L'armée coloniale 1914-1918

Les soldats d'outre-mer

Les troupes indigènes qui servaient sous l'ancre (ex-troupes de marine, devenues "coloniales" en 1900) étaient composées de tirailleurs recrutés sous tous les cieux de l'empire français d'outre- mer.

À la veille de la Grande Guerre leur répartition était la suivante :

  • QG et commandement supérieur du corps d'armée colonial, à Paris à l'Hôtel des Invalides.
  • Groupe de l'Indochine, QG à Hanoï : tirailleurs tonkinois, annamites.
  • Groupe de l'Afrique orientale, QG à Tananarive (Madagascar) : tirailleurs malgaches, brigade indigène dc la Côte des Somalis, à Djibouti.
  • Groupes de l'Afrique équatoriale et de l'Afrique occidentale, QG à Saint-Louis (Sénégal) : tirailleurs sénégalais, brigades indigènes de Guinée, du Niger, de Casamance, du Tchad, du Gabon, Moyen-Congo, Oubangui-Chari.
  • Groupes des Antilles-Guyane, Pacifique : compagnies de la Martinique, de Nouvelle-Calédonie, formées surtout de métropolitains (les Marsouins).

 

Soldats indochinois occupant d'anciennes tranchées allemandes, Mont-des-Sapins, près du Chemin des Dames, avril 1917.

© ECPAD/Paul Queste

 

Le drapeau du 1er régiment de tirailleurs sénégalais fut décoré de la Légion d'Honneur par le Président de la République, le 14 juillet 1913 à Paris. Ce jour-là, beaucoup d'unités de la Coloniale, notamment Sénégalais et Indochinois, reçurent leur drapeau.

 

Dans toutes ces formations, des hommes dc couleur composaient la troupe, les cadres étant, quant à eux, en majorité blancs.

 

En 1914, un régiment de marche sénégalais de l'AOF fut créé, et jeté dans la bataille de l'Yser, en Belgique. 141 bataillons, les BTS (les bataillons de tirailleurs sénégalais) mis sur pied jusqu'en 1918, allaient être utilisés, groupés ou isolés tactiquement, sur tous les fronts dont les Dardanelles (Turquie). Ils étaient rattachés à des RIC (régiments d'infanterie coloniale, composés de soldats métropolitains), à des RMC (régiments mixtes coloniaux, composés de Sénégalais, de "Marsouins") etc. Les tirailleurs combattirent aussi sur le théâtre d'opérations du Togo et du Cameroun, lors de la conquête de ces colonies allemandes.

 

Bataille de la Somme, tirailleurs postés derrière un mur, juillet 1917. ©ECPAD/Ribar

 

Une armée dite "coloniale indigène" vit le jour par décrets des 9 novembre et 12 décembre 1915. Ses dépôts furent installés à Fréjus-St-Raphaël, en Algérie, en Tunisie, où de nombreux bataillons sénégalais reçurent leur instruction militaire. 10 000 Malgaches et 5 000 Indochinois rejoignirent l'artillerie lourde et les services automobiles.

 

Supportant mal le climat, les troupes noires furent systématiquement retirées du front Ouest à la mauvaise saison, de novembre à mars. Ainsi, les BTS allaient en moyenne cinq mois par an dans les camps des Landes et du Var pour prendre du repos, compléter les effectifs etc.

 

Sept décrets du 14 janvier 1918 accentuèrent le recrutement en Afrique noire en procurant des avantages sociaux aux engagés et à leurs familles (emplois réservés, exonérations diverses, primes et allocations). Grâce à cela, la mission du député sénégalais Blaise Diagne, haut-commissaire de la République, fournit 72 540 recrutés en quatre mois. Diagne, très persuasif auprès des chefs locaux, fit le plein en effectifs avec l'aide du nouveau gouverneur-général de l'AOF, Angoulvant. Ce dernier remplaçait Joost van Vollenhoven, qui, opposé à la méthode Diagne soutenue par Clemenceau, avait démissionné de ses fonctions et s'était engagé comme officier du RICM. Il devait trouver la mort en juillet 1918 en première ligne, dans l'Aisne.

 

À Madagascar, il fut levé en tout 41 355 hommes. En Indochine, le recrutement intensif débuta en 1916. Les bataillons asiatiques, peu utilisés au feu, servirent plutôt comme troupes d'étapes, de camps, de service d'ordre.

 

Tirailleur annamite rédigeant sa correspondance, camp de Zeitenlick, mai 1916.

