Le Mémorial national des Milles

Situé dans une tuilerie aux portes d'Aix-en-Provence, le camp des Milles
vit passer plus de 10000 internés de 27 pays ...

Dans les années 30, alors que le climat international s'assombrit, la France est un pays en crise : politique, économique, sociale. C'est un terreau fertile pour un sentiment de défiance vis-à-vis des étrangers, perçus notamment comme une menace sur l'emploi et même pour la Nation, que renforce l'arrivée massive de réfugiés du Reich refusant de subir la politique hitlérienne et ses lois raciales, et de ceux qui fuient l'Espagne après la victoire des Franquistes.

 

La crainte de la guerre puis le déclenchement de celle-ci, la dissolution du parti communiste français, ont entraîné des mesures à l'encontre des individus jugés par le gouvernement "dangereux pour la défense nationale ou la sécurité". Les conséquences de la signature de l'armistice franco-allemand du 22 juin 1940 et les mesures anti-juives du gouvernement de Vichy accroissent singulièrement l'insécurité des immigrants.

 

 

  • La tuilerie et le wagon-souvenir. Crédit : AMCM

  • Wagon commémoratif du camp des Milles

    Wagon commémoratif du camp des Milles. Source : DIACVG Marseille

  • Entrée du four "Die katacombe". Crédit : AMCM

  • 2e étage de la tuilerie où furent internés femmes et enfants, août et septembre 1942. Crédit : AMCM

  • Intérieur de la salle des fresques

    Intérieur de la salle des fresques. Source : DIACVG Marseille

  • Frise des prestataires

    Frise des prestataires. Source : DRAC/SRI-PACA

  • Le banquet

    Le banquet. Source : DRAC/SRI-PACA

  • Poissons et jambon

    Poissons et jambon. Source : DRAC/SRI-PACA

  • Le cortège

    Le cortège. Source : DRAC/SRI-PACA

 

L'internement dans la zone Sud

 

Avant la guerre, le Sud de la France a vu s'ouvrir, souvent dans l'improvisation, plusieurs camps destinés en premier lieu à regrouper les réfugiés espagnols. Après le 3 septembre 1939, des centres départementaux rassemblent les ressortissants des pays ennemis, bientôt dirigés vers quelques camps.

L'armistice de juin 1940 transforme cette partie de la France en "zone non occupée", sous l'autorité directe du gouvernement de Vichy. La loi du 4 octobre 1940, qui vise les juifs étrangers, permet leur internement. Tragique paradoxe, nombre de ces internés sont venus en France pour, précisément, fuir l'antisémitisme qui sévit dans leurs pays d'origine. Sur le plan administratif, les objectifs des camps sont divers : Argelès (Pyrénées-Orientales) est "centre d'hébergement", Gurs (Pyrénées-Atlantiques) "semi-répressif", Le Vernet (Ariège) "répressif", etc. En 1941 s'ouvrent de nouveaux centres : à Noé (Haute-Garonne) pour les personnes malades, à Rivesaltes (Pyrénées-Orientales) pour les familles ayant de jeunes enfants, etc. Dans cette zone, en août 1940, la commission d'armistice estimait à 35 000 le nombre des internés. En avril 1941, on en compte environ 23 000, dont 13 350 juifs.
 

 

Le camp des Milles

 

II fut le plus important du sud-est de la France, gérant d'autres camps de transit ou de travail (Aies, Manosque, Les Mées, etc.). Le 31 août 1939, le maire d'Aix-en-Provence, au nom du préfet, réquisitionne une briqueterie pour en faire un centre de regroupement. Bâtie en 1882, agrandie entre 1926 et 1932, elle atteint une superficie de 15 000 m2 au sol. Quand la guerre éclate, la briqueterie, qui appartient à la Société des Tuileries de la Méditerranée, est fermée depuis un an, après avoir connu grèves et lockouts. Le 7 septembre 1939, les 50 premiers "sujets ennemis" arrivent au camp. Ce nombre évolue jusqu'à la première fermeture de celui-ci, le 18 avril 1940. Le 15 mai 1940, après le début de l'invasion allemande, le camp est à nouveau ouvert. En juin, il regroupe 3 500 internés pour qui l'aide, voire l'évasion, est facilitée par l'action de représentants d'organisations internationales, de réseaux communistes et des communautés juives ou protestantes.

