Les étrangers dans la Résistance

Durant la Seconde Guerre mondiale, la résistance au nazisme fut l’œuvre d’hommes et de femmes de toutes origines sociales mais aussi de toutes nationalités. La France est alors riche de 2,2 millions d’étrangers, venus pour des raisons politiques ou économiques. Les étrangers dans la Résistance française sont essentiellement des Allemands et Autrichiens antinazis, des républicains espagnols qui ont fui le franquisme, des Italiens antifascistes, des Polonais fuyant l'antisémitisme, des Arméniens, des Juifs d’Europe de l’Est et d’Allemagne. Parmi eux, beaucoup rejoignent la Résistance dès 1941, alors qu’ils font l’expérience de l’exclusion, de la répression, de la xénophobie. Ils entrent alors en résistance par rejet idéologique du nazisme et non en réaction à un Occupant. Mais cette lutte aux côtés de la France résistante est aussi une manière de se rallier, comme d’autres Français, à la cause de la liberté et de la justice et donc à la patrie d’adoption.
Le résistant italien Spartaco Fontano, FTP-MOI du groupe Manouchian, illustre ce réflexe patriotique de certains étrangers immigrés en France lorsqu’il répond en ces termes au président de la Cour martiale qui lui demande pourquoi il combattait aux côtés des résistants : « pour un ouvrier, la Patrie, c'est le pays dans lequel il a trouvé du travail ». Beaucoup d’autres embrassent la Résistance pour un motif plus stratégique. Pour eux, libérer la France est la première étape vers la libération de l’Europe et donc de leur pays natal. C’est notamment le cas des républicains espagnols. De nombreux combattants africains et maghrébins originaires des colonies, simples sujets de l'Empire français, entrent dans la France combattante, à l’image des 5 000 tirailleurs africains et malgaches, déserteurs ou évadés des camps de prisonniers.
Nombreux sont les communistes étrangers qui rejoignent la Résistance française. Le Parti communiste espagnol est par exemple à la base de la création de l'Union nationale des Espagnols, les combattants - les guérilleros - se regroupant dans les maquis du sud du Massif central et du Sud-Ouest (en juin 1944, le XIVe corps guérillero comprenait près de 4 000 hommes et couvrait 31 départements). L'autre grande composante fut la Main-d'œuvre immigrée (MOI), mise en place par les organisations communistes dans les années 1920. La FTP-MOI sera – jusqu'au printemps 1944 - l'instrument le plus efficace de la résistance armée urbaine du PCF clandestin. Quant aux juifs étrangers, traqués par l'Occupant et les polices spécialisées de Vichy, résister était un moyen de survivre.
Au total, les étrangers résistants s'engagent dans toutes les formes possibles que peut prendre la Résistance française : intégration aux Forces françaises libres, presse clandestine, sabotage, lutte armée, renseignement, etc. Les étrangers sont aussi parmi les premiers à se lancer dans la lutte armée contre l’Occupant aux côtés des résistants français au sein des Mouvements ou bien au sein d’organisations qui leur sont propres. A cet égard, les sections "nationales" de la MOI (FTP-MOI) ont joué un rôle décisif et emblématique ; en témoignent en 1943 l’arrestation de Missak Manouchian et de son groupe, et la célèbre « affiche rouge » placardée par les Allemands au lendemain de leur exécution en février 1944 qui visait à exacerber la xénophobie des Français. Nombreux sont aussi, dans le Sud-Ouest, les républicains espagnols engagés dans la Résistance.
 

  • Défilé de guerilleros espagnols portant un drapeau républicain, lors de la libération d’Auch (Gers), août 1944. Copyright Collection particulière

  • La brochure allemande L’armée du crime stigmatise les résistants d’origine étrangère en France, espagnols, italiens, arméniens... Copyright Mémorial Leclerc de la Ville de Paris

  • Des Russes de la Wehrmacht ont rejoint les rangs de la résistance, 1944. Copyright Collection particulière

  • Pour le gouvernement de Vichy, les résistants sont des étrangers à la solde de l’URSS et de Staline. Copyright MRN

Jeunes reporters de mémoire

Henri Borlant est le seul enfant juif de moins de 16 ans arrêté en 1942 rescapé d’Auschwitz. Déporté en juillet, il survit trois ans dans le camp de la mort. À son retour, il devient médecin. Quand la rédaction lui propose de rencontrer les élèves du lycée de la communication de Metz, il répond : "c’est mon devoir".

Les lycéens de Metz devant le Livre des noms à Auschwitz, février 2018
Les lycéens de Metz devant le Livre des noms à Auschwitz, février 2018 - © Lucie Missler

Je vais vous raconter mon histoire. Je suis né à Paris le 5 juin 1927. Je suis le quatrième d’une fratrie de 9 enfants. Mes parents étaient des Juifs russes, arrivés en France avant la Première Guerre mondiale, en 1912, parce que la démocratie les faisait rêver. À la fin de l’année scolaire 1939, il y a des rumeurs de guerre. Dans le 13e arrondissement de Paris, les autorités craignent des bombardements. Comme dans d’autres quartiers peuplés de beaucoup d’enfants, des départs sont organisés. On nous met alors dans un train, ma mère, mes frères et sœurs et moi, qui nous conduit dans un petit village au sud d’Angers. Et dans la nuit, ma mère accouche de la plus jeune de mes sœurs. Le lendemain, 1er septembre, des affiches annoncent la mobilisation générale. On m’inscrit à l’école et je reçois, de la part du prêtre qui fait cours, un enseignement catholique. Très vite, je suis baptisé, je fais ma communion, ma confirmation et je deviens très croyant. À 14 ans, je sors de l’école et trouve un poste dans le garage d’à côté. On était heureux parce qu’on était ensemble et on découvrait la campagne dans tous ses plaisirs, alors qu’à Paris, il y avait beaucoup de restrictions.

 

C’est dans ce calme que le 15 juillet 1942, des soldats allemands viennent nous chercher. Ils ont nos noms et notre adresse. Mon père n’était pas sur la liste. J’avais 15 ans, j’étais sur la liste, comme mon frère Bernard et ma sœur Denise. J’ai pensé que l’Allemagne avait besoin de main d’œuvre et que j’allais travailler. Mais ma mère y figurait aussi. Je n’étais pas préparé à cela. Elle n’était pas en capacité de travailler. Je ne comprenais pas. On a grimpé dans le camion et on est partis. Sur la route, ils arrêtent d’autres familles. Arrivé au séminaire d’Angers, je suis séparé de ma mère et de ma sœur. Le lendemain, mon père me rejoint et ma mère est renvoyée dans le village. Nous sommes restés cinq jours au séminaire.

