Les Roumains en France 1916-1918

La Roumanie dans la guerre

 

Peuple latin à l'histoire mouvementée, les Roumains fondent un État en 1861, dont l'indépendance, déclarée en 1877, devient effective à l'issue de la guerre qui libère les Balkans chrétiens de la domination ottomane.

 

En 1883, la Roumanie adhère à la Duplice, accord diplomatique austro-allemand. La crise des Balkans, où se mêlent les visées nationalistes des états issus du démembrement de l'empire turc, les interventions des grandes puissances, les problèmes des minorités, n'épargne pas la Roumanie ; en juillet-août 1913, elle est en guerre contre la Bulgarie aux côtés des Serbes et des Grecs. Un lourd contentieux existe avec les pays voisins possédant de fortes minorités roumaines et des territoires revendiqués de longue date : l'Autriche, la Hongrie, la Russie qui possèdent respectivement la Transylvanie, la Bucovine, le Banat.

 

Quand la guerre éclate, en août 1914, le roi Carol (Charles) 1er, bien que parent de l'empereur Guillaume II, proclame la neutralité de la Roumanie. Près de Ferdinand 1er, qui lui succède en octobre 1914, le Premier ministre, Ion Bratianu, se sent plus proche de la cause des Alliés mais veille à cette neutralité.

 

Ion I. C. Bratianu, Président du Conseil des Ministres de Roumanie.

© Wikimedia Commons/Domaine public

 

En 1915, l'Entente reconnait le légitime droit roumain à recouvrer les trois provinces revendiquées. Le l7 août 1916, un traité d'alliance est signé entre les Alliés et la Roumanie qui, dix jours plus tard, déclare la guerre à l'Autriche-Hongrie. Aussitôt, Allemands, Turcs et Bulgares déclarent la guerre aux Roumains, respectivement les 28, 30 août et 1er septembre.

  • Traité d'Alliance du 17 août 1916 entre les Alliés et la Roumanie. © Creative commons

  • Alexandre La Hovary, ambassadeur roumain en France, et Aristide Briand au moment de l'entrée en guerre de la Roumanie en août 1916. © ECPAD

  • Place de la Sorbonne, étudiants roumains manifestant en l'honneur de la déclaration de guerre de la Roumanie à l'Autriche-Hongrie, Paris, 29 août 1916. © ECPAD/Albert Moreau

L'armée roumaine prend l'offensive en Transylvanie mais, faute d'aide efficace de la Russie, se retrouve isolée. En un mois, elle est laminée par une écrasante attaque des trois alliés centraux. Le 6 décembre, les Allemands entrent à Bucarest. Les débris de l'armée roumaine se replient en Moldavie où ils s'établissent défensivement. Le roi Ferdinand et le gouvernement s'installent à Iasi.

 

Représentation allégorique de l'armée roumaine au combat parue dans le Petit Journal de l'armée en 1916.

 

Démunie, la petite armée roumaine est alors réorganisée par le général Berthelot, chef de la mission militaire française. Armes et matériels français et anglais transitent par le port d'Arkhangelsk, en Russie. À la fin de 1917, les effectifs atteindront 400 000 hommes.

 

Voyage de M. Albert Thomas, ministre de l'Armement et des Fabrications de guerre et du général Berthelot sur le front roumain, mai 1917. © ECPAD

 

À l'été 1917, les forces roumaines remportent plusieurs succès en Moldavie mais l'effondrement russe va couper la Roumanie des Alliés. Seule face aux forces des Centraux, elle doit cesser de se battre par l'armistice du 9 décembre 1917. Un traité, qui ne sera ratifié ni par le roi, ni par le parlement, est signé le 7 mai 1918 à Bucarest. L'Allemagne s'empare du pétrole roumain pour une durée prévue jusqu'en 1948 et se réserve l'exclusivité des exportations roumaines de céréales, viandes, fourrages jusqu'en 1926.

 

Alexandre Marghiloman, Premier ministre roumain, signant le traité de Bucarest sous l'œil des attachés militaires allemand et autrichien, 7 mai 1918.

