La libération des camps nazis

À partir de la mi-1944, la libération des camps nazis, camps de concentration et camps d’extermination, suit l’avancée des troupes alliées, en particulier soviétiques, à l’Est. La chronologie de la libération et de la découverte des camps nazis s’étend donc sur une longue période d’environ neuf mois. Ainsi, en juillet 1944, en Pologne, c’est l’Armée rouge qui libère le premier camp, celui de Majdanek, près de Lublin. Le 23 novembre 1944, les Américains de la 6e armée découvrent, en Alsace, le camp de Natzweiler-Struthof. Précédent l’arrivée des forces alliées, les Allemands avaient pris soin d’évacuer ces deux camps et de transférer leurs détenus vers d’autres camps, plus éloignés des lignes de front. Les détenus du camp alsacien sont en majorité transférés vers le camp de Dachau, mais d’autres sont dirigés vers des camps annexes du Struthof, comme Neckarelz, dans le Bade-Wurtemberg, vers d’autres camps comme Buchenwald, Sachsenhausen ou encore Ravensbrück, ce qui prolonge leur calvaire, la mortalité des déportés atteignant des taux terrifiants dans les derniers mois de la guerre. Partout dans le Reich pris en étau entre les Anglo-Américains et les Français, à l’Ouest, et les Soviétiques, à l’Est, les SS vident les camps à l’approche des Alliés. De juillet à décembre 1944, 137 000 prisonniers sont déportés vers les camps situés au cœur de l’Allemagne. Au cours de l’hiver 1944-1945, ce sont entre 250 000 et 350 000 déportés (dont plus de la moitié étaient des prisonniers juifs) qui succombent de faim, de froid ou sommairement abattus lors des 59 « marches de la mort » organisées par les SS. Bien souvent, les libérateurs découvrent donc des camps presque déserts mais présentant tous les mêmes caractéristiques : baraques, barbelés, miradors, fours crématoires qui permettent d’esquisser une première image de l’univers concentrationnaire et de son horreur. Dans les semaines qui suivent la capitulation allemande, les maladies comme le typhus continuent de décimer les derniers rescapés : ainsi, 13 000 prisonniers de Bergen-Belsen meurent du typhus, sur les 25 000 rescapés qui avaient été libérés par les Britanniques, en avril 1945.

 

Le 27 janvier 1945, les Soviétiques libèrent les quelques 7 000 détenus encore présents à Auschwitz-Birkenau, trop faibles pour être évacués. En effet, quelques jours auparavant, les 18 et 19 janvier, les SS avaient entraîné 58 000 déportés dans une longue marche de la mort vers l’Ouest. Camp de concentration (Auschwitz I), camp d’extermination (Auschwitz II-Birkenau) et camp de travail (Monowitz ou Auschwitz III), le complexe d’Auschwitz-Birkenau symbolise la Solution finale car il en est le lieu principal. En effet, sur les 1,3 million de personnes qui y ont été déportées, 1,1 million y sont mortes, dont 960 000 Juifs, 70 000 à 75 000 Polonais, 21 000 Tziganes, 15 000 prisonniers de guerre soviétiques et 10 000 à 15 000 détenus d’autres nationalités. Malgré les tentatives des SS pour effacer les traces de leurs crimes - le 26 novembre 1944, ils détruisent à l’explosif les chambres à gaz-crématoire de Birkenau - la monstrueuse réalité de la machine de mort nazie est mise à jour.

 

Après avoir été informé par ses services secrets des tueries perpétrées par les Einsatzgruppen à partir de la fin juin 1941 sur le territoire soviétique, le Premier ministre britannique Winston Churchill déclarait à la BBC le 22 août 1941 : « Nous sommes en présence d’un crime qui n’a pas de nom ». Le 10 novembre 1941, l’ambassadeur de France en Roumanie notait : « Aujourd’hui, il n’y a plus aucun doute qu’on est en présence d’un plan systématique d’extermination conçu depuis déjà quelque temps ». En mai 1942, un rapport est transmis au pape Pie XII. Rédigé par un abbé italien en mission secrète en Pologne, il expose les faits suivants : « Le combat contre les Juifs est implacable et s’intensifie constamment, avec des déportations et des exécutions massives. Le massacre des Juifs d’Ukraine est désormais presque achevé. En Pologne et en Allemagne, ils veulent en terminer aussi par un système de meurtres ». Le 2 juin 1942, toujours au micro de la BBC, Szmul Zygielbojm, représentant du Bund au sein du gouvernement polonais en exil, dénonçait le massacre systématique des Juifs de Pologne. Un an plus tard, en juillet 1943, un courrier du gouvernement polonais en exil, Jan Karski, était reçu à Washington par le président Roosevelt à qui il faisait un rapport détaillé de ce qu’il avait pu voir de ses propres yeux, lui qui était parvenu à s’introduire clandestinement à deux reprises dans le ghetto de Varsovie. Ainsi, depuis 1942, des informations sur le génocide des Juifs et sur l’univers concentrationnaire sont clairement parvenues jusqu’aux leaders alliés. Pour autant, pour les soldats, sur le terrain, la surprise et la consternation sont totales : jamais les libérateurs n’avaient pensé découvrir une telle horreur. Si les centres d’extermination de Chelmno, de Sobibor, de Majdanek et de Treblinka ont été détruits par les Allemands, le centre d’Auschwitz est encore en place, même si certaines installations (notamment les chambres à gaz-crématoires) ont été détruites. Il témoigne du crime total : les nazis ont voulu exterminer « industriellement » les Juifs d’Europe. Au total, plus de 5,8 millions de Juifs et 200 000 Tsiganes ont été assassinés, dont environ 3 millions dans les camps nazis.

