La presse clandestine

(1940 - 1944) L'information de la lutte et de l'espoir

 

Après la défaite de la France et la signature de l'armistice, le 22 juin 1940, la presse est sévèrement censurée et contrôlée sur tout le territoire national. Pourtant, des journaux réussissent à sortir dans la clandestinité pour lutter contre l'occupant nazi et le régime de Vichy. Instruments de combat, ils sont les messagers de la résistance, de l'espoir et de la liberté.

Historique

 

 

Kiosque à journaux pendant l'occupation allemande, Paris, novembre 1942.Source : Lapi-Viollet

 

 

Après l'armistice du 22 juin 1940 et l'occupation d'une partie du territoire national par les troupes allemandes, le gouvernement français, replié à Vichy, s'installe dans une politique de collaboration largement répercutée par la presse et les médias. Les paroles et les écrits sont contrôlés, censurés, tant en zone nord par les Allemands qu'en zone sud par le gouvernement du maréchal Pétain. En zone nord, la presse est directement sous tutelle de la Propaganda-Abteilung (direction de la propagande), contrôlée par Goebbels (ministre allemand de la propagande), à laquelle se trouve rapidement subordonnée l'Agence française d'information de presse. En zone sud, elle est soumise à la pression toujours plus forte du secrétariat général à l'Information et tire essentiellement ses informations de l'Office français d'Information. Censurée, limitée à la source dans le choix de ses informations, uniformisée, la presse doit se plier aux diverses recommandations et injonctions des institutions de contrôle. En marge de cette presse autorisée, une presse clandestine apparaît et se met progressivement en place. Contrepoids de choc au langage officiel, son action ne va cesser de s'amplifier.

 

Des hommes et des femmes vont ainsi continuer la lutte en utilisant la seule voie qui leur reste : l'écriture. Pour ces combattants du verbe, il s’agit alors d’informer, de réveiller l’opinion publique en lui apportant des éléments de réflexion et d’autres lectures que celles de la propagande allemande et du gouvernement de Vichy. Les premiers papiers, les premiers tracts circulent dès l'été 1940, en zone occupée comme en zone libre. La "guerre des mots" s'engage.

 

Souvent le fait d'initiatives individuelles, ces premières feuilles donneront naissance à un certain nombre de mouvements de résistance, en zone occupée comme en zone sud, qui se constitueront autour de la réalisation d’un journal. La recherche du papier, de l’encre, l’utilisation d’une imprimerie, la rédaction et la diffusion de ces feuilles clandestines ne peuvent en effet être l’œuvre d’un seul homme, mais d’une équipe de plus en plus nombreuse et diversifiée.

 

Au début, les textes sont écrits à la main ou dactylographiés. Ils se terminent alors souvent par la mention "à copier et à faire circuler". Des chaînes se forment pour recopier ces premières feuilles ou les discours de la radio de Londres. Des exemplaires sont également ronéotypés ou réalisés à l’aide d’une imprimerie jouet pour les enfants.

 

 

Type d'imprimerie d'enfant utilisée pour la confection de feuillets clandestins. Source : DMPA DR

 

 

Dès octobre 1940, en zone nord, Raymond Deiss, imprimeur et éditeur de musique parisien, rédige et tire sur sa presse Pantagruel, feuille d'informations, l'un des premiers journaux clandestins français imprimé. Seize numéros verront le jour avant que Deiss soit arrêté en octobre 1941 ; il sera décapité, le 24 août 1943, à Cologne. Partout, de nouvelles feuilles apparaissent, comme L'Alsace à Strasbourg, l'Homme libre à Lille, Liberté à Marseille, Libération (Nord) et Résistance à Paris… L'année suivante ce sont, notamment, Défense de la France et Socialisme et liberté en zone Nord, Libération (Sud), les Cahiers du témoignage chrétien, Le Franc-Tireur et Combat en zone Sud. Dès lors, entre les mains de groupes de mieux en mieux structurés, les titres ne vont cesser de se multiplier jusqu'à la Libération, en dépit des nombreuses difficultés rencontrées.

 

 

Source : Collection particulière

 

 

La survie de cette presse est en effet très difficile. Confrontés aux difficultés matérielles que représentent la collecte de l'information, la recherche de rédacteurs, l'approvisionnement en matériels divers – à commencer par celui du papier, sévèrement contingenté au profit des administrations, des éditions et organes officiels ou agréés – , certains journaux ne durent que le temps de quelques numéros. Surtout, arrestations, déportations et exécutions se multiplient parmi ses artisans, victimes d'une violente répression.

