La Rose blanche

1942-1943

 

La Rose blanche (1942-1943)

 

Des résistants allemands face au nazisme.

 

Le 30 janvier 1933, A  dolf Hitler est nommé chancelier du Reich. La persécution des opposants politiques commence immédiatement dans toute l'Allemagne. Dès février, plus de 4 000 communistes, sociaux-démocrates et libéraux sont arrêtés. Tous les moyens sont mis en œuvre pour museler toute opposition potentielle ; une police et des tribunaux spéciaux sont constitués ; les premiers camps de concentration – Dachau et Oranienburg – sont créés, pour y interner les opposants. La délation est encouragée par la propagande officielle qui entretient un climat de suspicion et de terreur.

 

En quelques mois, les Allemands se voient privés de toutes les libertés et de tous les droits fondamentaux. Les syndicats et les partis politiques sont dissous ; le parti nazi (Nationalsozialistiche Deutsche Arbeiterpartei) est proclamé parti unique. L'Allemagne est mise au pas. Par vagues successives, tous ceux susceptibles de mener une quelconque opposition au régime national-socialiste sont écartés. De 1933 à 1939, des milliers de personnes sont ainsi arrêtées, emprisonnées, déportées voire purement et simplement assassinées. En dépit de cette sévère répression et de la guerre qui éclate en Europe en septembre 1939, les manifestations de résistance ne cessent pas. Des hommes et des femmes, de toutes les classes sociales, individuellement ou collectivement, continuent la lutte.

 

 

Hans Scholl. Source : Gedenkstätte Deutscher Widerstand

 

 

Au printemps 1942, Hans Scholl et Alexander Schmorell, tous deux étudiants en médecine à l'université de Munich, fondent le mouvement de résistance la Rose blanche. Refusant le régime totalitaire et l'asservissement des esprits imposés par le nazisme, révoltés par les souffrances générées par la guerre, ils décident de passer à l'action. Ils se procurent un appareil à ronéotyper et rédigent leurs premiers tracts condamnant la politique d'Hitler. De la fin juin à la mi-juillet, ils envoient par la poste quatre tracts. Destinés dans un premier temps essentiellement à des intellectuels de Munich, ils sont également distribués dans d'autres villes d'Allemagne du sud. Dénonçant le fascisme et les crimes perpétrés en son nom, ils appellent les Allemands à ouvrir les yeux et à réagir en les engageant à la résistance passive. Ces feuillets sont émaillés de citations de philosophes et d'écrivains – Schiller, Goethe, Lao-Tseu, Aristote, Novalis – et de la Bible. La plupart se terminent par une mention invitant le destinataire à recopier et diffuser le papier.

 

Alors que les bombardements aériens alliés des grandes villes allemandes se sont intensifiés et généralisés, la première feuille en appelle à la conscience de chacun et à la résistance passive de tous contre un régime inique qui mène le peuple allemand à sa perte. Le second feuillet est essentiellement consacré à la dénonciation de la politique d’extermination menée envers les juifs et des exactions commises contre le peuple polonais. Dans le troisième, le discours se durcit encore ; abattre le national-socialisme est une nécessité absolue et il faut pour cela pratiquer le sabotage dans les entreprises, les universités, les médias, briser la machine de guerre allemande. Le quatrième tract dénonce la politique militariste du Führer qui se traduit par des milliers de morts ; il précise par ailleurs que la Rose blanche n'est au service d'aucune puissance étrangère mais est l'expression du sursaut de révolte qui devrait conduire les Allemands à se libérer du joug nazi.

 

 

Sophie Scholl. Source : Gedenkstätte Deutscher Widerstand

 

 

Le mouvement réunit alors autour de Hans Scholl et Alexander Schmorell, Sophie Scholl sœur de Hans et étudiante en biologie et en philosophie, Kurt Huber, professeur de philosophie, Christoph Probst et Willi Graf, tous deux étudiants en médecine. En juillet 1942, Hans, Alexander et Willi sont incorporés dans la Wehrmacht comme infirmiers et envoyés sur le front de l'Est pour trois mois. Ils y prennent encore davantage conscience des crimes perpétrés au nom de la nation allemande.

