La légende des services spéciaux : décryptage

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Spécialiste de l’histoire des services secrets, Bruno Fuligni présente son nouveau livre Le bureau des légendes décrypté. S’appuyant sur la série de Éric Rochant, ce livre propose un va-et-vient entre fiction et réalité, afin d’expliquer à ses lecteurs les techniques, la culture et les usages du monde du renseignement.

 

La rédaction : Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est le bureau des légendes de la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE), et ce que c’est qu’un clandestin ?

 

Bruno Fuligni : La série montre un bureau au sein de la DGSE, qui est chargé de former, préparer et encadrer les clandestins, c’est-à-dire ceux des officiers de renseignements qui sont envoyés à l’étranger sous une « IF », c’est-à-dire sous identité fictive, parfois pour des missions courtes, parfois pour des missions longues. Une identité fictive, ce n’est pas juste un faux nom, c’est véritablement une identité qui a été fabriquée et qui va être accréditée non seulement par de faux papiers mais par une légende, c’est-à-dire par une fausse biographie plus ou moins élaborée selon la durée de la mission, de façon à ce que le clandestin ne soit pas démasqué si jamais il y a un contrôle au cours de sa mission.

 

La rédaction : C’est une couverture ?

 

Bruno Fuligni : Pas exactement. Le clandestin n’a pas de couverture officielle, c’est ce qui le distingue des officiers de renseignement qui vont travailler sous une couverture, diplomatique par exemple. Le clandestin est un agent qui va véritablement s’immerger dans le milieu, la société du pays dans lequel on l’envoie et qui ne dispose pas d’immunité. C’est vraiment quelqu’un qui va vivre comme s’il était un expatrié, voire un étranger dans certains cas. Le clandestin n’est donc pas censé dépendre de l’administration de la République Française, contrairement à un diplomate ou à un autre fonctionnaire qui aurait une couverture officielle et qui en réalité ferait du renseignement, c’est complètement différent.

 

La rédaction : Si par exemple le clandestin est découvert par les services de contre-espionnage étrangers, les services français le couvrent-il?

 

Bruno Fuligni : Avant tout, le clandestin doit tout faire pour éviter d’être démasqué. C’est pour cela qu’il y a peu de clandestins. Les clandestins sont vraiment la pointe dure du renseignement extérieur. Ils sont peu nombreux et très bien formés. Par ailleurs, il y a des procédures d’alerte, des procédures d’exfiltration, au cas même où on aurait un simple doute sur leur sécurité. Malgré ces filets, il peut arriver effectivement qu’un clandestin soit arrêté, dans ce cas-là, l’affaire remonte au plus haut niveau. Il s’agit de professionnels du renseignement et en général, entre services d’Etat constitué, on évite de tuer. C’est une règle tacite parce qu’on sait bien qu’elle apporte une forme de sécurité collective pour tous les professionnels du renseignement. C’est ainsi qu’il peut y avoir, qu’il y a eu dans le passé des échanges. C’est beaucoup plus compliqué quand le clandestin a affaire à des pouvoirs qui ne sont pas officiellement reconnus, États autoproclamés, mouvements terroristes, guérillas. Dans ces cas, la négociation est beaucoup plus complexe. Cependant, on voit bien dans la série que des discussions existent et permettent d’envisager des échanges d’informations ou de prisonniers. Voilà un processus qui  est très bien montré aussi dans la série, avec des rencontres qui ont eu lieu dans la salle des Visiteurs, c’est-à-dire la pièce de la centrale ou sont reçues les personnes étrangères au service.

 

La rédaction : Comment vous est venue l’idée du livre ?

 

Bruno Fuligni : En ce qui me concerne, je ne suis pas un fan de série en général mais j’étais tombé par hasard sur un épisode de cette série il y a quelques années, et elle m’avait accroché. Au-delà de ses qualités de réalisation, j’avais trouvé qu’elle était très documentée ce qui m’avait intéressé. Par ailleurs, et je l’ignorais, les créateurs de la série, Éric Rochant et ses scénaristes, en se documentant, ont utilisé, parmi d’autres, les livres que j’avais publiés dans le passé sur l’histoire du renseignement. C’est Alex Berger, producteur de la série, qui a pris contact avec mon éditeur pour proposer un rapprochement. Tout simplement. Évidemment, j’étais enchanté parce que le livre que nous avons imaginé permettait d’évoquer l’histoire du renseignement auprès d’un large public, en partant de la série. D’où la structure très spéciale de ce livre, puisque, en quelque sorte, chaque chapitre est présenté comme une leçon d’espionnage. A chaque fois, je pars d’une scène ou d’une réplique dans la série,  pour montrer à quoi elle fait référence dans l’histoire ou dans la réalité des techniques utilisées par des services de renseignements.