 

Au-delà de sa dimension génocidaire, Auschwitz démontre également que des centaines de milliers de détenus, juifs, polonais, russes ou venus de toute l’Europe, ont été réduits en esclavage, soumis au sadisme de leurs gardiens SS et obligés de travailler jusqu’à la mort pour soutenir l’effort de guerre allemand.

 

Mais l’opinion publique occidentale, encore peu informée par la presse, n’a encore que très peu d’informations sur ces premiers camps découverts ou libérés par les Alliés. Des images ont été tournées par les Soviétiques à Majdanek et Auschwitz, mais elles ne sont pas montrées en France par peur des représailles allemandes contre ceux qui sont encore enfermés et par crainte d’un mouvement de panique dans les familles des déportés. Au rythme de leur avancée, les libérateurs mesurent peu à peu l’ampleur des crimes nazis. En avril sont libérés les camps de concentration de Buchenwald, de Nordhausen, de Dora, de Flossenbürg puis de Dachau par les Américains ; de Bergen-Belsen et de Neuengamme par les Britanniques ; de Vaihingen, camp annexe du Struthof, par les Français ; de Sachsenhausen, de Ravensbrück par les Soviétiques. Au début mai, ceux de Mauthausen par les Américains, de Gross-Rosen et de Theresienstadt par les Soviétiques.

 

 

Des centaines de milliers d’esclaves du système concentrationnaire nazi, hommes et femmes, sont enfin libres. Mais souvent, les détenus doivent rester confinés dans les camps : les Alliés craignent les épidémies, notamment le typhus qui ravage Bergen-Belsen, et instaurent une quarantaine difficilement supportable pour ceux qui espéraient pouvoir rapidement rentrer chez eux. Face à l’urgence de la situation, face à la misère humaine qu’ils découvrent, alors que les Allemands combattent toujours, les Alliés sont totalement dépourvus. Les unités sanitaires sont insuffisantes. À Dachau libéré, le général Leclerc met à la disposition des dirigeants du comité des déportés français l’unité médicale de la 2e DB.

 

 

Le 12 avril 1945, le général Eisenhower, général en chef des armées alliées, accompagné par les généraux Bradley et Patton, visite Ohrdruf, annexe du camp de Buchenwald, premier camp libéré par les Occidentaux en Allemagne, le 5 avril. Il veut tout voir. On lui montre tout : les amas de cadavres, les fours crématoires, les baraques sur lesquelles plane une odeur de mort, les survivants décharnés. Il affirme alors : « On nous dit que le soldat américain ne sait pas pourquoi il combat. Maintenant, au moins, il saura contre quoi il se bat ». Eisenhower fait venir des équipes de cinéma pour filmer l’inimaginable, pour exposer l’atroce réalité aux yeux de tous. L’univers concentrationnaire est alors révélé au monde entier et les journaux multiplient les reportages. En Allemagne occupée, les Alliés font parfois venir les populations civiles pour qu’elles ne puissent plus dire qu’elles ne savaient pas. Cela fait partie de l’entreprise de dénazification des esprits voulue par les vainqueurs. Les images font le tour du monde. En France, les actualités filmées, la radio et les journaux font découvrir aux Français l’horreur et la réalité de la barbarie nazie.

 

 

 

  • Allemagne, fin avril 1945. Des prisonniers de guerre français rencontrent des déportées libérées. Collection particulière

  • Le camp de Vaihingen libéré par les soldats français le 7 avril 1945. Il restait une centaine de rescapés qui purent être sauvés d'une mort certaine. Entouré de miradors, le camp était ceint de barbelés. Copyright ECPAD. Photographe Germaine Kanova - Réf. TERRE 10300-L19

  • Libération du camp de Vaihingen en Allemagne. Survivants libérés par les soldats français le 7 avril 1945. Copyright ECPAD. Photographe Cadin - Réf. TERRE 10288-R01

  • Camp de Vaihingen, avril 1945. Très éprouvé par la détention, un rescapé est photographié dans un block où les détenus s'entassaient à 3 ou 4 par châlit. Copyright ECPAD. Photographe Germaine Kanova - Réf. TERRE 10300-R01

  • Inscriptions indiquant l'emplacement des dépouilles de déportés juifs inhumées au camp de Vaihingen libéré par les soldats français le 7 avril 1945. Copyright ECPAD. Photographe Germaine Kanova - Réf. TERRE 10300-R06

  • Des infirmières et des soldats français du 49e régiment d'infanterie apportent les premiers secours aux survivants du camp de Vaihingen. Les camions les conduiront à l'hôpital ou les rapatrienront en France. Copyright ECPAD. Photographe Germaine Kanova - Réf. TERRE 10300-R17

  • Des infirmières et des soldats français du 49e régiment d'infanterie apportent les premiers secours aux survivants du camp de Vaihingen. Les camions les conduiront à l'hôpital ou les rapatrienront en France. Copyright ECPAD. Photographe Germaine Kanova - Réf. TERRE 10300-R06

  • Transport de la dépouille d'un déporté vers une fosse commune après la libération du camp de Vaihingen. A l'arrière-plan, un soldat de la 3e division d'infanterie algérienne. Copyright ECPAD. Photographe Cadin - Réf. TERRE 10288-R02

  • Au camp de Vaihingen, un détachement de soldats de la 3e division d'infanterie algérienne rend les honneurs à 12 prisonniers morts la veille, en présence de 4 notbles allemands. Copyright ECPAD. Photographe Cadin - Réf. TERRE 10288-R07