 

Un matin, nous sommes embarqués dans des wagons à bestiaux, sans fenêtre ni siège, sans pouvoir nous allonger. Je ne reverrai pas ma sœur, séparée de nous. Le train reste des heures immobilisé avant de partir. Des gens commencent à écrire des mots qu’ils jettent par la petite lucarne. Je fais de même : "maman, il paraît que nous partons en Ukraine faire les moissons". J’apprendrai plus tard que ma mère avait bien reçu le message de la part d’un cheminot.

 

Le voyage dure 3 jours et 3 nuits, sans manger ni boire. Le train arrive finalement au milieu d’un champ. On entend hurler, des hommes, des chiens. En sortant, on nous demande d’abandonner nos bagages, on nous fait courir. On nous fait mettre par rang de 5 et on marche environ 2 kilomètres pour rejoindre le camp de Birkenau, entouré de barbelés dont on saura très vite qu’ils sont électrifiés. On nous dirige vers une grande baraque avant de nous donner les ordres : d’abord "vous vous déshabillez entièrement". Devant tout le monde ? Oui. J’étais très pudique. Des coups de bâtons commencent à tomber. Une autre équipe arrive, nous tond, nous rase. Je vois mon père nu, la boule à zéro. Ensuite, on nous tatoue. Ce numéro est notre nom, notre identité. Je deviendrai le 51 055. Il y a des Français dans le camp, souvent des résistants, des communistes, qui portent à côté de leur numéro un triangle rouge. Une lettre indique la nationalité. Les plus cruels portent des triangles verts, des anciens criminels. Ils sont souvent chefs de kommandos.

 

On nous donne des vêtements déjà portés par des personnes malades ou qui sont sans doute mortes avec. Les chaussures prennent l’allure de sandales en bois. C’est très difficile de courir avec. Très vite, on a tous des plaies aux pieds. On nous crie dessus, on nous frappe, on ne peut pas boire, on crève de faim. Des trains arrivent tous les jours avec de nouveaux déportés. On nous dit : "ici vous êtes dans un camp d’extermination. D’ici, vous ne sortirez que par la cheminée du four crématoire". C’est l’affolement. Voilà, c’est parti.

 

QUEL A ÉTÉ L’ÉVÉNEMENT LE PLUS MARQUANT DURANT VOTRE DÉPORTATION ?

 

Je crois que c’est la faim. Quand on crève de faim, on n’est plus tout à fait un homme. On a la tête qui est prise, on perd du poids, on fait des efforts au-dessus de ses moyens. Je sais la faim qu’ont ressentie ceux que l’on voit aujourd’hui dans les documents d’archives, squelettiques, et qui n’ont plus que la peau sur les os. Qui en sont morts. La faim, ce même mot que vous utilisez quand vous sautez le repas de midi, cela ne veut pas dire la même chose. On a connu quelque chose qu’on ne peut pas dire avec des mots. Quand on a faim comme j’ai eu faim, il n’y a plus de rêve, plus rien. La faim, ça obsède.

 

VOUS AVEZ PU RESTER AVEC VOTRE FAMILLE ?

 

Après une première semaine dans la même baraque que mon père, nous avons été séparés. Je le voyais parfois le soir. Au bout d’un mois il m’a dit : "j’ai 54 ans, je ne tiendrai pas longtemps. Il faut que tu tiennes car ta mère aura besoin de toi". Au bout de six semaines, je ne l’ai plus vu. Deux mois après, j’ai été envoyé à Auschwitz I et séparé de mon frère, je ne l’ai plus revu. Je suis resté un an au block 7, tenu par un chef de baraque au triangle vert, un fou furieux. Au bout d’un an, je suis renvoyé à Birkenau. C’était devenu un camp immense. Je cherche mon frère et ne le trouve pas.

 

ÉTAIT-CE POSSIBLE DE SE FAIRE DES AMIS DANS UN CAMP ?

 

Non seulement c’était possible, mais c’était indispensable pour survivre. Il n’y pas eu de survivant sans entraide. Il y a un moment où, tout seul, vous ne pouvez pas. Il y a un moment où, quand vous avez 40 de fièvre et que vous n’êtes pas soutenu de chaque côté pour ne pas vous écrouler pendant l’appel, vous ne survivez pas. Il y avait un soutien moral aussi : des gens me parlaient, me donnaient du courage et me disaient qu’ils étaient présents. Un autre jour, c’est moi qui devais être là pour eux. On essayait de se réunir en groupe de gens parlant la même langue. Et puis quand on est plusieurs, on voit le danger venir de tous les côtés, on prévient, ça fait partie du code de survie.

 

Tous ceux que j’ai connus dans le camp, je les ai revus après, régulièrement. Ils étaient les seuls avec qui je pouvais discuter de la vie dans les camps. Le médecin Désiré Hafner, qui me conseillera plus tard de devenir médecin, je l’ai connu jusqu’à sa mort. J’avais recueilli son témoignage et on avait fait un DVD à la Fondation pour la mémoire de la Déportation... J’ai téléphoné à une quinzaine de copains que j’ai interviewés, des gens formidables qui avaient traversé tout cela. Des gens qui savent car ils ont vécu la même chose. Personne n’était à même de mieux nous comprendre que ceux qui avaient fait le même trajet.

 

COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS QUE VOUS AYEZ SURVÉCU À TROIS ANS DE DÉPORTATION ?

 

Je ne l’explique pas. J’avais 15 ans, j’étais fragile. En fait, je n’aurais pas misé sur moi. Pourtant, j’ai survécu au typhus, à la tuberculose... Et l’envie de vivre, c’est quelque chose qui existe. Certains se disaient : "Ce n’est pas la peine de souffrir pour mourir" et ils empoignaient les barbelés électrifiés. Il y a eu quelques suicides. Mais le plus souvent, on se disait qu’il fallait essayer de survivre même dans ces conditions-là, un jour de plus et encore un jour, et encore un jour. Quand je vous raconte ça, j’ai envie de rajouter une phrase qui n’est pas de moi mais de La Fontaine, dans la fable La Mort et le Bûcheron : "Plutôt souffrir que mourir. C’est la devise des hommes". On souffre, on est malheureux mais on s’accroche à la vie.

 

COMMENT S’EST PASSÉE VOTRE LIBÉRATION ?