 

Dès leur retour du front, ils se remettent à la tâche. Ils entrent en contact avec d'autres groupes de résistance, rencontrant Falk Harnack, frère de Arvid Harnack, l'un des fondateurs de l'Organisation Harnack – Schulze-Boysen, dénommée l'Orchestre rouge ("Rote Kapelle") par la Gestapo. Ils obtiennent le soutien financier d'Eugen Grimminger, ami de la famille Scholl. Au cours de l'hiver 1942-1943, ils rédigent avec Kurt Huber un cinquième tract, intitulé "Appel à tous les Allemands", qui est imprimé à plusieurs milliers d'exemplaires et distribué fin janvier à Munich, Augsbourg, Francfort, Stuttgart, Salzburg, Linz et Vienne. Ils y prônent l’abandon à tout jamais de la politique impérialiste et souhaitent voir l'établissement d'une Allemagne fédérale dans une Europe fondée sur le respect des droits fondamentaux. Les résistants de la Rose blanche prennent de plus en plus de risques ; dans la nuit du 28 au 29 janvier, Hans Scholl, Alexander Schmorell et Willi Graf éparpillent dans la gare principale de Munich et ses environs plus de 2 000 tracts tandis qu'au début du mois suivant Sophie Scholl en dépose, en plein jour, dans le centre de la ville, dans des cabines téléphoniques et sur des voitures en stationnement. Le mouvement prend de l'ampleur. À Hambourg, un groupe se constitue autour de Hans Konrad Leipelt, étudiant en chimie, recopiant et distribuant les tracts de la Rose blanche.

 

 

 

Hans et Sophie Scholl, gare de Munich, été 1942. Source : Gedenkstätte Deutscher Widerstand

 

 

Le 2 février 1943, la VIe armée allemande, encerclée à Stalingrad, doit capituler ; cette défaite à l'Est, où le Reich hitlérien perd l'élite de l'armée allemande (300 000 soldats), marque la fin de l'invincibilité de l'Allemagne et le début de ses revers. Au mépris du danger, les résistants mettent à profit les nuits suivantes pour tracer sur les murs de Munich des slogans antifascistes. Partout, apparaissent en hautes lettres des "À bas Hitler", des "Liberté"…

 

Dans le même temps, Kurt Huber, Hans Scholl et Alexander Schmorell rédigent un sixième tract qui est imprimé à plus de 2 000 exemplaires. Adressé aux étudiants, il les appelle à prendre la tête de la révolte qui doit conduire au renversement de la dictature hitlérienne. Quelque 1 200 tracts sont expédiés par la poste. Le 18 février, Hans et Sophie entreprennent de déposer les autres exemplaires dans les locaux de l'université de Munich. Ils disposent des piles de tracts à la sortie des salles et dans les couloirs puis dans les étages supérieurs avant de lancer ceux qui leur restent dans la cour centrale. Leur mission accomplie, ils peuvent se retirer mais le concierge, qui les a aperçus, fait fermer toutes les issues. Prévenue, la Gestapo les arrête et les emmène à la prison de Wittelsbach où ils sont interrogés quatre jours durant. Christoph Probst, dont un brouillon de tract a été trouvé sur Hans, est arrêté lui aussi.

 

Le 22, les trois jeunes gens comparaissent devant le Tribunal du peuple et sont condamnés à mort.

La sentence est exécutée dans les heures qui suivent. Transférés à la prison de Munich-Stadelheim, ils sont exécutés en fin d'après-midi et enterrés au cimetière de Perlach.

 

Deux mois plus tard, Willi Graf, le professeur Huber et Alexander Schmorell sont également condamnés à mort. À la fin de l'année, le groupe de Hambourg est démantelé à son tour. En quelques mois, la plupart des résistants de la Rose blanche ou en relation avec elle sont arrêtés et déportés. L'Europe devra encore subir plus d'une année de guerre totale avant de se voir libérer par les Alliés de la tyrannie nazie.