 

 

"Le train des Milles"

 

Le 22 juin 1940, jour de la signature de l'armistice franco-allemand, 2.010 internés quittent Les Milles dans un train mis à leur disposition par le commandant Goruchon, avec l'approbation de l'état-major. Le train doit gagner Arles, puis Sète, Toulouse, enfin Bayonne d'où les fuyards espèrent pouvoir s'embarquer pour l'Espagne ou le Maroc. Mais en traversant le sud de la France, ce train a suscité la rumeur que "2000 boches" allaient arriver à Bayonne. Ce qui sous-entend "des soldats", et c'est ce que comprennent les cheminots qui détournent le convoi vers sa région de départ. Les internés avaient pris, en quelque sorte, la fuite devant eux-mêmes ! C'est ainsi que le 27 juin, ils se retrouvent enfermés pour quelques semaines dans le camp annexe de Saint-Nicolas.
 

 

Les Milles "à l'heure allemande"

 

Le 1er août 1940, la commission allemande Kundt inspecte le camp qui ne compte plus alors qu'un millier d'internés : 747 d'entre eux sont volontaires pour le rapatriement en Allemagne. Avec quelques interruptions, le camp va fonctionner jusqu'à la fin de 1942. Passé le 1er novembre 1940 de la tutelle du ministère de la guerre à celui de l'intérieur, il est, de janvier 1941 à juillet 1942, le seul camp français destiné aux internés étrangers pour qui l'émigration est théoriquement possible. Ces candidats au départ peuvent alors assez librement circuler pour effectuer les démarches nécessaires en vue d'obtenir des visas. Peu à peu, il devient pourtant difficile de quitter le territoire.

 

 

La vie quotidienne au camp, de l'automne 1939 au printemps 1942

 

Jusqu'en 1942, la vie aux Milles peut sembler moins dure que dans d'autres camps. Les internés, issus de toutes les couches sociales, ne sont pas maltraités et bénéficient d'une certaine liberté de circulation, pour effectuer par exemple des démarches administratives à Marseille. Les problèmes existent cependant : les internés se plaignent de la promiscuité, de la saleté, du manque d'hygiène. Suffisante au début, la nourriture se réduit et se dégrade au fil des mois. La difficulté est surtout d'échapper à l'ennui quotidien et nombreux sont les volontaires pour se répartir les travaux : cuisine, nettoyage, confection d'habits, etc.

 

Originalité de ce camp, la forte proportion d'intellectuels et d'artistes y a développé très tôt une vie culturelle active : s'y sont rencontrés les peintres Max Ernst, Golo Mann, Hans Bellmer, etc. Dès septembre 1939, les internés organisent des conférences, des ateliers de peinture, ouvrent un bar, montent des pièces de théâtre. Ces activités s'exercent surtout entre septembre 1939 et le printemps 1940, période durant laquelle nombre d'artistes quittent Les Milles pour émigrer. En évoquant cette période, il faut souligner l'action des oeuvres de secours (Emergency Rescue Committee, Union Générale des Israélites de France, Comité d'Aide aux réfugiés, etc.), qui tentent d'améliorer la vie des internés, de les faire sortir du camp. Elles agiront de même, dans la période suivante, pour en soustraire aux convois. Rappelons aussi le rôle exemplaire de religieux, comme le pasteur Manen à Aix, Mgr Chalvé à Miramas, le pasteur Roux à Marseille, ou même de personnels du camp comme le premier commandant, Goruchon, ou le gardien Boyer.

 

 

Le temps des convois

 

Le sort des Juifs d'Europe est scellé lors de la conférence de Wannsee sur "le règlement définitif de la question juive", présidée le 20 janvier 1942 par R. Heydrich, chef des services de sécurité du Reich.
Du 27 mars 1942, date de départ du premier convoi pour Auschwitz, au 17 août 1944, 76 000 Juifs sont déportés de France, sur les 300 000 qui y vivaient. Pour la zone libre, l'Allemagne compte sur la collaboration du gouvernement de Vichy qui a promis aux Allemands 10 000 Juifs étrangers ou apatrides, chiffre porté à 14 500 en août par Laval. Les premiers départs de convois ont lieu entre le 5 et le 14 août 1942. Une seconde vague intervient le 23 août et une troisième suit la grande rafle opérée dans toute la zone sud du 26 au 28 août, durant laquelle plus de 6 500 Juifs étrangers sont arrêtés. Une quatrième vague s'étend du 15 au 22 octobre.

