mérite aussi le respect pour avoir assumé jusqu'au bout son message. Comme le Petit Prince, il a choisi sa mort, ainsi que le raconte si bien Jules Roy dans Passion et Mort de Saint-Exupéry. Il est mort « en plein ciel » comme Guynemer, mais désespéré. Son malheur est d'avoir été d'une grande générosité de coeur et d'être resté fidèle à son esprit de tolérance. Refusant de rallier inconditionnellement la France Libre tout en voulant combattre contre l'occupant, il fut incompris, critiqué, vilipendé. ...De Gaulle... Saint-Ex, deux grands écrivains, deux hommes passionnés, admirablement courageux, tendus vers le même but, souhaitant l'un comme l'autre farouchement la victoire, et paradoxalement opposés. L'un, chef de guerre, accablé de soucis, portant sur ses épaules le destin de la France, rassemblant son armée, comptant ses partisans, naturellement exigeant. L'autre, philosophe, poète, se sentant à sa manière responsable des « otages » laissés en France, ayant horreur des embrigadements, accusant « les gens de Londres » d'intolérance...

 

Source : MINDEF/SGA/DMPA