 

La rédaction : C’est en fait le manuel d’espionnage en 18 leçons ?  ?

 

Bruno Fuligni : Oui, c’est une initiation au renseignement, dans toutes ses dimensions. Ce livre s’adresse d’abord à ceux qui ont apprécié la série et qui veulent en savoir plus et, plus généralement à tous les citoyens curieux de la façon dont fonctionnent nos services de renseignements. Je crois qu’il est aujourd’hui nécessaire d’avoir une bonne culture du renseignement. Cela fait totalement partie de la culture générale et j’ai essayé de donner toutes les notions de base à travers ce livre, en partant à chaque fois de la série, mais en soulignant ce qui dans la fiction était bien vu, ce qui était emprunté directement au fonctionnement des services réels. Tout ce qui relève par exemple du cloisonnement, de la conservation du secret.  De plus, un service de renseignement recouvre des métiers extrêmement divers, depuis l’officier de renseignement qui est sur le terrain, jusqu’au combattant du service Action, en passant par l’analyste qui fait des dossiers dans la centrale ou par le cryptanalyste qui casse des codes secrets. Tous font des métiers très divers et connaissent des quotidiens différents. Pour autant, tous concourent à l’œuvre de renseignement et chacun s’inscrit dans un dispositif global et cohérent. L’idée était aussi  de montrer comment les services travaillent de manière collective tout en étant extrêmement cloisonnés, en faisant appel à des profils, à des métiers, à des intelligences et des savoir-faire très divers mais tous nécessaires.

 

La rédaction : Précisément, vous évoquez le fait qu’il y a plusieurs métiers à la DGSE. Pourtant, tous ces agents ont  sans doute aussi des points communs. Quelles sont  les qualités d’un bon espion, selon vous ?

 

Bruno Fuligni : Cela peut sembler évident, mais la première des qualités c’est la discrétion. De ce point de vue aussi, la série est intéressante parce qu’elle rompt avec la tradition fictionnelle héritée des James bond. Elle montre bien que quelqu’un qui travaille pour un service de renseignement n’a pas intérêt à se faire remarquer ni par son comportement ni par des vêtements ou des voitures de luxe. Au contraire, c’est quelqu’un qui a réussi à s’insérer dans toutes sortes de milieux, qui ne se fait pas remarquer, qui « avance masqué », expression d’ailleurs employée dans la saison 1 de la série. Autre qualité, qui est la conséquence de cette discrétion, c’est qu’à partir du moment où le renseignement est une œuvre collective, faite par un service lui-même hiérarchisé et cloisonné, un bon espion est quelqu’un de discipliné. Cela va complètement à l’encontre des idées reçues. Les initiatives ne sont pas toujours les bienvenues. Toute la série repose précisément sur le fait qu’un maître espion, « Malotru », incarné par Mathieu Kassovitz, pour des raisons personnelles ne respecte plus les règles de fonctionnement normal du service. Il ne renonce pas à son identité fictive, il veut rester en relation avec une personne qu’il a connue en mission et avec laquelle il aurait dû rompre. Cette indiscipline va avoir des conséquences et entraîner une réaction en chaîne absolument désastreuse pour son service.

 

La rédaction : Comment la DGSE a-t-elle accueilli votre démarche ?

 