 

En octobre 1944, alors que les Russes approchent, nous sommes plusieurs à être évacués dans des camps près de Berlin. Nous sommes survolés tous les jours par les avions alliés. Je suis envoyé enfin à Ohrdruf, un petit camp annexe de Buchenwald. Je deviens un tout nouveau, c’est-à-dire que c’est à moi que l’on fait faire les pires corvées. Un jour, je suis envoyé dans une boucherie en ville pour aller chercher de la nourriture pour les SS. Alors que l’on charge et décharge le camion, un prisonnier de guerre s’approche et me dit (il était français) : "tiens bon, y’en a plus pour longtemps, les Américains ne sont pas loin, et si tu arrives à te sauver, mes camarades prisonniers et moi te cacheront. Le boucher ici est un antinazi. Tu peux lui faire confiance". Un soir, dans la nuit du 3 au 4 avril 1945, sachant que les Américains arrivaient et que l’on voulait éviter l’évacuation forcée, ces marches de la mort, on s’est échappé avec un camarade. On s’est rendu chez le boucher qui nous a donné des vêtements de prisonniers. Le lendemain, les Américains arrivent. Je suis libre. À bord de leur jeep, nous les conduisons au camp d’Ohrdruf. Nous avions un besoin urgent de raconter et de faire voir ce qui s’était passé. Le 13 avril, je suis au centre de rapatriement. Le 16, j’arrive à Montigny-Lès-Metz. Là, le contrôle des papiers est très strict. Je n’en ai pas. Et je n’appartiens à aucune catégorie : prisonniers, indésirables, travailleurs. Déportés, ils ne connaissent pas. Un de mes camarades à qui on annonce que sa femme l’attend gare de l’Est me ramène avec lui. Arrivés dans le sud de Paris, nous prenons notre premier déjeuner en France. Le téléphone sonne puis on me dit "on a retrouvé ta mère, elle t’attend dans son appartement parisien avec tes frères et sœurs". Je ne pensais pas la revoir. Je me suis toujours dit qu’elle était sans doute dans l’un des nombreux convois arrivés à Auschwitz. Je pars la retrouver. Elle ne m’a jamais posé aucune question, je ne lui ai jamais rien dit.

 

QU’EST CE QUI A ÉTÉ LE PLUS DUR QUAND VOUS ÊTES REVENU ?

 

Ce n’était pas dur quand je suis revenu ! J’étais à Paris, j’avais 17 ans, j’envisageais l’avenir, je croyais que rien ne serait difficile après avoir vécu cela. Surtout, j’avais retrouvé ma mère, je pouvais la prendre dans mes bras et lui dire l’amour que j’avais pour elle. C’est une chance que tout le monde n’a pas eue. Deux ans après mon retour, je m’inscrivais à l’école de médecine, alors que je n’avais avant de partir en déportation aucun diplôme. En deux ans, j’ai passé mon brevet et mon baccalauréat. Je n’ai pas désarmé, jamais. Je suis devenu médecin, un métier que j’ai adoré faire. J’avais un cabinet boulevard Richard Lenoir à Paris. Un jour, j’ai soigné une patiente allemande qu’un copain m’avait envoyée. Elle avait quitté ses parents après avoir découvert le drame de la Shoah. Elle est revenue quelques temps après, je l’ai embauchée. On s’est aimés, on s’est mariés et on a eu trois magnifiques filles. Là, elle m’attend à la maison.

 

Il y a eu d’autres satisfactions et bonheurs comme la fois où, à l’Élysée, le président de la République m’a épinglé une décoration en faisant un petit discours. Parmi ces bonheurs, il y a aussi ce que je fais avec vous, c’est-à-dire lutter contre le nazisme, c’est important. Surtout, j’avais conscience que d’être heureux, ce n’est pas donné à tout le monde et tout le temps, que d’avoir de quoi manger quand on a faim, d’être avec une femme qu’on a choisie, c’est un bonheur. Quand on a survécu à ce à quoi j’ai survécu, c’est trop bête de gâcher sa vie.

 

RACONTER LES CHOSES, C’EST D’UNE CERTAINE MANIÈRE LES REVIVRE, DONC EST-CE QUE C’EST DIFFICILE POUR VOUS DE RACONTER ENCORE ET ENCORE ?

 

Non, non... J’avais décidé de ne jamais retourner à Auschwitz. On me demandait souvent d’accompagner des élèves et des étudiants là-bas. En 1995, je suis contacté par une professeure d’histoire dont les étudiants font un travail et une exposition sur le thème : "La libération des camps et le retour des déportés". Je leur fournis alors des cassettes de témoignages pour alimenter leur réflexion. Ils me demandent de contacter Serge Klarsfeld pour qu’il soit présent à l’inauguration de l’exposition. Je ne le connaissais pas personnellement. Mais je lui téléphone quand même et je lui dis que j’ai lu le livre qu’il a consacré à la déportation des enfants et que j’y ai vu une photo de mon frère. Il me dit : "Ah comment vous vous appelez ?", je lui dis mon nom, il regarde ses listes. Il dit : "Je ne vous ai pas marqué parmi les survivants, vous n’êtes pas passé par l’hôtel Lutétia ?" ; "Non je suis rentré avant". Il m’a rajouté parmi les survivants et puis il a accepté de venir... C’est alors qu’il m’a demandé de venir avec lui accompagner à Auschwitz des élèves de troisième de la région Rhône-Alpes, qui avaient le même âge que moi au moment de ma déportation. J’ai dit oui parce que je n’ai pas osé dire non et quand j’ai raccroché ma femme m’a dit : "Mais tu es malade tu sais que tu trembles de peur à l’idée d’aller là-bas". Quand les jeunes sont arrivés avec leur enseignant à l’aéroport de Lyon, il leur a dit: "Voilà Henri Borlant... il avait 15 ans, l’âge que vous avez, en juillet 1942 quand il a été arrêté. Il y a eu 6 000 enfants de moins de 16 ans qui ont été arrêtés en 1942 et sur les 6 000, il est le seul survivant". Ça m’a fait un électrochoc. Depuis, je me dis que je ne peux pas refuser de témoigner quand je sais que je suis le seul survivant sur un tel nombre d’enfants qu’on a assassinés.

 

VOUS AVEZ PUBLIÉ "MERCI D’AVOIR SURVÉCU". QUAND VOUS EST VENUE L’IDÉE DE COUCHER SUR LE PAPIER VOTRE EXPÉRIENCE ?

 

Il y a eu un moment où je me suis dit : "Si tu ne le fais pas maintenant, tu ne le feras plus". Ce témoignage-là, écrit, me manquait. Je ne suis pas écrivain, donc j’ai raconté mon histoire à des gens qui ont accepté de l’entendre, de l’enregistrer, etc. J’ai fait deux tentatives et je n’étais pas satisfait. Alors je me suis dit : "il faut que je le fasse moi-même". Je me suis mis à écrire. Quand le livre est sorti, ça a eu un retentissement que tous mes témoignages filmés n’avaient pas eu. Un journaliste m’a posé la question : "Pourquoi vous ne l’avez pas fait plus tôt ?", j’ai dit : "Parce que je ne suis pas écrivain". Je préfère répondre à vos questions parce que je vous vois, parce que je sais à quelle curiosité je réponds, c’est autre chose et cela je le fais avec bonheur. Je me souviens qu’un jour on m’a demandé, c’était il y a longtemps : "Est-ce que vous avez déjà eu honte d’être juif ?". Alors je réponds : "Honte d’être juif ? Non non, je n’ai jamais eu honte... J’ai eu peur à un certain moment...". J’ai réfléchi pendant plusieurs jours, ça m’a trotté dans la tête... Ensuite, j’ai eu des réponses qui sont venues, qui pour moi étaient satisfaisantes. Je n’ai pas eu honte d’être juif, j’ai eu honte d’avoir peur et j’ai surmonté cette peur. Cette peur je l’ai gardée quand même un certain temps et puis cela a disparu un jour.