 

Au total, près de 11 000 Juifs ont ainsi été livrés aux autorités allemandes. Aux Milles, le 15 juillet 1942, Dannecker, chef de la section anti-juive de la Gestapo, recense 1 192 Juifs "déportables". Le 3 août, le camp est bouclé et occupé par 170 gardes mobiles pour prévenir toute évasion. Le 11 août, le premier convoi quitte Les Milles pour le camp d'internement de Drancy avec 262 détenus triés par l'intendant de police Rodelec du Porzic. Arrivés à Drancy le 12 août, 236 d'entre eux partent en déportation le 14 août pour le camp d'Auschwitz. Le 13 août, 538 Allemands, Autrichiens et Polonais quittent le camp des Milles. Leur convoi atteint Drancy le 14. Ils sont 301, le 17 août, à en partir pour Auschwitz par le convoi n°20. Les autres suivent, le 19 août. Le 23 août, 134 membres des Groupements de Travailleurs Etrangers quittent Les Milles pour arriver le 25 août à Drancy. A la suite de la rafle du 26 août, 1 200 Allemands, Polonais, Autrichiens et Russes sont rassemblés aux Milles. 574 d'entre eux (dont 54 enfants) sont envoyés le 2 septembre vers Drancy où ils arrivent le lendemain. 488 en partent pour Auschwitz le 7 septembre, 70 autres le 9 septembre. 450 internés, le 10 septembre, et 263 le jour suivant, sont transférés des Milles vers Rivesaltes. Le 14 septembre, tous continuent vers Drancy. Le 16 septembre, 571 d'entre eux partent pour Auschwitz. Par la suite, quelques convois vont partir du Sud-Est, notamment de Marseille, vers d'autres camps comme ceux de Gurs ou de Noé. Au total, plus de 2 000 Juifs ont ainsi été transférés du camp des Milles à celui de Drancy. Le 4 décembre 1942, après l'occupation de la zone libre, le camp est réquisitionné par la Wehrmacht. 170 internés qui s'y trouvaient encore sont transférés à La Ciotat. Le 15 mars 1943, le camp est définitivement fermé et transformé en dépôt de munitions.
 

 

L'après guerre

 

En 1946, la tuilerie des Milles retrouve son activité industrielle. La mémoire du site est redécouverte par des historiens dans les années 70. Des associations se créent. L'atelier de menuiserie, qui contient des peintures murales, est inscrit à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1983 avant d'être acquis par l'État et transformé en mémorial en 1989.

 

Les peintures murales

 

De l'automne 1940 au printemps 1941, plusieurs internés - non identifiés avec certitude à ce jour (Franz Meyer ? Karl Bodek ? Max Lingner ?) - réalisent des peintures sur les murs d'un atelier transformé en réfectoire des gardiens. Le sujet essentiel, la nourriture, peut s'expliquer par le lieu et par la situation alimentaire précaire du camp.
Faute de documents, il n'est possible de n'en donner qu'une interprétation aléatoire. De même, les titres n'ont aucun caractère officiel et sont seulement donnés pour différencier les oeuvres. Réalisées essentiellement à partir d'ocres et de bleus, ces peintures attestent de la culture et de la technique de leurs auteurs. On y trouve des rappels de différentes tendances artistiques, du surréalisme au constructivisme, et d'évidentes références à la bande dessinée et à la caricature. Elles présentent un double intérêt : oeuvres d'art, elles constituent aussi la trace d'hommes qui ont parfois connu un destin tragique. Paradoxalement, l'atmosphère qu'elles dégagent est souvent humoristique. Outre leur fonction décorative, elles furent sûrement une échappatoire : entravés dans leur vie quotidienne au camp, les peintres sont redevenus, par elles, des créateurs.

 

Dans la frise des prestataires de petits personnages transportent des raisins, une betterave et un saucisson géants, victuailles peut-être destinées au repas figurant sur le mur nord. La brique faisant obstacle au porteur d'artichaut est un clin d'oeil à la vie de la tuilerie. Le style est caricatural. L'aspect martial de certains personnages forme un contraste comique avec la tonalité d'ensemble de la scène. Il est probable que le peintre a utilisé des patrons car l'exécution est schématisée. Cette méthode sérielle rappelle le constructivisme russe.

