La bataille de Dien Bien Phu

13 mars - 7 mai 1954

 

Depuis 1946, la France est engagée en Indochine afin de vaincre le Viêt-minh du communiste Hô Chi Minh qui lutte pour l'indépendance. Le corps expéditionnaire français d'Extrême-Orient (CEFEO) s'efforce d'arrêter l'avancée des troupes du Viêt-minh vers le Laos à partir de 1952, notamment en s'appuyant sur l'implantation de camps retranchés aéroterrestres sur lesquels doivent se briser les forces ennemies.

 

Entre octobre 1952 et août 1953, un premier camp retranché est implanté à Na San. Avec la reprise de l'avancée des forces du général Giap, commandant de l'armée Viêt-minh, le commandement français décide de créer un second camp à Dien Bien Phu.

 

Dien Bien Phu. Source : ECPAD France

 

 

Dien Bien Phu : un camp retranché

 

 

 

Vue aérienne du camp de Dien Bien Phu. Source : ECPAD France

 

La vallée de Dien Bien Phu est située à 250 km de Hanoi, dans le haut pays Thaï, à la frontière du Laos. C'est une cuvette, de 16 km sur 9, entourée par des collines dont les hauteurs varient de 400 à 550 m, qui est traversée par la rivière Nam Youm. Site encaissé et humide, Dien Bien Phu est une zone fréquemment inondée où se maintient souvent un important brouillard. Sur l'un des points de franchissement de la Nam Youm se trouve un petit village près duquel les Japonais ont réaménagé une piste d'aviation durant la Seconde Guerre mondiale.

 

Entre les 20 et 22 novembre 1953, lors de l'opération aéroportée baptisée "Castor", six bataillons répartis en deux groupements aéroportés, les 1er bataillon étranger de parachutistes, 1er bataillon de parachutistes coloniaux (BPC), 6e BPC, 8e BPC, 2e bataillon du 1er régiment de chasseurs parachutistes et 5e bataillon de parachutistes vietnamiens, commandés par le général Gilles, enlèvent sans difficulté la vallée de Dien Bien Phu et commencent son aménagement. Les Français transforment progressivement la cuvette en véritable camp retranché : la zone est protégée par plusieurs rangées de fils de fer barbelés ; la piste d'aviation est remise en état ; des positions fortifiées sont construites sur les petites collines qui entourent le village : au nord "Gabrielle", à l'est "Béatrice", "Dominique" et "Éliane", à l'ouest "Anne-Marie", "Huguette", "Claudine", "Françoise", "Liliane", "Junon", au centre le PC et "Épervier", et enfin "Isabelle" au sud ; chaque point d'appui est divisé en plusieurs postes ; un réseau de communication, en partie enterré et protégé par des barbelés, relie les points d'appui et les postes entre eux ; trois zones de largages sont aménagées entre les différents points d'appui dans le cas où la piste d'aviation deviendrait inutilisable.

 

Premier largage sur Dien Bien Phu, opération "Castor", 20 novembre 1953. Source : ECPAD France

 



Le Viet-Minh à l'assaut

 

 

En décembre 1953, les occupants de la garnison isolée de Lai Chau, capitale du pays Thaï, sont évacués sur Dien Bien Phu. Le Viêt-minh n'a donc plus que ce seul objectif. Après de nombreux accrochages, la bataille s'engage véritablement à la mi-mars 1954.

 

À cette date, commandée par le colonel de Castries, la garnison française compte près de 10 000 hommes appuyés par des mortiers lourds et des canons de 105 mm. En face, Giap rassemble 70 000 soldats appuyés par plus de 100 pièces d'artillerie installées dans des positions dissimulées.



Le 13 mars, le Viêt-minh lance une violente attaque sur "Béatrice" et sur "Gabrielle" essentiellement tenues par des légionnaires et des tirailleurs algériens : les positions françaises sont submergées tandis que l'artillerie française ne parvient pas à détruire les canons ennemis. En deux jours, deux points d'appui tombent définitivement aux mains du Viêt-minh. Le 16 mars, deux compagnies thaïes évacuent une partie d'"Anne-Marie". La piste d'aviation est désormais directement sous le feu des armes automatiques ennemies.

