Les causes de la Grande Guerre

 

La Première Guerre mondiale fit environ 8 millions de morts.

 

Avec le recul du temps, il est difficile de comprendre comment et pourquoi en 1914 les grandes nations européennes se sont précipitées les unes contre les autres avec fureur. Raison de plus d'analyser avec la plus grande précision comment la guerre est arrivée.

.

 

Anonyme, Soissons, fantassins français dans l'Aisne, 1915 ; lithographie. Crédit : DR

 

 

 S'il est vrai que les causes d'un événement historique sont en général multiples et complexes, il peut quand même paraître surprenant que, 90 ans après les débuts de la Grande Guerre, on s'interroge encore sur celles de ce conflit. La raison en est que, pendant très longtemps, on s'est moins consacré à en analyser les causes qu'à en déterminer les responsabilités, qui étaient évidemment le fait de l'autre ! Il faut chercher l'explication de la guerre dans l'état de l'Europe au début du XXe siècle. Non pas, d'ailleurs, dans les séquelles d'événements antérieurs comme la revanche ou la perte de l'Alsace-Lorraine, mais dans le développement des nations tout au long du XIXe siècle. L'idée nationale était devenue maîtresse en Europe.



Mais loin de créer l'harmonie entre les peuples, elle avait plus souvent favorisé la croissance d'antagonismes nationaux, qui d'ailleurs ne recouvraient pas nécessairement les ennemis "héréditaires" d'antan. Ainsi, l'antagonisme séculaire entre la France et l'Angleterre s'était résorbé pour se transformer en "Entente cordiale" en 1904, alors que l'hostilité franco-allemande tendait à se développer, conséquence du souvenir de la guerre de l870, mais plus encore des crises qui avaient opposé la France et l'Allemagne à propos du Maroc - notamment celle de l911, qui avait laissé les deux opinions publiques meurtries et méfiantes l'une envers l'autre -. Les Français, du moins certains journalistes et certains généraux, craignaient une "attaque brusquée" allemande, tandis que les Allemands s'étaient convaincus que l'esprit de Revanche continuait à fleurir en France, opinion que ne pouvait que conforter l'attitude d'une partie de la presse française et la sorte de "démagogie militariste" (1) qui s'était manifestée lors du rétablissement à trois ans du service militaire en 1913. Autre élément clé : l'alliance entre la France et la Russie, qui pouvait faire redouter à l'Allemagne, le cas échéant, une guerre sur deux fronts. Quand, de plus, en 1907, la Russie se rapprocha du Royaume-Uni, le sentiment d'être victime d'un véritable encerclement se répandit en Allemagne, où existait, à l'époque, une hantise du géant slave.

 

Le Président de la République en Russie. Le tsar et le Président de la République française passent en revue les marins de la garde à Péterhof. Source : l'album de la guerre 1914-1919. © L'illustration

 

 

 

L'attentat de Sarajevo, l'étincelle dans les Balkans



Les suspicions que nourrissaient les nations les unes envers les autres avaient en quelque sorte transformé l'Europe en baril de poudre. Mais un baril de poudre n'est dangereux que si quelqu'un s'avise d'y mettre le feu. Or les gouvernements européens, et plus encore les peuples, étaient en fait, à quelques exceptions près, pacifiques.

 

Cependant, l'agitation qui régnait dans l'Europe balkanique constituait un éventuel péril. Depuis le début du XIXe siècle, Serbes, Grecs, Roumains, Bulgares n'avaient eu de cesse d'échapper à la domination ottomane pour constituer leur propre nation. De l'ancien Empire turc, il ne restait plus en Europe, à l'aube du XXe siècle, qu'une large bande formée, pour l'essentiel, de l'Albanie, de la Macédoine et de la Thrace. Lors d'une première guerre balkanique en 1912, les Turcs furent pratiquement chassés d'Europe, mais le partage des territoires conquis provoqua, en 1913, une seconde guerre balkanique dont les Bulgares furent les perdants et les Serbes les gagnants. Ces derniers, les seuls dans les Balkans à avoir une dynastie nationale, faisaient preuve d'un nationalisme virulent et revendiquaient la libération des Slaves du sud dominés par l'Autriche-Hongrie, en particulier ceux de la Bosnie-Herzégovine majoritairement peuplée de Serbes. L' Autriche-Hongrie supportait mal l'agressivité de ce nationalisme serbe sur ses frontières méridionales.