© ECPAD/Georges Dangereux

 

Quant aux soldats originaires des Antilles, de Guyane et de la Réunion, ils ne furent jamais enrégimentés dans des unités de tirailleurs indigènes, leur statut était celui du soldat métropolitain. Improprement nommé "créole", leur contingent fut versé dans les régiments coloniaux blancs, c'est-à-dire les Marsouins, les Bigors, des RIC, du RICM, des RACC (régiment d'artillerie coloniale), des RALC (régiment d'artillerie lourde coloniale). Ceci concerna 38 220 hommes : 1 929 Guyanais, 6 936 Réunionnais, 11 615 Martiniquais, 9151 Guadeloupéens. Les Martiniquais eurent 2 037 morts et 120 disparus. Il est à préciser qu'aux Antilles, les lois militaires de recrutement ne furent appliquées qu'à partir de 1913. 796 indigènes des Établissements français de l'Inde furent également versés dans les unités métropolitaines de la Coloniale.

 

Artilleurs martiniquais, Oise, 1916. ©ECPAD/Collection Garros

 

Avec les autres recrutements encore plus spécifiques, un bataillon somali fut créé à Madagascar, le 11 mai 1916, en y incorporant l 400 Somaliens, 200 Arabes yéménites, 75 Comoriens, 25 Abyssins, commandés par des cadres blancs. Cette unité combattit à Verdun, au Chemin des Dames, dans l'Oise.

 

Un Sénégalais blessé, "Le Balcon", Chemin des Dames, Aisne, 23 octobre 1917. ©ECPAD/Jacques Ridel

 

En Nouvelle-Calédonie, à Nouméa, le 1er bataillon de tirailleurs du Pacifique vit le jour le 4 juin 1916. Le 16 avril 1917, il comprenait 5 officiers, 13 sous-officiers, 18 caporaux et soldats, soit 36 européens pour 530 tirailleurs canaques ou polynésiens. Cette unité lutta en juillet-août 1918 dans l'Aisne.

 

Groupe de tirailleurs décorés de la Croix de guerre et de la Médaille militaire,

camp d'instruction sénégalais à Chéry-Chartreuve, 27 juillet 1917. ©ECPAD/Maurice Boulay

 

Toutes ces troupes firent preuve de bravoure, récoltant de nombreuses citations collectives, décorant leur drapeau et l'épaule gauche des hommes. Ainsi, le 43e BTS gagna la fourragère de la Médaille militaire, les 27e, 36e, 43e, 53e, 61e, 62e, 64e, 68e, 69e BTS, le 12e BT Malgaches, le 1er BT Somalis gagnèrent la fourragère de la Croix de Guerre.

 

Le fanion du 43e bataillon de tirailleurs sénégalais décoré de la fourragère. © L'Illustration du 12 janvier 1918

 

Le célébrissime RICM (régiment d'infanterie coloniale du Maroc), l'unité la plus décorée de toute l'armée française, est absent de cette précédente énumération car il faut rappeler qu'il n'était ni indigène, ni même marocain, étant composé de soldats métropolitains du RIC formé à la mobilisation générale au Maroc avec des bataillons qui s'y battaient depuis 1912.

 

De 1914 à 1918, 181 512 Sénégalais, 41 355 Malgaches, 2 434 Somalis, 48 922 Indochinois, 1 067 Canaques ou Polynésiens, servirent sous le drapeau tricolore. Leurs pertes totales au 11 novembre 1918 s'élevèrent à 28 700 morts et 6 500 disparus.

 

Départ des troupes siamoises pour le front, gare de Versailles, Yvelines, 20 septembre 1918.

© ECPAD/Curtat

 

Dans l'entre-deux-guerres, des monuments furent édifiés pour commémorer les morts et les faits d'armes des troupes coloniales au Chemin des Dames, à Cuts, à Verdun, à Reims, à Nogent… Leurs morts pour la France reposent en de nombreux cimetières militaires nationaux en France et à l'étranger où leurs tombes, ornées d'emblèmes particuliers à chaque religion, sont entretenues à perpétuité. Citons Sillery (Marne), Cuts (Oise), Lihons (Somme), Douaumont (Meuse), la Teste (Gironde), Luynes (Bouches-du-Rhône), Toulon (Var), Zeitenlick (Grèce), Seddul-Bahr (Turquie)…

 

En 1966, une vaste opération de regroupement de corps se déroula, effectuée par le service des sépultures de la direction des anciens combattants à Marseille. Dans les cimetières militaires de Fréjus (camps Gallieni, de la Baume, Robert), les exhumations permirent de transférer 5 793 corps, en majorité des Sénégalais, Malgaches, Indochinois dans la nécropole

Nationale de Luynes, près d'Aix-en-Provence, soit 2 849 corps en tombes et 2 944 en ossuaire. 3 329 corps de militaires décédés dans l'entre-deux-guerres et auxquels la mention "mort pour la France" n'avait pas été attribuée restèrent en ossuaire au cimetière de la

Baume.

 

C'est dans le camp de Fréjus que des tirailleurs indochinois édifièrent en 1917 la pagode Hông-Hien, restaurée et embellie en 1972, qui demeure toujours un lieu de culte et de mémoire.

Ministère de la défense/SGA/DMPA