 

 

Tir Viêt-minh sur les positions françaises. Source : ECPAD France

 


Tout au long de la bataille, chacun des adversaires ne cesse d'étoffer ses forces, en hommes et en matériels. Si, grâce aux parachutages, les forces françaises présentes dans la cuvette atteignent jusqu'à 15 000 hommes, à partir du 27 mars, alors que la pluie tombe sans discontinuer, aucun avion ne peut plus ni atterrir ni décoller du camp retranché : les assiégés ne sont plus relevés ; les blessés des deux camps sont soignés sur place. Giap aligne quatre divisions d'infanterie et une division d'artillerie, soit 70 000 combattants régulièrement relevés, et 60 000 auxiliaires dont les missions sont de construire les routes et de transporter ravitaillement et matériel. Ce déploiement de forces s'avère bien supérieur aux estimations françaises.

 

 

Unité thaïe prenant position. Source : ECPAD France

 



Tout est perdu

 

Prenant position sur les hauteurs, le Viêt-minh accroît progressivement sa pression sur la garnison française. Alors que toutes les tentatives de désengorgement de Dien Bien Phu par des colonnes de secours échouent, le ravitaillement du camp retranché est rendu de plus en plus difficile par l'intervention permanente de l'artillerie antiaérienne ennemie.

 

Les 28 et 29 mars, parachutistes et légionnaires détruisent des batteries ennemies positionnées près d'"Anne-Marie" ce qui redonne un peu d'espoir à la garnison. Le Viêt-minh ne cesse pourtant de progresser : le 30 mars, une grande partie de "Dominique" est perdue ; le 14 avril le Viêt-minh occupe tout le nord de la cuvette, dont un tiers de la piste d'aviation. De jour comme de nuit, attaques et contre-attaques se succèdent autour d'"Huguette", de "Dominique" et d'"Éliane". La pluie incessante transforme le camp en bourbier.

 

 

Camp de Dien Bien Phu, parachutistes français dans une tranchée. Source : ECPAD France

 

 

 

                                

 

 

    

 

Plan du camp retranché de Dien Bien Phu. Source : MINDEF/SGA/DMPA

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Le 1er mai à 22 h, après une importante préparation d'artillerie, le Viêt-minh lance son offensive générale. Les derniers points d'appui tombent les uns après les autres : le 7 mai, "Claudine", "Éliane" et le PC sont perdus ; à 18 h ce jour-là, le cessez-le-feu est annoncé ; le 8 mai, après une ultime tentative de sortie des tirailleurs et des légionnaires, "Isabelle" est submergé.

 

Hormis l'écart important, en effectifs et en matériels, entre forces françaises et Viêt-minh, contrairement à Na San, cuvette dont les Français tenaient à la fois les hauteurs et le fond, à Dien Bien Phu, le CEFEO ne maîtrise en effet que les premières collines et le fond de la cuvette, avec un appui aérien limité en raison de l'éloignement des bases de décollage et de conditions météorologiques exécrables.

 

La bataille de Dien Bien Phu coûte au CEFEO plus de 3 000 hommes, 1 700 morts et 1 600 disparus ; 4 400 soldats français sont blessés ; 10 300, dont les 4 400 blessés, sont fait prisonniers. L'ennemi perd au moins 8 000 hommes et a plus de 15 000 blessés.

 

La victoire Viêt-minh à Dien Bien Phu annonce le désengagement de la France d'Indochine. À l'issue des accords de Genève qui, le 21 juillet 1954, mettent fin au conflit indochinois en reconnaissant le gouvernement démocratique du Vietnam, sur les 10 300 soldats français faits prisonniers à Dien Bien Phu, seuls 3 300 sont rendus à leurs familles. Les autres, souvent laissés sans soins, épuisés, affamés, parfois sommairement exécutés, perdent la vie sur les routes qui les conduisent à leur lieu de détention et dans les camps du Viêt-minh.

 

Prisonnier français libéré par le Viêt-minh. Source : ECPAD France

 

 



La guerre d'Indochine

 

Appartenant à l'empire colonial français depuis la fin du XIXe siècle, l'Indochine se compose de trois colonies, le Tonkin au nord, l'Annam au centre et la Cochinchine au sud, et de deux protectorats, le Laos et le Cambodge à l'ouest.