 

AUJOURD’HUI, ÇA VOUS FAIT QUELQUE CHOSE DE VOIR ENCORE VOTRE TATOUAGE SUR VOTRE BRAS ?

 

Oui, cela me fait quelque chose. Ce n’est pas simplement un tatouage, un numéro. C’est très précisément le 51 055. Ce numéro, ça veut dire que c’est le 23 juillet 1942, alors que j’avais 15 ans 1 mois et 10 jours, que j’ai été amené dans ce camp d’extermination, que j’ai survécu presque trois ans et que j’ai résisté au projet nazi de nous transformer en cendres et en fumée. C’est donc quelque chose dont je suis fier. Les nazis nous brûlaient pour nous faire disparaître, pour que personne ne sache et moi, aujourd’hui, je suis là en train de vous montrer ce tatouage. Il y en a qui font les jeux olympiques et qui reviennent avec une médaille d’or. Ce tatouage, c’est ma médaille d’or. Il veut dire qu’on est très peu à avoir fait ce parcours, que je l’ai supporté avec les maladies, les coups, la faim. Je suis là, bien présent, et je dénonce encore toutes ces choses aujourd’hui. Je n’ai jamais eu envie d’enlever ce tatouage. Au début, je l’ai caché parce que je craignais que les antisémites me fassent du mal. Mais aujourd’hui je vous le montre, je n’ai pas à le cacher. Avec ce tatouage, je lutte contre le racisme, contre l’antisémitisme et je lutte aussi pour la défense de la démocratie.

 

Il y a une chose sur laquelle j’ai le devoir d’insister. Je fais partie de celles et ceux qui ont vécu cet espace de temps, qui a duré quatre longues années, pendant lequel la France était dirigée par le maréchal Pétain, Pierre Laval, etc. Ils ont collaboré avec les nazis, ils ont arrêté des gens innocents. Pendant ces quatre années, on a tué mon papa, mon frère, ma sœur, mes grands-parents, on a tué des quantités d’enfants, de bébés, ça a duré pendant des années et puis les nazis ont perdu et j’ai pu rentrer, j’ai pu retrouver mon pays avec une direction démocratique. Il y a beaucoup de pays dans le monde, et des millions et des millions de gens, qui sont privés de cette démocratie et qui nous envient. Cette démocratie, on en a hérité, on l’a reçue. Il y en a qui ont versé leur sang pour se débarrasser du pouvoir absolu. On a le droit de voter et on en jouit, on peut aller et venir, on peut parler, être pour ou contre, c’est un bonheur. Quand on a perdu comme moi ce droit et qu’on le retrouve, on en connaît le prix. La démocratie, ça peut se perdre si les gens ne s’y intéressent pas, s’ils ne cherchent pas à savoir. Lors des élections, on voit qu’il y a un pourcentage important de gens qui ne vont pas voter. Vous êtes des jeunes gens éduqués. Vous devez chercher, réfléchir, faire votre choix et apprendre à être des citoyens responsables.

 

APRÈS LA GUERRE, QUELS SENTIMENTS NOURISSEZ-VOUS ENVERS LES ALLEMANDS ?

 

Je vous remercie de me poser cette question car elle est importante. Ce ne sont pas les Allemands, ce sont les nazis que je déteste, qu’ils soient français ou allemands. Dans le camp où j’étais, il y avait des Allemands antinazis. Je ne peux pas oublier qu’ils ont risqué leur vie en combattant les nazis. Si je vous ai raconté l’histoire de ma rencontre avec une jeune et jolie jeune fille, c’est parce qu’elle était allemande, et je l’ai épousée. Son père était soldat pendant la guerre, et quand sa fille lui a demandé des explications, il a dit : "C’est passé et on ne parle plus de cela." Et c’est à ce moment-là qu’elle a décidé de venir en France. Je ne suis pas contre le fait que les gens qui ont commis des méfaits soient jugés et condamnés à hauteur de leur crime. Les sociétés ont besoin de justice, elles n’ont pas besoin de pardon. Il n’y a que les victimes qui peuvent pardonner, et personne d’autre.

Pierre-Mickaël Carniel, Jeanne Zeihen et Léa Caïd

Pour en savoir plus

Bibliographie

Merci d’avoir survécu, Henri Borlant, éditions du Seuil, 2011.

 

Article en ligne

1945, l'horreur révélée

 

Vidéos

Enseigner la Déportation. Rencontre inter-académique Paris-Créteil-Versailles. Auditorium du Mémorial de la Shoah, 19 novembre 2014

Visite du camp d’Ohrdruf par une délégation de généraux américains

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En résumé

DATE : Juillet 1942

LIEU : France

ISSUE : Arrestation d'Henri Borlant, 15 ans, et déportation à Auschwitz-Birkenau

Henri Borlant écolier

Henri Borlant écolier

© Collection Henri Borlant
Lettre rédigée par le cheminot pour accompagner le mot adressé par Henri Borlant à sa mère et jeté à travers la lucarne du train avant de partir pour Auschwitz

Lettre rédigée par le cheminot pour accompagner le mot adressé par Henri Borlant à sa mère et jeté à travers la lucarne du train avant de partir pour Auschwitz

© Collection Henri Borlant
Le général Eisenhower et ses hommes découvrent des prisonniers exécutés par les nazis au camp d’Ohrdruf, le 5 avril 1945

Le général Eisenhower et ses hommes découvrent des prisonniers exécutés par les nazis au camp d’Ohrdruf, le 5 avril 1945

© Keystone-France
Henri Borlant à son retour des camps, 1945

Henri Borlant à son retour des camps, 1945

© Collection Henri Borlant
Henri Borlant témoigne devant les lycéens de Metz, 29 mars 2018

Henri Borlant témoigne devant les lycéens de Metz, 29 mars 2018

© Vaea Héritier
Portraits de déportés dans le bâtiment couramment appelé

Portraits de déportés dans le bâtiment couramment appelé "Sauna" à Auschwitz-Birkenau

© DR

Cartes

 Carte des camps
Carte des camps - © MINARM/SGA/DPMA/Joëlle Rosello
 Carte des principaux camps et kommandos
Carte des principaux camps et kommandos - © MINARM/SGA/DPMA/Joëlle Rosello
 Carte des camps  Carte des principaux camps et kommandos