 

 

Encart

"Héros ? Peut-on leur donner ce nom ? Ils n'ont rien entrepris de sublime, n'exigeant qu'un droit élémentaire, celui de vivre, librement, dans un monde qui soit humain. La vraie grandeur est sans doute dans cet obscur combat où, privés de l'enthousiasme des foules, quelques individus, mettant leur vie en jeu, défendent, absolument seuls, une cause autour d'eux méprisée. Ils luttent, avec un humble héroïsme, pour ce qui est modeste, très quotidien, mais non point sans valeur ; et dans le même moment, des despotes habiles sont acclamés sur l'estrade publique, qui ne promettent, sous prétexte de puissance, qu'une gloire honteuse et la misère."

Inge Scholl, La Rose blanche – Six Allemands contre le nazisme, Les Éditions de Minuit, 1955.

 

 

Dates clés :

 

30 janvier 1933 : Hitler chancelier du Reich.

1er février 1933 : Dissolution du Reichstag (parlement).

20 février 1933 : Création en Prusse d'une police auxiliaire (Hilfspolizei) composée des formations paramilitaires SA et SS et de membres du Stahlhelm (Casque d'acier, association d'anciens combattants).

27 février 1933 : Incendie du Reichstag ; provocation nazie anticommuniste suivie de l'arrestation de plusieurs milliers de communistes, socialistes et libéraux opposants au régime.

28 février 1933 : Suppression de toutes les libertés individuelles ; création de la procédure de Schutzhaft (détention de sécurité) ; ouverture des premiers camps de concentration.

Mars-avril 1933 : Mise au pas des Länder dorénavant dirigés par des nazis.

5 mars 1933 : Élection du Reichstag : 44 % des suffrages pour le parti nazi.

6 mars 1933 : Interdiction du parti communiste (KPD).

23 mars 1933 : Vote des pleins pouvoirs à Hitler par le Reichstag.

7 avril 1933 : Loi sur la "revalorisation" de la fonction publique : éviction des fonctionnaires "d'ascendance non aryenne" ou politiquement suspects.

26 avril 1933 : Création de la Gestapo (police secrète d'État) de Prusse.

2 mai 1933 : Dissolution des syndicats.

10 mai 1933 : Création du Front allemand du travail (Deutsche Arbeitsfront), association unique nazie des travailleurs et employeurs.

17 juin 1933 : Création de la Jeunesse hitlérienne (Hitlerjugend).

21 juin 1933 : "Semaine sanglante" de Köppenick : assassinat de 91 opposants.

22 juin 1933 : Dissolution du parti social-démocrate (SPD).

27-29 juin 1933 : Dissolution des partis de droite.

5 juillet 1933 : Dissolution du parti catholique (Zentrum).

14 juillet 1933 : Loi interdisant la création de nouveaux partis ; le parti nazi parti unique en Allemagne.

15 août 1933 : Dissolution de la Hilfspolizei.

11 septembre 1933 : Fondation de l'organisation de résistance Pfarrernotbund par le pasteur Niemöller.

14 octobre 1933 : Retrait de l'Allemagne de la Société des Nations.

Novembre 1933 : Fondation du mouvement de résistance des sociaux-démocrates, le Roter Stoβtrupp.

30 janvier 1934 : Fin de l'autonomie des Länder.

24 avril 1934 : Création du Tribunal du peuple (Volksgerichtshof) destiné à juger les actes de haute trahison.

30 juin 1934 : "Nuit des longs couteaux" : assassinat des chefs de la SA ainsi que d'opposants au régime.

2 août 1934 : Mort d'Hindenburg ; Hitler chancelier et président du Reich.

18 octobre 1934 : L'Association des étudiants nationaux-socialistes (NS Studentenbund) organisation unique d'étudiants.

16 mars 1935 : Rétablissement du service militaire obligatoire.

15 septembre 1935 : Lois raciales dites de Nuremberg.

7 mars 1936 : Remilitarisation de la Rhénanie.

20 avril 1936 : La Gestapo organisme national absorbant toutes les polices politiques.

1er novembre 1936 : Proclamation de l'Axe Rome-Berlin.

25 novembre 1936 : Signature du pacte anti-komintern germano-japonais.