 

Sarajevo : Prinzip est arrêté après le meurtre de l'Archiduc d'Autriche-Hongrie, François-Ferdinand, le 28 juin 1914. Source : l'album de la guerre 1914-1919. © L'illustration

 

 



Dans la poudrière européenne, les Balkans étaient donc une zone sensible où il valait mieux éviter qu'il n'arrive quelque chose. Tous les gouvernements en étaient conscients (sauf dans une certaine mesure le gouvernement austro-hongrois), mais ils ne furent pour rien dans l'incident. Le 28 juin, de jeunes nationalistes serbes, originaires de Bosnie-Herzégovine, assassinaient à Sarajevo l'archiduc héritier d'Autriche-Hongrie François-Ferdinand ainsi que son épouse. Selon les conceptions de l'époque, pour garder sa crédibilité internationale, l'Autriche-Hongrie devait exiger réparation. Mais, les jeunes terroristes étant des sujets autrichiens, il fallait montrer que la véritable responsable était la Serbie. D'ailleurs, pour quelques boutefeux, tels le chef de l'armée, Conrad von Hotzendorf, et le ministre des affaires étrangères, le comte Berchtold, soutenus par une opinion très remontée contre les Serbes, cet attentat avait l'avantage de fournir la raison de mater la Serbie. Néanmoins, l'Autriche-Hongrie ne pouvait agir sans l'accord de son puissant allié allemand.

 

Cet accord n'allait pas de soi puisque l'année précédente - dans des circonstances certes différentes - le gouvernement allemand s'était opposé à une action que l'Autriche-Hongrie voulait engager contre les Serbes. Cependant, le gouvernement allemand adopta alors une autre attitude, et cela pour deux raisons. La première était que l'Allemagne ne pouvait plus laisser affaiblir son seul allié véritable, qui permettait de constituer au coeur de l'Europe un bloc germanique considérable (même si les Allemands étaient minoritaires dans l'Empire de François-Joseph). La seconde se fondait sur l'idée que les autres puissances européennes, devant l'horreur de l'attentat et, d'une façon générale, en raison de leur peu de sympathie pour les Serbes, ne réagiraient pas.

 

Carte des alliances militaires en Europe en 1914. (Français). Source : GNU Free Documentation License

 

Le raisonnement allemand se révéla erroné parce qu'une fois obtenu l'accord de l'Allemagne, le gouvernement autrichien n'en fit qu'à sa tête, sans plus guère la consulter. Il voulait faire tout de suite la guerre à la Serbie quelle que fût l'attitude qu'adopterait cette dernière. Après lui avoir adressé un ultimatum "inacceptable", il ne tint aucun compte du fait que les Serbes l'aient en grande partie accepté et déclara la guerre à la Serbie le 28 juillet. Décision très précipitée d'autant que l'armée austro-hongroise n'était pas en état d'entrer en campagne avant un certain temps. Ce bellicisme affiché changea la donne. Une partie de l'opinion européenne, et en particulier l'opinion russe, se retourna. Dans un premier temps, ni le gouvernement russe ni l'opinion (celle des villes, la seule qui comptait) n'avaient réagi. Il avait simplement été conseillé à la Serbie de faire preuve de modération (ce qui ne fut pas entendu de la presse serbe non loin d'approuver l'attentat).

 

Mais le bellicisme de l'Autriche-Hongrie finit par provoquer chez les Russes, une fois l'émotion retombée, le sentiment qu'il n'était pas possible d'abandonner le "petit frère serbe" à la vindicte autrichienne. Après bien des tergiversations, les généraux russes, soutenus par l'opinion, parvinrent à arracher au Tsar Nicolas II l'ordre de mobilisation générale le 30 juillet.