 

 

Les différents ostacles :

 

L'impression

 

 

Vérification du stencil avant tirage. Source : DMPA DR

 

 

Les problèmes d'ordre technique auxquels sont confrontés ces combattants de l'ombre sont multiples : conception, réalisation, financement, diffusion… La réalisation des journaux se révèle un véritable défi. Depuis le 17 octobre 1940, en effet, sur instructions ministérielles, une ordonnance du préfet de police de Paris "interdit aux fabricants, marchands grossistes de vendre sans autorisations délivrées par les commissaires de police, les appareils duplicateurs et les papiers susceptibles d’être employés à la confection de circulaires ou de tracts ronéotypés". Il faut se procurer le matériel en dehors des circuits légaux : marché noir – mais les prix sont prohibitifs –, vol de matériel de l’administration, commandes sous couvert de fausses sociétés, détournements auprès de l'Office de répartition de Vichy, complicité de membres de la corporation du livre – ouvriers, éditeurs, imprimeurs… – qui prélèvent sur leurs stocks une quantité qu’ils donnent aux journalistes de l’ombre, voire parachutages de Londres.

 

La machine à écrire, la ronéo ou l'imprimerie jouet montrent vite leurs limites. Seule une machine à imprimer permet de gros tirages. Certains journaux, comme Combat ou Défense de la France, vont créer leur propre imprimerie clandestine, d'autres ont recours aux services d'imprimeurs. Par souci de sécurité, le travail ne peut s'effectuer que de nuit, avec un minimum de personnel, car les imprimeries sont surveillées par la police. Le bruit, inhérent au fonctionnement des machines, accroît encore les risques. La composition est réalisée à domicile ou clandestinement sur leur lieu de travail par des typographes. Les plombs sont ensuite portés à l’imprimerie où s’effectue le tirage. L'impression terminée, il faut disperser les caractères, fondre les plaques. La sécurité commande de changer souvent de local et d'imprimeur. Nombreux sont les petits artisans imprimeurs qui apportent leur concours aux mouvements de résistance.

 

 

Imprimerie clandestine. En cas d'alerte, le caisson suspendu vient dissimuler la machine. Source : DMPA DR

 

 

L'information

 

À ces problèmes d’ordre technique s’ajoutent ceux concernant la rédaction proprement dite des articles. Cette opération nécessite en effet un volume d'informations publiables important. Or les sources d’information sont strictement contrôlées par l'occupant et le gouvernement de Vichy. Les résistants s’informent alors soit en écoutant la radio de Londres et les stations radiophoniques suisses, soit auprès des mouvements de résistance eux-mêmes. À partir de 1942, la France Libre envoie également en France un Courrier d'information, comprenant divers documents – dont des photos – microfilmés. La même année, Jean Moulin crée le "Bureau d'information et de presse", dirigé par Georges Bidault, agrégé d'histoire et journaliste de formation, qui édite jusqu'en 1944 un Bulletin d'informations générales. Par la suite, d'autres mouvements créent des centres d'information, tel notamment les "Mouvements unis de la Résistance" qui constituent en 1943 un "Centre d'information et de documentation" publiant son propre bulletin, le Bulletin intérieur des mouvements unis de la Résistance. En août 1944, les deux organismes fusionnent en une "Agence d'information et de documentation". Les journaux clandestins disposent ainsi de leurs propres agences de presse.

 

 

Autre moyen de lutte utilisé contre la presse clandestine par l'occupant : la diffusion de faux journaux clandestins. En août 1942, Combat lance cet appel à ses lecteurs. Source : Collection DMPA DR

 

 

 

Le coût

 

La presse clandestine repose pour beaucoup sur la bonne volonté et l'acceptation du risque. Toutefois, l'acquisition de papier, de matériel, le paiement des imprimeurs et plus généralement de tout ce qui est nécessaire à la vie d'un journal représentent un coût important que l'augmentation des tirages alourdit encore. Le problème du financement des journaux clandestins reste criant jusqu’en 1943. Au début, les fonds proviennent essentiellement d'apports privés effectués par des résistants qui puisent dans leurs propres deniers pour lancer et faire vivre leur journal, plus rarement des aides adressées par des amis, des relations, des lecteurs. Faute des crédits nécessaires, certains journaux sont amenés à suspendre ou à différer leur parution. Cependant, le regroupement, la fusion qui s'opère progressivement au sein des mouvements de résistance et l'envoi de fonds par la France Libre vont permettre à la presse clandestine de se maintenir, voire de se développer.