 

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les Japonais envahissent l'Indochine. À l'issue de la capitulation du Japon, en septembre 1945, en s'alliant avec les nationalistes vietnamiens de Bao Dai, le Viêt-minh, mouvement indépendantiste dirigé par le communiste Hô Chi Minh, proclame l'indépendance du Vietnam. Après avoir tenté de négocier, la France choisit de reconquérir militairement l'Indochine et y envoie le corps expéditionnaire français d'Extrême-Orient (CEFEO).

 

Tandis que les nationalistes vietnamiens négocient avec les Français, obtenant en 1948 la création d'un état vietnamien indépendant qui, sous l'autorité de l'empereur Bao Dai, regroupe le Tonkin, l'Annam et la Cochinchine, et la reconnaissance du statut d'États associés pour le Cambodge et le Laos, le Viêt-minh, opposé à Bao Dai, mène des opérations de guérilla contre la présence française. Après la victoire de Mao Zedong et la proclamation de la République populaire de Chine, le 1er octobre 1949, le Viêt-minh reçoit de la part de la Chine communiste un important soutien logistique qui lui permet d'armer un corps de bataille de plusieurs milliers d'hommes. Le général Giap, commandant de l'armée du Viêt-minh, passe alors à l'offensive. Au cours du mois d'octobre 1950, il chasse les Français des abords de la frontière chinoise. Un temps arrêté, il se lance, au printemps 1952, à l'assaut du Laos. Pour fixer puis anéantir ses forces, le CEFEO installe successivement dans le haut pays Thaï deux bases aéroterrestres, à Na San, entre octobre 1952 et août 1953, puis à Dien Bien Phu, à partir du mois de novembre 1953. La fin des combats, le 8 mai 1954, à Dien Bien Phu amorce le désengagement français d'Indochine.



La conférence internationale de Genève qui se déroule au cours du printemps et de l'été 1954 met fin à la guerre d'Indochine. Les accords qui en résultent reconnaissent le gouvernement démocratique, l'unité et la souveraineté du Vietnam (Tonkin, Annam et Cochinchine), divisent le pays en deux zones, la ligne de séparation longeant le 17e parallèle, et prévoient des élections libres en 1956 en vue de réunifier le Vietnam. Ils instaurent le cessez-le-feu en Indochine et prévoient que les forces françaises se regroupent dans le sud, tenu par les nationalistes, et les forces Viêt-minh dans le nord. Ces accords font du Laos et du Cambodge des états neutres. Les pertes militaires françaises sont lourdes : plus de 47 000 soldats métropolitains, légionnaires et africains ont été tués ainsi que 28 000 autochtones combattant dans le CEFEO et 17 000 dans les armées des États associés de l'Indochine. Pour sa part, les pertes du Viêt-minh sont évaluées à près de 500 000.

 



Le Viêt-minh

 

Le Viêt-minh tire ses origines de la fondation du parti communiste indochinois en 1930 par Hô Chi Minh. Profitant du contexte de crise et de revendications anti-coloniales, le PCI lance une série de grèves et de manifestations qui sont sévèrement réprimées par les autorités françaises. Malgré quelques réformes économiques, le mécontentement politique et social profite aux nationalistes et aux communistes. La présence croissante des Japonais à partir de 1940 facilite l'essor du mouvement communiste tandis que les autorités françaises voient leur pouvoir de plus en plus affaibli.

 

En 1941, est fondé le Viêt-minh "front pour l'indépendance du Vietnam" à partir du PCI avec une façade plus nationaliste. Officiellement, toutes les tendances sont représentées, en réalité les postes clés sont occupés par des membres du PCI, comme Vo Nguyen Giap, créateur de l'armée populaire, et Pham Van Dong, futur premier ministre de la république populaire du Vietnam. Les actions anti-japonaises des premiers groupes armés attirent l'attention des Américains qui détachent quelques agents et fournissent des armes et des équipements. Le coup de force japonais anti-français de mars 1945 et la défaite japonaise permettent au Viêt-minh de s'imposer et de proclamer la république populaire en septembre 1945 à Hanoi.

 

Après l'échec des négociations avec la France, le Viêt-minh devient le principal acteur de la lutte contre la puissance coloniale, tandis que les nationalistes victimes de la terreur communiste s'entendent avec la France dans le cadre des États associés. À partir de 1947, les structures clandestines se transforment en un gouvernement, une armée et un organe de propagande, c'est-à-dire les bases d'un régime autoritaire de type communiste.