Galeries photos

Le mémorial des martyrs de la Déportation
Le mémorial des martyrs de la Déportation - © SGA/COM
Le mémorial des martyrs de la Déportation, lieu du souvenir des victimes de la Déportation
Le mémorial des martyrs de la Déportation, lieu du souvenir des victimes de la Déportation - © SGA/COM
Le mémorial des martyrs de la Déportation, parcours de visite, offre pédagogique
Le mémorial des martyrs de la Déportation, parcours de visite, offre pédagogique - © SGA/COM
Le mémorial des martyrs de la Déportation, venir au mémorial
Le mémorial des martyrs de la Déportation, venir au mémorial - © SGA/COM
Autour du mémorial
Autour du mémorial - © SGA/COM
Le mémorial des martyrs de la Déportation Le mémorial des martyrs de la Déportation, lieu du souvenir des victimes de la Déportation Le mémorial des martyrs de la Déportation, parcours de visite, offre pédagogique Le mémorial des martyrs de la Déportation, venir au mémorial Autour du mémorial

Le Fort de Queuleu

Dans le prolongement de leur voyage mémoriel en Europe de l’Est, les lycéens de Metz ont visité l’ancien camp d’internement et de transit de Queuleu, l’occasion pour eux de faire résonner l’histoire européenne avec celle de leur région et des résistants qui y ont été arrêtés.

Cellules individuelles du camp spécial nazi du fort de Queuleu
Cellules individuelles du camp spécial nazi du fort de Queuleu - © Gérard Coing / DRAC Alsace-Champagne- Ardenne-Lorraine

Le fort de Queuleu, ouvrage militaire de la première ceinture fortifiée de Metz construit entre 1868 et 1870, fut utilisé par la Gestapo comme camp d’internement et de transit durant la Seconde Guerre mondiale. Nous nous y rendons au mois d’avril. La visite est menée par une guide, membre de l’association du fort de Metz-Queuleu pour la mémoire des internés-déportés et la sauvegarde du site. Elle débute son propos en rappelant qu’entre 1943 et 1944, ce sont entre 1500 et 1800 prisonniers qui y sont interrogés et internés avant d’être envoyés dans des camps de concentration, de redressement ou des prisons. Le camp spécial du fort de Queuleu voit l’internement de résistants, saboteurs, passeurs, réfractaires, otages et prisonniers russes.

 

En juin 1941, le groupe de résistance "Mario" voit le jour en Moselle, zone annexée par l’Allemagne. Formé par Jean Burger et composé d’environ trois mille résistants, il devient une menace pour les nazis présents dans la région lorsqu’il met en place, dès 1943, des actions de sabotage et des vols d’armes. Les résistants arrêtés sont enfermés au fort de Queuleu, gardé par une vingtaine de jeunes issus des Jeunesses hitlériennes.

 

Nous commençons la visite en descendant les grands escaliers, et contrairement aux prisonniers qui avaient les yeux bandés, les nôtres sont bien ouverts. Nous arrivons dans un grand couloir froid et sombre, nous menant à une salle reconstituant l’arrivée des prisonniers, des mannequins en plastique en habits d’époque, bras levés et yeux bandés. Si les résistants ne tenaient pas leur position, les SS les frappaient. Ensuite, ils étaient interrogés dans une petite salle par la Gestapo. S’ils parlaient et donnaient des informations sur leur groupe et leurs camarades, ils étaient directement envoyés en camp de concentration car jugés inutiles, sinon ils étaient torturés jusqu’à leurs aveux. L’ambiance que dégage la visite est pesante.

 

S’en suit la découverte de la reconstitution du bureau de Georg Hempem, le SS qui dirigeait le camp, des dix-huit cellules individuelles destinées aux chefs de la Résistance, ainsi que des cellules collectives, où les prisonniers étaient entassés. Les conditions d’enfermement étaient inhumaines : mains et pieds liés et yeux bandés toute la journée, les internés n’étaient nourris que de soupe ou de café, et seule une dizaine d’écuelles étaient distribuées, ne permettant qu’aux dix prisonniers les plus proches de la porte de laper la nourriture. Devant la cellule de Jean Burger, chef du groupe "Mario", nous essayons de nous le représenter, faisant les mille pas pour ne pas sombrer dans la folie.

 

À leur arrivée dans le camp, les détenus se voient privés de leur identité et reçoivent un numéro qu’ils doivent reconnaître lorsqu’il est prononcé en allemand. Octave Lang, un instituteur de Saint-Avold arrêté en octobre 1943, raconte : "Un à un, on nous jetait dans une sorte de bureau dans lequel un adjudant de la Gestapo nous demandait notre état civil. ‘Tiens voilà un instituteur... Apprenons-lui les méthodes de l’école des SS !’ Se tournant vers moi, il me cria : ‘N’oublie surtout pas que tu n’es plus M. Lang mais que tu t’appelles à partir d’aujourd’hui, le numéro 124 !’". Ce camp d’internement est évacué en août 1944, les prisonniers étant alors envoyés dans des camps de concentration.

 

À quelques pas de chez nous, ce lieu faisait écho à ce que nous avions pu voir en Pologne quelques semaines auparavant. Les réalités de la répression et de la déportation sont plurielles. Elles prennent place dans des espaces différents, en Europe et au cœur de notre ville.

Emma Schiavonne, Emma Grotz et Maëlys Almayrac

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L'entretien

Denis Peschanski

Directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’histoire et des mémoires de la Seconde Guerre mondiale, Denis Peschanski est intervenu lors d’une conférence au lycée de Metz, portant notamment sur les mécanismes d’élaboration d’une mémoire collective.

Denis Peschanski
Denis Peschanski - © Brigitte Maupetit

Pouvez-vous nous expliquer brièvement les mécanismes de construction de la mémoire ?

 

Prenons deux exemples qui concernent la Seconde Guerre mondiale : l’exode de mai-juin 1940 et les bombardements alliés de 1944 sur la Normandie. Aucun de ces événements, pourtant majeurs, n’a été inscrit dans la mémoire collective car ils ne faisaient pas sens dans la société. Que faire, dans le cas de l’exode de 1940, de la peur qui a jeté sur les routes près de huit millions de Français, fuyant l’avancée fulgurante des Allemands, dont tout le pays a été le témoin, mais qui est associée à des éléments négatifs tels que la honte, la fuite, les pillages ? Dans le cas des bombardements alliés, quel sens donner aux bombes lâchées par ceux-là mêmes qui venaient vous libérer, au prix il est vrai de destructions massives, de villes entières réduites en cendres et de milliers de victimes ? La mémoire est sélective et ne conserve que des faits participant à la construction identitaire et donc porteurs d’utilité sociale. Les conditions de la mise en récit mémoriel ne sont ainsi pas réunies.