1er décembre 1936 : La Hitlerjugend organisation de jeunesse d'État obligatoire.

1er juillet 1937 : Arrestation du pasteur Niemöller.

1938-1940 : Fondation du groupe de résistance dit Cercle de Kreisau.

 

12 mars 1938 : Rattachement (Anschluss) de l'Autriche à l'Allemagne.

9 novembre 1938 : "Nuit de Cristal" : pogrom antisémite.

6 décembre 1938 : Accord de non-agression franco-allemand.

22 mai 1939 : Pacte d'Acier : alliance militaire germano-italienne.

23 août 1939 : Pacte de non-agression germano-soviétique.

1er septembre 1939 : Attaque allemande contre la Pologne.

3 septembre 1939 : Déclaration de guerre de la Grande-Bretagne et de la France à l'Allemagne.

8 novembre 1939 : Échec de l'attentat de Johann-Georg Elser contre Hitler à Munich.

9 avril 1940 : Occupation du Danemark et de la Norvège par les troupes allemandes.

10 mai 1940 : Offensive allemande à l'Ouest : invasion des Pays-Bas, de la Belgique et du Luxembourg.

13 mai 1940 : Percée allemande à Sedan.

15 mai 1940 : Capitulation de l'armée néerlandaise.

28 mai 1940 : Capitulation de la Belgique.

10 juin 1940 : Entrée en guerre de l'Italie aux côtés de l'Allemagne.

22 et 24 juin 1940 : Signature des armistices franco-allemand et franco-italien.

8 août-5 octobre 1940 : Bataille d'Angleterre.

27 septembre 1940 : Pacte tripartite entre l'Allemagne, l'Italie et le Japon.

7-8 octobre 1940 : Occupation de la Roumanie par les troupes allemandes.

8 déc. 1940-9 fév. 1941 : Offensive britannique en Libye.

2 mars 1941 : Occupation de la Bulgarie par les troupes allemandes.

31 mars-29 avril 1941 : Offensive germano-italienne en Libye.

6 avril 1941 : Attaque allemande contre la Yougoslavie et la Grèce.

18 juin 1941 : Pacte de non-agression germano-turc.

22 juin 1941 : Attaque allemande contre l'URSS.

Août-septembre 1941 : Bataille d'Ukraine.

15 nov.-5 déc. 1941 : Bataille de Moscou.

18 nov.-30 déc. 1941 : Seconde offensive britannique en Libye.

5 déc. 1941-mars 1942 : Contre-offensive soviétique devant Moscou.

7 décembre 1941 : Attaque japonaise sur Pearl Harbor ; entrée en guerre des États-Unis.

11 décembre 1941 : Déclaration de guerre de l'Allemagne et de l'Italie aux États-Unis.

20 janvier 1942 : Conférence de Wannsee de mise au point de la Solution finale de la question juive.

21 janvier-2 sept. 1942 : Seconde offensive germano-italienne en Libye.

Février 1942 : Démantèlement du groupe de résistance Uhrig.

Mai 1942 : Arrestation des membres du réseau de résistance Herbert Baum.

8 mai-2 juillet 1942 : Offensive allemande victorieuse en Crimée.

3-7 juin 1942 : Bataille aéronavale de Midway ; victoire américaine sur les Japonais.

7 août 1942 : Contre-offensive américaine dans le Pacifique.

31 août 1942-mars 1943 : Arrestation de la plupart des membres du réseau de résistance dit l'Orchestre rouge.

4 septembre 1942 : Offensive allemande contre Stalingrad et le Caucase.

23 oct. 1942-23 janv. 1943 : Offensive britannique victorieuse en Égypte et en Libye.

8 novembre 1942 : Débarquement allié en Afrique du Nord.

1er déc. 1942-13 mai 1943 : Campagne de Tunisie ; défaite des troupes germano-italiennes en Afrique.

2 février 1943 : Capitulation de la VIe armée allemande à Stalingrad.

22 février 1943 : Exécution de Hans et Sophie Scholl et de Christoph Probst.

          

Source : Collection "Mémoire et citoyenneté", N° 32, Publication Ministère de la défense/SGA/DMPA