 

La montée d'un élan patriotique et belliqueux


 

Ce que tout le monde pouvait imaginer arriva : la mobilisation générale russe fit l'effet d'un "chiffon rouge" sur l'opinion allemande : au mouvement pacifiste, qui n'était pas négligeable, se substitua un élan patriotique et belliqueux aux conséquences immenses. En effet, en cas de conflit européen, le plan de guerre allemand, "le plan Schlieffen", prévoyait de mettre hors de combat l'armée française avant de se retourner contre la Russie. Après avoir montré beaucoup de virulence en juillet, l'empereur Guillaume II se rendit compte de l'absurdité d'attaquer la France pour régler un conflit en Bosnie. Il ne comprenait pas l'attitude extrémiste de l'Autriche et pensait qu'il fallait différer l'application du "plan Schlieffen". Mais il fut alors "bousculé" par l'état-major affirmant que l'on ne pouvait plus modifier les plans, sauf à mettre l'Allemagne en grand danger.



Qu'en était-il de la France qui risquait ainsi de se trouver en première ligne d'un conflit qui ne la concernait guère ? Le gouvernement français était resté dans l'expectative d'autant que le président de la République, Raymond Poincaré, et le président du Conseil, René Viviani, rentrant d'un voyage de routine à Saint-Pétersbourg, se trouvaient en mer Baltique au moment où la crise avait éclaté et étaient donc dans l'impossibilité de prendre des initiatives. La Russie avait décrété la mobilisation générale sans même en avertir la France, ce qui permettait en principe à cette dernière de rester en dehors du conflit.



Mais cela n'était guère possible : l'application du plan allemand ne lui en laisserait pas le loisir, et la politique menée par Poincaré depuis plusieurs années l'empêchait de se désolidariser de la Russie, quelles que soient les circonstances. Alors que dans l'opinion française les manifestations pacifistes étaient bien plus nombreuses que les manifestations nationalistes, alors que la population - en majorité rurale - n'était guère consciente de ce qui se passait, le gouvernement français fut lui aussi soumis au chantage du chef de l'état-major, le général Joffre, qui jeta sa démission dans la balance estimant qu'il n'était plus possible d'attendre pour prendre les mesures nécessaires.

 

L'appel aux armes. Les affiches de la première semaine de mobilisation sur les murs de Paris. Source : l'album de la guerre 1914-1919. © L'illustration

 

 

C'est ainsi que dans l'après-midi du samedi 1er août, pratiquement à la même heure, la France et l'Allemagne décrétèrent la mobilisation générale. Parmi les grandes puissances - à part l'Italie qui préféra, pour l'heure, proclamer sa neutralité (3 août) -, restait le Royaume-Uni. Sa politique avait été terne pendant la crise, ses problèmes intérieurs et un pacifisme profond de la population le conduisant à rester en dehors du conflit. Mais l'attitude du gouvernement, bientôt suivie par l'opinion, fut modifiée par l'ultimatum adressé le 2 août à la Belgique exigeant qu'elle laisse le passage à l'armée allemande : le gouvernement britannique, estimant alors que la rupture de l'équilibre européen qui était en train de se produire le menaçait directement, déclara, le 4 août, la guerre à l'Allemagne qui, elle-même, l'avait déclarée le 1er à la Russie et le 3 à la France.

 

 

Agresseurs ou agressés ?


 

Les causes de la guerre sont donc bien plus complexes qu'on ne le pense. Tous les États européens, d'une certaine façon, ont joué un rôle dans le déclenchement du conflit qui embrasa l'Europe. Mais le déroulement des événements - l'invasion de la Belgique et l'attaque contre la France (sans compter, dans leur prolongement, les exactions des troupes allemandes) - ont installé durablement dans l'esprit français la conviction de l'agression allemande. Pourtant, les Français de l'époque n'imaginaient pas qu'au même moment tous les peuples européens avaient la même conviction d'être agressés directement ou indirectement, y compris le peuple allemand.

 



(1) Selon le terme employé par l'historien Henry Contamine

Source : Jean-Jacques Becker, Professeur émérite à l'université Paris X - Nanterre et Président du centre de recherche de l'Historial de Péronne sur la Grande Guerre. Revue "Les Chemins de la Mémoire n° 142" - septembre 2004 pour Mindef/SGA/DMPA