 

Pour prendre un exemple contemporain, mes collègues du CNRS et moi-même avons mené une étude sur les attentats du 13 novembre 2015, qui tendent à devenir les attentats "du Bataclan" : les terrasses du Xe arrondissement et le stade de France semblent déjà s’estomper de la mémoire collective. On constate ainsi qu’il y a une représentation très sélective du passé.

 

Quelles sont alors les conditions pour qu’une mémoire soit collective ?

 

Aujourd’hui, nous assistons à un grand débat autour de mots comme mémoire individuelle, partagée, culturelle, collective... Ce sont des sujets extrêmement sensibles. La mémoire collective est une mémoire partagée entre plusieurs personnes appartenant à un même groupe. Contrairement à l’histoire qui repose sur l’importance réelle de l’événement au moment où il a eu lieu, elle est fondée sur le sentiment d’utilité de l’événement pour la construction identitaire de ce groupe.

 

Pour qu’un événement soit retenu dans la mémoire collective, il faut qu’il ait un sens : les aspects positifs comme négatifs du passé - comme la collaboration et le régime de Vichy qui construisent la figure négative s’opposant à celle du résistant - doivent donc avoir une utilité sociale. Ainsi, la fonction de la mémoire n’est pas d’éviter que les mêmes événements ne se reproduisent, ce qui est hélas voué à l’échec, mais de créer un sentiment d’identité, de lien social, afin de permettre à une population d’exister collectivement.

 

Mais la mémoire n’est pas figée, elle évolue et agit dans l’histoire : prenons l’exemple de Jean Moulin, qui n’est inscrit dans cette mémoire collective comme héros de la Résistance qu’à partir de décembre 1964, date de son entrée au Panthéon et du célèbre discours de Malraux. C’est la symbolique derrière le personnage qui le consacre comme héros dans notre mémoire collective.

 

Comment appréhender certains sites mémoriels comme les lieux d’extermination ? Quelle approche privilégier ?

 

Les lieux disposant d’un grand poids mémoriel sont envahis par les touristes. Or ces lieux où l’Histoire a été aussi tragique sont difficiles à appréhender. Auschwitz, par exemple, connait une fréquentation toujours croissante ; des touristes de la mémoire du monde entier viennent par milliers se recueillir sur ce lieu symbolique du drame de la Shoah. Il y a donc un certain besoin de respect et de recueillement qui témoigne de la prégnance de cette mémoire collective. Mais il est essentiel de trouver un équilibre entre le geste et l'objectif de la mémoire, selon le lieu et l'événement. La mémoire est avant tout en nous-même, au travers de nos émotions, dans notre part d’intime, et de notre réflexion sur les événements passés.

 

La visite d’un lieu comme Auschwitz est exigeante : elle nécessite un effort indispensable de chacun pour se confronter à l’indicible et demande aussi un temps important d’appréhension. C’est ce qui a prévalu dans la démarche de vos enseignants et je les en félicite.

Amandine HARTZ

Articles de la revue

Le dossier

L'évènement

Dans les pas de la déportation

Au mois de février, cinquante élèves de terminale du lycée de la communication de Metz se sont rendus à Nuremberg, Prague, Cracovie et Auschwitz. Cinq d’entre eux racontent ici leur périple sur les chemins de la mémoire de la Déportation.

Place des héros du ghetto, Cracovie, février 2018
Place des héros du ghetto, Cracovie, février 2018 - © DR

Nous avons tous visionné des films, lu des livres et nous sommes imaginé l’horreur que les déportés ont pu vivre pendant la Seconde Guerre mondiale ; mais voir les lieux avec nos yeux d’adolescents est un sentiment différent, plus fort et plus profond. La plupart d’entre nous voulait participer à ce voyage pour faire la visite du camp d’Auschwitz. Pour voir, pour savoir, pour comprendre et pour rendre hommage aux victimes.

 

Partir en groupe était aussi l’une de nos motivations. À la question : "Pourriez-vous aller visiter le camp d’Auschwitz en famille pendant vos vacances ?", tous les élèves ont répondu "non". Pourquoi ? Auschwitz n’est en aucun cas un lieu touristique. Ce camp est avant tout un lieu de mémoire et de recueillement. Nous avions besoin d’enseignants à nos côtés, pour nous apporter les explications nécessaires. Partir en groupe était enfin un moyen de partager nos différentes impressions.

 

LES VESTIGES DE LA PRÉSENCE JUIVE EN EUROPE CENTRALE

 

Après une première visite du complexe destiné aux congrès nazis à Nuremberg, nous sommes partis en direction de Prague, en République tchèque, à la découverte du quartier juif et de ses nombreuses synagogues, très différentes les unes des autres. L’une d’elles nous a interpelés plus que les autres. Les murs intérieurs de la synagogue Pinkas étaient couverts des 77 297 noms des Juifs tchèques massacrés au cours de la Seconde Guerre mondiale. À l’étage, une exposition de dessins d’enfants déportés à Teresin dans les années 1942-1944 était présentée. Ce fut saisissant de voir l’innocence d’un enfant au travers d’un dessin représentant les horreurs de la guerre.

 

Le lendemain, nous avons visité le ghetto juif de Cracovie. La communauté juive y était installée depuis la fin du XVe siècle. Lorsque les Allemands ont occupé la Pologne, ils ont décidé en mars 1941 de déplacer les habitants dans un autre ghetto, encerclé de murs, où les conditions de vie étaient difficiles. Là, deux types de personnes étaient distingués, celles inaptes à travailler qui furent les premières à être exécutées et celles aptes au travail qui obtenaient un laisser-passer.

 

Ce qui nous a frappés en pénétrant dans l’ancien ghetto, cette "prison" aux frontières naturelles dessinées par les cours d’eau et les roches, les pans du mur d’enceinte, construit par les nazis, en forme de pierres tombales. Une manière de signaler aux habitants qu’ils ne sortiraient pas vivants. Nous avons appris que certains s’étaient distingués par leur courage et leur humanité, à l’image du pharmacien Pankiewicz. Il n’était pas juif mais était resté au sein du ghetto pour sauver des vies. Il avait notamment caché plusieurs enfants dans son cabinet.

Aujourd’hui, sur la "place des héros du ghetto", un monument commémoratif, composé de 68 chaises vides, symbolise les 68 000 Juifs disparus du ghetto et rend hommage aux victimes.

 

"UNE TERRE CHARGÉE D’HISTOIRE"

 

Le dernier jour de notre voyage scolaire en Europe centrale devait nous conduire à Auschwitz I et Auschwitz II (Birkenau). On nous parle de ce lieu depuis l’école primaire, ce qui mythifie probablement l’endroit aux yeux de notre génération. Nous quittons Cracovie tôt le matin pour rejoindre les lieux. Une heure de bus, ce qui nous laisse le temps d’appréhender ce moment. Certains craignent leur réaction, d’autres ont hâte de satisfaire leur curiosité. La lecture des dernières pages du témoignage de Primo Levi nous prépare, pour certains, à l’échéance, 65 kilomètres plus loin.