 

Chacun des participants au banquet vient d'une culture différente. Le peintre a multiplié les clichés (costumes, nourriture, aspect physique) : l'Italien mange des spaghettis, l'Indien, en pagne, avale des éclats de verre, etc. On note quelques allusions à la situation du camp, comme le savon de Marseille près de l'Esquimau. Le personnage qui se tient au dessus du banquet a été découvert lors de la restauration des peintures en 1994. Il pourrait s'agir du commandant du camp ou de l'intendant de police de Marseille. Allusion humoristique à "la Cène" de Léonard de Vinci, l'interprétation de ce banquet est hasardeuse : s'agit-il d'une utopie où la réconciliation des peuples surmonterait la xénophobie et la faim, ou est-ce, au contraire, l'expression des peuples du monde qui assistent, indifférents, au triste sort des internés ?
 

 

Poissons et jambon.

 

A gauche, devant le roi des poissons, des sardines sortent de leur boîte. Au-dessus d'elles flotte un bateau fait d'un énorme jambon décoré, dont le drapeau porte les couleurs d'Aix. A droite, deux enfants noirs mangent une tranche d'ananas devant un troisième qui semble protester. Cette peinture rappelle des illustrations de livres pour la jeunesse.

 

Le roi des poissons ressemble aux dauphins qui ornent une célèbre fontaine d'Aix. Les sardines évoqueraient la proximité de la Méditerranée. Ou, plus directement, l'image des internés, vraies "sardines en boîte", qui cherchent à obtenir du consul américain (le roi) le visa qui leur permettra de gagner en bateau (le jambon) les Etats-Unis. Quant à l'inscription "Si vos assiettes ne sont pas très garnies, puissent nos dessins vous calmer l'appétit", elle tend à montrer que s'il s'agit d'un travail de commande, le manque d'abondance de la nourriture devait aussi toucher les gardiens !

 

Dans "le cortège", une sentinelle repue dort sur une feuille de vigne, la tête posée sur une brique. La pancarte (les "1000 1000") est-elle une allusion phonétique (Les Milles), symbolique (les sommes résultant du marché noir florissant) ou sportive (la fameuse course automobile américaine) ? Sur la droite défile un cortège de mariage, presque exclusivement constitué de légumes anthropomorphes : le rêve de la sentinelle ? Le nain assis sur deux escargots ressemble aux gnomes de bois ou de pierre qui se rencontraient déjà souvent dans les jardins allemands. Il pourrait aussi rappeler des artistes lilliputiens internés un moment en 1940 après avoir été débarqués d'un bateau étranger dérouté sur Marseille par la marine française. Sur le thème du cortège, il faut aussi se souvenir qu'à cette époque de l'histoire du camp, le mariage constituait, pour les internés, une possibilité de quitter les lieux. Mais les escargots sont traditionnellement le symbole de la lenteur ; en l'occurrence, celle des libérations.

 

Scènes typiques de la propagande officielle, les peintures Moissons et vendanges montrent la transformation de deux produits symboliques : le blé et la vigne qui donneront le pain et le vin. Malgré la végétation et la présence de certains objets provençaux, les costumes et divers accessoires laissent supposer que les scènes trouveraient plutôt leur inspiration dans l'Europe centrale. L'inscription entre les deux peintures "faites la chaîne en me tendant la main" est un slogan pétainiste et permet de croire qu'un portrait - tableau ou photo - du maréchal Pétain était accroché contre l'espace aujourd'hui vide. La technique de ces oeuvres est assez élaborée. Utilisant un nombre limité de couleurs non mélangées, qu'il a pu aussi répartir à l'aide de patrons, l'artiste a réussi à créer des peintures très différenciées.
 

 

Mémorial national des Milles

Situé entre Aix-en-Provence et Marseille, le mémorial est ouvert du lundi au vendredi de 9 h 00 à 12 h 00 et de l2 h 45 à l7 h (16 h le vendredi)

 

Pour en savoir plus :

 

Des livres : Sous la direction de Jacques Grandjonc et Theresia Grundter : "Zone d'ombres, 1933-1944. Exil et internement d'Allemands et d'Autrichiens dans le sud-est de la France" - Alinéa, Aix-en-provence, 1990. André Fontaine : "Le camp d'étrangers des Milles, 1939-1943" - Edisud, Aix-en-Provence, 1989. Doris Obschernitzki : "Letze Hoffnung-Ausreise. Die Ziegelei von Les Milles 1939-1942" - Hentrich & Hentrich, Teetz, 1999. Catalogue de l'exposition "Des peintres au camp des Milles" - Actes Sud, Arles, 1997.

 

Un film : "Les Milles, le train de la liberté", réalisé par Sébastien Grall (1995), avec J.P. Marielle, Ticky Holgado, P. Noiret.

 

 

Mémoire du camp des Milles

 

 

Source : MINDEF/SGA/DMPA