 

 

La diffusion

 

Le financement trouvé, le matériel acheté ou loué, la rédaction, la composition, l'impression effectuées, reste une étape, et non des moindres, à franchir : celle de la diffusion. Cette question est d'autant plus épineuse que la presse clandestine et ses artisans sont l'objet d'une active répression menée par les polices française et allemande. Publier un journal n'a d'intérêt que s'il est lu par le plus grand nombre d'individus. Pour cela, il faut que sa diffusion soit la plus vaste possible. Or, la distribution s’avère être un moment délicat et très dangereux, car la police surveille tous les lieux publics. La diffusion n’est possible que sous le manteau (les distributions en public sont des opérations de choc, plus fréquentes dans la dernière année d'occupation). Lorsque les tirages sont faibles, la distribution se fait dans les boîtes aux lettres ou par la poste. Quand les tirages deviennent plus importants, elle est le fait d'équipes constituées. Sortis de l'impression, les exemplaires sont stockés, mis en paquets et remis aux distributeurs ou à des convoyeurs quand le journal a un plan de diffusion national.

 

 

La repression

 

La répression frappe aveuglément tous ceux susceptibles d’avoir réalisé, diffusé ou simplement lu ces textes. Détenir un tract ou un journal clandestin rend suspect. En posséder plusieurs exemplaires rend coupable. La police cherche activement les lieux d'impression et les dirigeants des réseaux. Perquisitions, saisies et arrestations se multiplient. Des milliers de personnes sont arrêtées, déportées, exécutées.

 

 

            

                                                         Quelques titres de la presse clandestine

 

 

Malgré tout, un certain nombre de journaux réussissent à sortir assez régulièrement. Instruments de combat, ils sont les messagers de la résistance, de l'espoir et de la liberté. De quelques feuilles tirées à quelques exemplaires en 1940, la presse clandestine passe à 100 000 exemplaires dès le début de 1941. En 1944, elle atteint son apogée et ses plus forts tirages, dépassant les deux millions d’exemplaires, avec une centaine de journaux et quatre cents à cinq cents organes régionaux ou locaux (plus de 1 000 titres recensés pour toute la période), dont certains comme Défense de la France pouvant tirer à 450 000 exemplaires. Ses lecteurs sont alors aussi nombreux que ceux de la presse de Vichy. Forte d'une certaine puissance, elle se constitue en Fédération nationale regroupant les principaux journaux clandestins des deux zones, de toutes obédiences, préparant activement l'après-guerre.

 

 

Libération de Paris : les journaux de la clandestinité peuvent enfin paraître au grand jour. Source : Collection DMPA DR

 

 

 

Titres et épigraphes :

 

 

Plus de 1 000 titres sont parus durant l'occupation. Si certains traversent toute la période, nombreux sont ceux, surtout parmi les premiers mis en circulation, qui ne durent que le temps de quelques numéros. Les titres sont significatifs quant à la volonté et à l'engagement qui animent les fondateurs de ces journaux ; à côté de nombreux France, se retrouvent souvent les termes Combat, Libération, Liberté ou l'adjectif "libre", ou encore Résistance, Réveil, Espoir, Avenir, Demain

 

 

 

Une citation est souvent reproduite en épigraphe en tête de ces journaux. Véritable profession de foi, elle donne d'emblée l'esprit dans lequel ont œuvré ses rédacteurs : "Un peuple n'est vaincu que lorsqu'il accepte de l'être" – Foch, "Dans la guerre comme dans la paix, le dernier mot est à ceux qui ne se rendent jamais" – Clemenceau, "Vivre dans la défaite c'est mourir tous les jours" – Napoléon Ier, "Quand une Nation s'appelle la France elle ne capitule pas pour trois batailles perdues" – Clemenceau, "Notre seul but est de rendre la parole au peuple français" – de Gaulle, ou encore "Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer".

 

 

Plaque commémorative située dans les locaux de la Fédération nationale de la presse française, à Paris, rappelant que la médaille de la Résistance a été décernée à la Fédération nationale de la presse clandestine dont est issu cet organisme. Source : DMPA - Jean-Noël Liabeuf

           

 

Bibliographie

Pour en savoir plus :

La France des Années noires, tome 2 De l'Occupation à la Libération, sous la direction de Jean-Pierre Azéma et François Bédarida, 1993.

Muracciole Jean-François Histoire de la Résistance en France, 1993.

Histoire générale de la presse française, tome 4 De 1940 à 1958, sous la direction de Claude Bellanger, Jacques Godechot, Pierre Guiral et Fernand Terrou, 1975.

Bellanger Claude Presse clandestine 1940-1944, 1961.

La presse clandestine 1940-1944, actes du colloque organisé par l'association des médaillés de la Résistance de Vaucluse et le secrétariat d'État aux anciens combattants les 20 et 21 juin 1985.

 

 

Source : Collection "Mémoire et citoyenneté", N°23, MINDEF/SGA/DMPA