 

Dès notre arrivée sur le parking du site, à la sortie du bus, nous comprenons que nous foulons une terre chargée d’histoire. L’ambiance y est aussi froide que la température. Nous pénétrons dans les lieux en nous munissant de casques audio pour entendre les commentaires du guide. Sa voix douce semblait atténuer les horreurs qui nous étaient racontées. Nous passons sous l’inscription "Arbeit macht frei" et pénétrons dans le camp.

 

Notre accompagnatrice nous fait découvrir l’endroit, bloc par bloc. Dans l’un d’entre d’eux est inscrit la citation de Winston Churchill "Celui qui oublie son passé est condamné à le revivre", qui prend tout son sens en ces lieux. De bâtiment en bâtiment, la découverte de casseroles, de valises, de vêtements, de portraits, de lunettes, de peignes, de cheveux nous permet de visualiser l’ampleur du génocide. À l’intérieur de l’une des salles est exposée une pile de boîtes de zyklon B, produit chimique à base de cyanure servant à l’extermination dans les chambres à gaz. Plus loin, un livre gigantesque recense tous les morts de la Shoah, soit quatre millions d’identifiés sur six millions de victimes environ. Parmi nous, certains se laissent aller et feuillettent les pages de ce monstre de papier, à la recherche d’un parent ou d’un nom connu.

 

L’IMMENSITÉ DE BIRKENAU

 

Auschwitz I paraissait à nos yeux immense. C’était sans compter la découverte du deuxième camp (Auschwitz II ou Birkenau) qui faisait environ 30 fois le premier. Contrairement à Auschwitz I, Birkenau fut entièrement construit durant la guerre et principalement par les déportés eux-mêmes. La tour à l’entrée du camp, malheureusement connue, n’est construite qu’en 1944. Lorsque vous y entrez, vous êtes tout d’abord surpris par l’étendue du terrain. Vous n’en voyez pas la fin. Les baraques en briques, situées à gauche, furent attribuées aux femmes et celles en bois, à droite, aux hommes. La reconstitution des lits et des latrines permet d’imaginer les conditions de vie exécrables des déportés. Durant cette visite, nous avons beaucoup marché. Mais il n’était pas concevable de se plaindre, car 70 ans auparavant ce sol ne fut pas foulé par des étudiants en quête de connaissances comme nous, mais par des déportés affamés, fatigués, déshumanisés... Au fond du camp, la perspective s’inverse. Nous n’apercevons plus la tour de garde. Près de la forêt, nous pouvons observer des chambres à gaz et des fours crématoires en ruine. Plus loin, l’ancien bâtiment de désinfection est encore debout. Une centaine de photos personnelles de victimes juives y sont exposées. Une fleur blanche et fraîche a été déposée sur l’une d’entre-elles, certainement par un descendant.

 

En fin de visite, nous nous arrêtons devant un monument aux morts, sous lequel ont été rassemblées des cendres. Spontanément, nous observons une minute de silence. À cet instant, l’émotion est telle que nous en oublions le froid. Nous reprenons notre chemin : à notre gauche, l’extension inachevée du camp est une preuve de plus du dessein funèbre de l’idéologie nazie. En cette fin de journée, le silence est de plomb et des milliers de pensées se bousculent dans nos têtes.

Emma Oesch-Limbach, Amandine Hartz, Pierre-Mickaël Carniel, Arthur Deredel, Romain Clément

Pour en savoir plus

www.auschwitz.org.pl

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Le dossier

L'entretien

1918, sortir de la guerre

L’armistice du 11 novembre 1918 inaugure une période complexe durant laquelle se met en place la sortie de guerre pour 4 millions de soldats. Il s’agit d’abord de les démobiliser, c’est-à-dire d’organiser leur retour au foyer. Pour certains, notamment les soldats venus des colonies, la démobilisation n’intervient pas avant la fin de l’année 1919.

Retour des démobilisés à la gare de l’Est, 1er février 1919. Photographie parue dans le journal Excelsior du dimanche 2 février 1919
Retour des démobilisés à la gare de l’Est, 1er février 1919. Photographie parue dans le journal Excelsior du dimanche 2 février 1919 - © Excelsior-L'Équipe/Roger-Viollet

L’expérience des démobilisations qui suit la guerre de 1914-1918 est exceptionnelle par son ampleur, mais aussi par la diversité des situations des personnes concernées, originaires de métropole, mais aussi d’outre-mer, c’est-à-dire des anciennes colonies, soldats, mais aussi travailleurs et travailleuses recrutés pour l’effort de guerre.

 

Dès la proclamation de l’armistice, la perspective du retour au foyer des quatre millions de mobilisés de l’armée française (dont peut-être 300000 soldats des anciennes colonies) est sans doute le plus grand facteur de joie des soldats et de leurs familles. Le gouvernement est conscient de ces aspirations. Mais il tient à conserver une armée puissante jusqu’à la signature de la paix définitive imposée à l’Allemagne vaincue, acte qui n’intervient que le 28 juin 1919, avec le traité de Versailles. D’autres préoccupations internationales (Europe centrale et orientale, Russie et pays du Levant) incitent également à la vigilance.

 

ORGANISER LA DÉMOBILISATION

 

Le renvoi des soldats à la vie civile s’effectue donc de façon échelonnée, avec priorité donnée à l’ancienneté. Dès la fin novembre, les hommes les plus âgés (49 à 51 ans) peuvent rentrer dans leurs foyers. Les hommes de 32 à 48 ans sont pareillement renvoyés chez eux de décembre à avril. À ce moment, les dirigeants alliés s’alarment des réticences exprimées en Allemagne à l’égard de conditions jugées trop dures, et envisagent explicitement une intervention militaire destinée à contraindre les vaincus à se soumettre.

 

Le processus de démobilisation est donc interrompu. Les classes constituant la réserve de l’armée active, c’est-à-dire comprenant les soldats de moins de 32 ans, sont maintenues sous les drapeaux jusqu’en juillet 1919. Si plus d’un million de soldats ont été démobilisés à cette date, l’armée française compte encore 2,5 millions d’hommes aux armées contre un peu plus de 4 millions le 11 novembre 1918. Puis la démobilisation reprend, et s’opère en 4 échelons jusqu’en septembre. C’est seulement le 14 octobre 1919 qu’est signé le décret de démobilisation générale, annulant le tristement fameux décret de mobilisation du 1er août 1914. Le renvoi des originaires des colonies s’opère de la même façon. En revanche, pour ceux, nombreux, qui ont contracté des engagements pour la durée de la guerre, leurs contrats stipulent que la démobilisation ne doit intervenir que six mois après la fin des hostilités, ce qui signifie, au mieux, le mois de mai 1919, en retenant la date de l’armistice comme date de référence. En septembre 1919, il resterait en France environ 15 000 militaires "indigènes", dont 13 000 Indochinois, surtout vietnamiens, essentiellement infirmiers et conducteurs. Ils regagnent leur pays entre septembre et novembre.

