La presse illustrée française pendant la Grande Guerre

La presse illustrée française occupe une place spécifique dans les représentations de la guerre 1914-1918 car c'est le seul média au monde qui illustre ce que les contemporains appellent la " réalité " de la guerre. 

  • Le Pays de France, août 1914.

    Le Pays de France, août 1914. Libre de droit.

  • La piste du fort et l'église de Douaumont. Le Miroir, date inconnue.

    La piste du fort et l'église de Douaumont. Le Miroir, date inconnue. Libre de droit.

  • "Cet instantané fut l'effet d'un hasard". Le Miroir, 9 mai 1915.

  • "Devant Malancourt pendant la bataille ". Le Miroir, 25 juin 1916. Libre de droit.

  • "Après un assaut" L'Illustration. Date inconnue. Libre de droit.

  • Concours photographique de « la plus saisissante photographie de la guerre ». Le Miroir. Date inconnue.

    Concours photographique de « la plus saisissante photographie de la guerre ». Le Miroir. Date inconnue. Libre de droit.



La presse illustrée française occupe une place spécifique dans les représentations de la guerre 1914-1918 car c'est le seul média au monde qui illustre ce que les contemporains appellent la " réalité " de la guerre.

 

En effet, Le Pays de France, Le Monde illustré, J'ai Vu, Le Flambeau, Sur le Vif, mais surtout Le Miroir et L'Illustration, se composent d'images photographiques qui donnent au public la sensation d'assister à des scènes du front, prises sur le vif. Mais la spécificité française réside principalement dans le fait que nombres de ces clichés sont étonnamment violents. Les lecteurs français éprouvent, pour la première fois, l'impression d'être projetés sur le front et de vivre la brutalité d'un conflit moderne.

 

 

Photographies de la violence extrême



Trois thèmes évoquent plus particulièrement la violence de guerre : les paysages dévastés, les combats et les cadavres. Les paysages du no man's land retourné sont capables, mieux que les champs de ruines, de susciter l'idée du chaos résultant de la guerre industrielle.


Le Miroir propose une vision qui évolue selon la chronologie des batailles : des forêts de troncs mutilés et sans hommes pour Verdun, des dépotoirs humanisés pour la Somme. Concernant les clichés de combat, le lecteur n'assistera évidemment jamais au corps-à-corps. Toutefois, grâce aux petits appareils maniables et aux pellicules de celluloïd, les photographes qui poussent parfois l'objectif jusque sur le champ de bataille - et parfois également s'adonnent à des reconstitutions - parviennent à rendre tangible le danger propre à la bataille moderne, faite de fumées et de projections, de corps penchés, parfois touchés. Les images les plus terribles sont celles des cadavres. Ils peuvent être des formes vagues abandonnées sous un linceul, des corps soufflés dans les arbres, des squelettes retrouvés sur un champ de bataille. La déshumanisation du conflit apparaît dans des clichés où les corps nombreux sont abandonnés, sectionnés, entassés.



Mais il convient de nuancer l'importance de cette brutalité photographique propre à la France, car tous les hebdomadaires ne pratiquent pas un tel degré de réalisme. Le plus choquant est Le Miroir, héritier entièrement photographique du Supplément Illustré du Petit Quotidien, qui donne le ton en matière de nouveauté photojournalistique durant tout le conflit. L'Illustration, célèbre magazine familial depuis 1843, produit une information plus pudique qui ne donne pas dans le spectaculaire. Néanmoins, les corps y sont régulièrement présentés, parfois même ceux des soldats français. Les autres illustrés, dont certains naissent avec le conflit, leur emboîtent le pas, cherchant avec plus ou moins de pudeur ou d'excès à fidéliser le lectorat en publiant des photographies inédites du conflit.


L'ensemble de ces hebdomadaires permet donc à l'arrière français de se faire une idée très précise de la violence du conflit, y compris dans ses formes les plus terrifiantes.

 

Pourquoi cette spécificité française ?

Cette galerie des horreurs photographique de la guerre n'existe qu'en France. On peut alors se demander quelle est l'origine d'une telle spécificité. Elle tient à deux raisons essentielles. La première est l'appel aux amateurs, qui sont réellement stimulés avec la mise en place de concours photographiques. Le Miroir, dès le 6 août 1914 lance un appel aux amateurs, talonné de près par L'Illustration qui, le 15 août 1914, fait appel à toute photographie intéressante. En l'absence de résultats probants, le 14 mars 1915, Le Miroir propose le concours de " la plus saisissante photographie de la guerre " pour une " prime " de 30 000 francs. Cette initiative exorbitante provoque une onde de choc dans la presse illustrée : le 15 avril 1915, Le Pays de France lance un concours hebdomadaire pour un premier prix de 250 francs ; le 16 mai 1915, Le Miroir répond en instaurant un concours mensuel pour des sommes de 1000, 500 et 250 Francs ; le 19 juin 1915, Le Flambeau propose un premier prix hebdomadaire de 250 Francs. Cette multiplication des concours lance les soldats sur la piste du scoop. De photographes amateurs, ils deviennent des "photocombattants".

La seconde raison réside dans l'attitude de la censure qui n'interdit ni ne commente les clichés de violence. Cela s'explique d'abord par le fait qu'elle ne donne son avis que sur les morasses (dernière épreuve d'un journal avant impression) des magazines, quelques jours seulement avant leur publication. Par ailleurs, les hebdomadaires ne respectent pas toujours les interdictions. Enfin et surtout, contrairement à l'Allemagne ou aux Etats-Unis, la censure rechigne à sanctionner les infractions et se prive ainsi d'un moyen de pression efficace sur une presse magazine souvent réfractaire à ses décisions. Pourtant, certains indices démontrent qu'elle peut frapper fort, comme lorsqu'elle saisit un numéro de L'Illustration montrant des déserteurs russes en 1917. Il faut donc plutôt croire que la représentation réaliste des horreurs de la guerre n'inquiète guère les autorités.

Finalement, la France est une nation envahie, violentée, mutilée : elle se représente comme elle se vit.

 

 

Culture visuelle versus "bourrage de crâne"

 

Il est donc difficile de cautionner l'idée d'un " bourrage de crâne " iconographique en France, entre 1914 et 1918. Même l'information éculée des premiers mois de conflit, avant les concours de 1915, renvoie à un déficit documentaire et à une culture visuelle antérieure, plutôt qu'à une volonté de masquer l'extrême violence du conflit. Plus tard, même quand les photographies représentent la vie banale des soldats au front, elles abandonnent le ton épique et gouailleur de l'épopée combattante, au profit d'une transformation de la virilité, où le soldat est un " héros du quotidien ", pétri de souffrance et d'abnégation.


Les magazines illustrés français inaugurent donc de nouvelles pratiques médiatiques dans l'information de guerre et, ce faisant, confrontent le public avec ses plus terribles manifestations.

 

Bibliographie

Joëlle Beurier, Photographier la Grande Guerre, France-Allemagne, Rennes, PUR, 2012 (à paraître).

Joëlle Beurier, Images et violence. Quand Le Miroir racontait la Grande Guerre..., Paris, Nouveau Monde, 2007.

Thilo Eisermann, Pressephotographie und Informationskontrolle im Ersten Weltkrieg. Deutschland und Frankreich im Vergleich, Ingrid Kämpfer Verlag, Hamburg, 2000.

 

site internet externe : L'Illustration

 

 

Source : Joëlle Beurier. Docteur en Histoire.