Les forces armées du Viêt-minh trouvent leurs origines dans le groupe de combattants rassemblé et formé par Giap et dans les Tu Vé, les premières milices constituées en 1945. Avec l'aide chinoise à partir de 1950, les forces armées du Viêt-minh s'organisent et se développent rapidement sur un modèle inspiré des expériences soviétiques et chinoises. Il existe trois catégories d'unités : le corps de bataille (Chu Luc), les forces régionales et les forces populaires qui soutiennent les unités régulières en assurant le transport du ravitaillement, la sécurité des arrières et la participation aux combats en compensant les pertes.

 

À Dien Bien Phu, la Chu Luc aligne les 304e, 308e, 312e et 316e divisions d'infanterie et la 351e division lourde avec ses régiments du génie et d'artillerie sol-sol et antiaérienne.

 

 

 

Les dates clés :

 

1858 : Début de la conquête française de l'Indochine.

5 juillet 1887 : Création de l'Union indochinoise réunissant le Cambodge, la Cochinchine, l'Annam, le Tonkin et le Laos sous l'autorité française.

1925 : Grèves ouvrières et manifestations en Indochine.

3 février 1930 : Création du Parti communiste indochinois par Hô Chi Minh.

Mai 1930-septembre 1931 : Émeutes agraires et troubles politiques en Cochinchine.

30 août 1940 : Accord franco-japonais accordant des facilités militaires aux troupes japonaises et reconnaissant la souveraineté française sur l'Indochine.

21 juillet 1941 : Accord franco-japonais prévoyant l'installation de troupes japonaises sur le territoire indochinois.

Septembre 1941 : Création du Viêt-minh par Hô Chi Minh.

7 décembre 1941 : Attaque japonaise sur Pearl Harbor ; entrée en guerre du Japon.

9 mars 1945 : Occupation de toute l'Indochine par les Japonais ; repli des troupes françaises en Chine.

2 septembre 1945 : Signature de la capitulation japonaise ; proclamation de la République démocratique du Vietnam à Hanoi.

Fin octobre 1945 : Réoccupation de la Cochinchine par les troupes françaises.

Mars 1946 : Négociations entre la France et le Viêt-minh portant sur la reconnaissance du Vietnam comme État libre et décidant d'un référendum au Tonkin, en Annam et Cochinchine ; débarquement des troupes françaises à Haiphong.

6 juillet-10 septembre 1946 : Conférence de Fontainebleau sur le statut futur de l'Indochine ; échec des négociations franco-vietnamiennes.

21 novembre 1946 : Premiers accrochages entre troupes françaises et Viêt-minh ; début de la guerre d'Indochine.

1947-1949 : Guérilla Viêt-minh dans le nord du Tonkin.

5 juin 1948 : Accords de la baie d'Along reconnaissant l'unité et l'indépendance du Vietnam dirigé par l'empereur Bao Dai.

Septembre 1948 : Reconnaissance par la France du statut d'États associés au Laos et au Cambodge.

18 janvier 1950 : Reconnaissance du Viêt-minh par la Chine populaire.

Octobre 1950 : Évacuation de la frontière chinoise par les troupes françaises.

6 décembre 1950 : De Lattre haut-commissaire et commandant en chef en Indochine.

13-17 janvier 1951 : Victoire française de Vinh Yen.

Octobre 1952-13 août 1953 : Installation de la base aéroterrestre de Na San ; échec des offensives Viêt-minh vers le Laos.

8 mai 1953 : Général Navarre commandant en chef en Indochine.

20-22 novembre 1953 : Opération "Castor" ; occupation de Dien Bien Phu par les parachutistes français.

7 décembre 1953 : Colonel de Castries commandant du camp retranché.

10 décembre 1953 : Évacuation de Lai Chau par les troupes franco-vietnamiennes.

13 mars-7 mai 1954 : Bataille de Dien Bien Phu.

21 juillet 1954 : Accords de Genève mettant fin à la guerre d'Indochine.10 septembre

1954 : Entrée du Viêt-minh à Hanoi.

 

 

MINDEF/SGA/DMPA Collection "Mémoire et Citoyenneté" n°39