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Sur le front d'Orient, les Alliés triomphent cependant à l'automne 1918. L'armée française du Danube du général Berthelot entre alors en Roumanie contre les Allemands (Bulgares, Turcs, Autrichiens et Hongrois ont capitulé). Le 11 novembre, l'armistice met fin aux hostilités aussi sur ce front où, battue, 1'armée allemande se retire. Le traité de Bucarest est annulé.

 

Le 1er décembre, les unités françaises et roumaines rentrent à Bucarest libérée. Le roi Ferdinand et la reine Marie y font leur entrée solennelle. Le même jour, les provinces perdues sont rattachées à la couronne. La situation est entérinée par les traités de Saint-Germain-en-Laye et de Trianon, en 1919 et 1920.

 

Caricature française des traités de Brest-Litovsk et de Bucarest de 1918.

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Les prisonniers de guerre

 

La 2e conférence de La Haye, en 1907, avait regroupé quarante-quatre états, lesquels signèrent treize conventions sur les lois et coutumes de la guerre, y compris le sort des prisonniers de guerre. Comme les autres grandes puissances, l'Allemagne avait ratifié ces textes.

 

Or, comparée à celui des soldats des autres nationalités, le nombre de Roumains décédés lors de leur captivité se révèle considérable. À nombre égal de prisonniers, ils ont eu autant de morts en quatre mois que les Belges en quatre ans. D'août 1916 au début de 1917, plusieurs dizaines de milliers de combattants roumains sont faits prisonniers par les Centraux : près de 80 000 hommes au 1er février 1917.

 

Environ 43 000 soldats pris par le IIe Reich ont été entassés dans des camps en Allemagne. Beaucoup ont été transférés sur le front Ouest et sur le front italien pour y effectuer des travaux de forçats dans des conditions abominables.

 

Membres de la mission militaire française affectée au service sanitaire près du front moldave en 1917.

Source : site de l'ECPAD

 

Le martyre des Roumains

 

Plus encore peut-être qu'envers les prisonniers d'autres nationalités, les Allemands se montrent féroces vis-à-vis des Roumains du haut en bas de la hiérarchie militaire, c'est une unanimité pour détruire ceux qui ont "trahi" le camp des Empires centraux. Les délégués de l'Espagne, pays neutre qui représente les intérêts roumains, ne peuvent visiter qu'avec difficulté des camps dont certains demeurent inaccessibles, même pour le Comité international de la Croix Rouge (CICR) de Genève. L'accord de Berne du 7 mars 1918, qui permet d'améliorer quelque peu le sort des prisonniers de guerre alliés, ne touche guère les Roumains qui vont avoir 40% de morts. En octobre 1918, ils sont 28 000 à rester encore en vie.

 

Les prisonniers envoyés en France occupée sont entassés dans des wagons cadenassés, aux ouvertures garnies de barbelés. Torturés par la faim et la soif, ils comptent, après plusieurs jours de voyage, de nombreux moribonds qui expirent à l'arrivée.

 

Transférés dans des kommandos agricoles, des mines, des usines ou aux abords du front, ils subissent des conditions de vie déplorables. Travaillant dur, livrés aux gardiens qui manient sans cesse la schlague ou le bâton, ils sont si mal nourris qu'ils cherchent n'importe où de quoi apaiser leur faim. En 1918, des médecins suisses du CICR constatent chez eux quantité de cas d'œdèmes de famine. Parfois, une balle ou une baïonnette abrège leur calvaire. Quant aux civils alsaciens ou lorrains qui voudraient les aider, ils risquent tout autant les coups. Le froid de 1917 fait périr aussi les sous-alimentés par centaines. Dans la nuit du 27 au 28 janvier 1917, 71 prisonniers meurent ainsi de froid à Steinbrunnle-Haut (68).

 

En Alsace, en Lorraine, dans les Ardennes, dans l'Aisne… les Roumains subirent un affreux et long martyre sous la botte des soldats des Rumänen-Bewachungs-kommando (détachement de surveillance des Roumains) et des Kriegsgefangenen-Arbeiter-bataillonen (bataillons de travailleurs prisonniers de guerre). Des responsables allemands comme le général Hauff, bourreau des Roumains en Alsace, sont désignés comme criminels de guerre à livrer par la République de Weimar aux Alliés sur une liste de noms issue des articles 227 à 230 du Traité de Versailles du 28 juin 1919.

Ministère de la défense/SGA/DMPA