Bruno Fuligni : La DGSE connaît mes travaux. Elle avait déjà accepté, ainsi que la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI), d’entrouvrir ses archives, et j’ai eu l’opportunité de publier des documents et quelques photos d’objets aussi. Ce livre s’inscrit donc dans la continuité de travaux antérieurs. Par ailleurs, la DGSE connaît bien cette série. Elle en apprécie la qualité. On le voit d’ailleurs à une chose toute simple : dans la série c’est l’authentique logo de la DGSE qui apparaît dans les locaux. Bien sûr les locaux ont été reconstitués en studio, mais le logo qui est utilisé n’est pas un logo de fantaisie, c’est le vrai logo de la DGSE, montrant une France sanctuarisée en rouge enserrée dans toutes sortes de réseaux qui couvrent l’ensemble de la planète en bleu, avec une silhouette stylisée de rapace illustrant les capacités d’intervention de ce service dans le monde entier. On n’a pas le droit d’utiliser ce logo sans autorisation. Ainsi, qu’il s’agisse de mes travaux d’un côté ou de la série de l’autre, je crois que la DGSE a compris que ces publications ne lui nuisaient pas, bien au contraire. Nous ne révélons pas de secrets d’État, en revanche les auteurs de la série, comme moi dans mon livre, nous essayons de faire comprendre au grand public la logique du renseignement, logique souvent paradoxale de prime abord, le fonctionnement du service et finalement cette approche est assez précieuse pour tout le monde. Nous ne sommes plus au temps du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE, service de renseignement extérieur français, entre 1945 et 1982. NDLR)  où il régnait une culture du secret tellement absolue que le public n’avait plus connaissance que des ratages et des scandales. Aujourd’hui, la DGSE cherche à montrer ce qu’elle sait faire, y compris, dans une certaine mesure, en évoquant ses succès. De nos jours, la DGSE est même présente sur les salons (Journées européennes du patrimoine, salon VivaTechnology, salon de l’Étudiant) où elle peut recruter de jeunes talents dans les nouvelles technologies. Donc, elle ne rechigne pas à poser son logo en quatrième de couverture d’un livre qui présente en quelque sorte les bases du métier.

 

La rédaction : Votre livre est truffé de photos, de reproduction d’archives, de documents etc. Pouvez-vous nous dire qui les conserve et comment vous y avez eu accès ?

 

Bruno Fuligni : Les documents et objets qui sont reproduits dans le livre appartiennent à différentes entités. Dans certains cas, il s’agit de documents qu’on peut librement consulter au Service historique de la défense, situé dans le château de Vincennes. Je pense à quelques documents qui sont issus du 2e Bureau, mais ça c’était avant-guerre. D’autres documents ou objets sont conservés par les services eux-mêmes, DGSE mais aussi DGSI. Ces services ont en quelque sorte leur salle de tradition, leur musée interne. Il ne s’agit pas de musées ouverts au public. En revanche, les anciens y ont versé des documents, des objets qui rappellent le passé. Les nouvelles recrues ont accès à ces espaces, cela fait même partie de leur formation. Les objets qui y sont présentés montrent comment les techniques ont évolué. En effet, même si certaines précautions sont restées les mêmes, les outils, les procédures, les techniques ont changé. Il s’agit là de documents et d’objets qui pendant longtemps n’étaient vus que par les agents des deux centrales. À partir du moment où j’ai commencé à faire des recherches, j’ai été autorisé d’abord à visiter ces salles, à consulter ces documents et ensuite à les montrer. C’est tout à fait exceptionnel : certains des objets et des documents présentés dans le livre sont dévoilés pour la première fois.

 

La rédaction : Vous évoquez des destins de clandestins dans votre ouvrage. Est-ce qu’il y a un parcours qui symbolise à vos yeux ce qu‘est la clandestinité et ce qu’est un bon clandestin ?

 

Bruno Fuligni : Soyons clairs : un bon clandestin, c’est quelqu’un dont on ignore le nom, dont on n’a jamais entendu parler parce qu’il ne s’est jamais fait prendre. C’est quelqu’un d’insoupçonnable, quelqu’un qui est à la retraite et qui jardine tranquillement dans son coin par exemple, et dont même les voisins et les proches ne soupçonnent pas qu’il a pu vivre à l’étranger sous un autre nom et faire du renseignement au profit de la France. Les bons clandestins sont condamnés à l’anonymat. Bien entendu, il y a des clandestins qui sont pris… et qui disparaissent. Voilà quelque chose d’assez fascinant. Par exemple, le fameux Cardot : voilà un clandestin qui venait du froid, de l’est, de Tchécoslovaquie. On pensait qu’il était Français parce que né d’une mère française. En fait, il avait de faux papiers et une fausse identité. Mais comme il était venu vivre en France, qu’il y avait fait ses études, qu’il y avait fait son service militaire, il était très difficile de percer sa véritable activité. Ses qualités ont été remarquées alors qu’il faisait son service militaire. Il a même été recruté au SDECE, et c’est seulement après coup qu’on s’est rendu compte qu’il y avait un clandestin qui avait tellement bien réussi son intégration en France qu’on l’avait même recruté au sein du service de renseignement extérieur. Il a été arrêté, puis échangé, et ce qui est extraordinaire, c’est qu’aujourd’hui on ignore encore son vrai nom et ce qu’il est devenu.

 

 

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