 

Cet échelonnement est rarement apprécié des intéressés, même quand il donne à certains d’entre eux le grand souvenir d’avoir participé au défilé du 14 juillet 1919 sous l’Arc de Triomphe. Il introduit un certain désordre dans la composition des unités, qu’il faut réorganiser pour tenir compte des départs. Par ailleurs, la discipline a tendance à se relâcher, les soldats-citoyens estimant que la fin de la menace allemande ne justifie plus l’application de règlements auxquels la grande majorité s’est soumise avec une sourde révolte, et à l’égard desquels elle conserve un vif ressentiment. Pour les démobilisés, le départ de l’armée ne va pas toujours sans difficultés. La procédure est pourtant simple : une visite médicale, la mise à jour des papiers militaires, puis l’envoi vers le centre démobilisateur qui est le dépôt du régiment d’appartenance de l’intéressé. Mais les désordres sont fréquents, particulièrement dans les transports ferroviaires : les soldats, pour protester contre la lenteur des convois et l’inconfort des wagons, brisent fréquemment vitres ou portières. Des manifestations se produisent chez les tirailleurs sénégalais du camp de Saint-Raphaël, qui, à l’occasion d’une revue, bousculent un général et demandent bruyamment leur retour. Il faut dire que, faute de moyens de transport maritimes, le rapatriement des soldats d’outre-mer est encore plus difficile.

 

QUITTER L’ARMÉE, RETROUVER SON FOYER

 

Les premiers retours créent bien des désillusions. Les hommes rentrent en effet dans l’indifférence des autorités, sans cérémonie d’aucune sorte. Pour remplacer les vêtements laissés à la caserne, abandonnés ou abîmés, ils ne reçoivent qu’un costume mal taillé (dit "Abrami", du nom du sous-secrétaire d'État à la Guerre Léon Abrami), ou, s’ils le refusent, la somme ridicule de 52 francs, peut-être 50 euros d’aujourd’hui. Ils sont même sommés par l’administration fiscale de payer leurs arriérés d’impôts, la fin du moratoire en la matière ayant en effet été décrétée dès la fin des hostilités. C’est seulement à partir de mars 1919 que des mesures plus compréhensives viennent remédier à ces maladresses : rétablissement du moratoire des impôts, paiement d’une prime à la démobilisation calculée selon un barème plus décent (250 francs plus 20 francs par mois de présence au front), loi sur les pensions versées aux invalides de guerre ou aux familles des décédés. L’accueil s’est modifié aussi.

 

À partir de la signature du traité de Versailles, les retours des régiments qui reviennent dans leur localité d’attache sont désormais célébrés : la fête commence par le défilé des soldats, acclamés par la foule de leurs compatriotes, dans des rues pavoisées et ornées de feuillages ; l’émotion est d’autant plus forte que beaucoup de ceux qui défilent, en dépit du brassage survenus dans les régiments au cours du conflit, sont encore des enfants du pays. Le défilé est parfois, mais pas toujours, suivi de festivités diverses (concerts, bals, feux d’artifice, retraites aux flambeaux). Même quand elles ont lieu, ces fêtes ne peuvent, cependant, cacher le deuil que manifeste pour de nombreuses années la présence des mutilés, mais aussi celle des veuves ou des familles dont les vêtements noirs de deuil rappellent tous ceux qui ne reviendront jamais.

 

Les démobilisés doivent aussi faire un gros effort de réadaptation. Ils ont vécu, pendant plusieurs années, 5 ans pour certains, au milieu de leurs camarades, loin de leurs familles, et coupés du milieu civil, à l’exception de rares permissions. Il leur faut d’abord retrouver du travail, ce qui n’est pas toujours aisé. Même si une loi de 1918 oblige les patrons à rembaucher leurs anciens ouvriers ou employés, encore faut-il que ces patrons soient encore en activité et en mesure de le faire. Il leur faut aussi accomplir toute une série de démarches, longues et souvent vécues comme humiliantes, pour obtenir les indemnités auxquelles ils ont droit. Mais il ne s’agit pas seulement de trouver du travail. L’homme libéré, dont jusque-là le quotidien était pris en charge par l’armée, a oublié comment régler son rythme de vie, pourvoir individuellement à ses besoins, choisir comment se nourrir ou se vêtir. Tout particulièrement, la vie familiale est à réorganiser, avec des épouses qui, bon gré mal gré, ont pris les responsabilités dévolues aux chefs de famille, des enfants qui ont perdu un temps leur père ou n’ont jamais connu sa présence. Des couples se sont défaits ou se défont, et les divorces sont plus nombreux qu’avant la guerre.

 

Les démobilisés estiment enfin qu’ils ne peuvent rien communiquer de leur expérience à ceux qui n’ont pas partagé les mêmes souffrances, les mêmes peurs, la même solidarité avec les camarades. Une partie des six millions et demi d’anciens combattants (environ un homme adulte sur deux) trouvent cependant dans les associations un moyen d’exprimer leur solidarité et leurs revendications au sein de la société française. Leur état d’esprit se caractérise avant tout par la fierté d’avoir «tenu» dans l’épreuve, en s’accrochant à leurs positions, comme à Verdun, pour empêcher la masse des troupes allemandes de se déverser sur le pays. Ils ressentent infiniment plus la satisfaction du devoir accompli que l’exaltation de l’exploit guerrier, même si tous n’y ont pas été insensibles. Plus la guerre s’éloigne, plus se renforce chez la majorité d’entre eux un patriotisme très pacifique, voire pacifiste, marqué avant tout par la condamnation de la guerre, et un rejet de tout ce qui peut la faciliter : notamment le militarisme, l’exaltation de l’héroïsme guerrier voire même, dans certains cas extrêmes, il est vrai, de l’honneur qui fait préférer la mort à la servitude.

 

QUEL SORT POUR LES AUTRES "MOBILISÉS" DE LA GUERRE ?

 

La fin de la guerre concerne d’autres catégories de soldats. Les prisonniers français, dont le nombre peut être évalué à 500 000, ont eu la possibilité de quitter les camps dès l’armistice. Nombre d’entre eux prennent l’initiative de rentrer par leurs propres moyens, non sans difficultés. Les autorités françaises prennent en charge le rapatriement des autres. Deux mois, de mi-novembre 1918 à mi-janvier 1919, suffisent pour assurer l’essentiel des retours. Ceux-ci se font dans l’indifférence des autorités et de l’opinion, comme si une sorte de déshonneur s’attachait à la condition de ces anciens soldats, qui, pour la plupart, n’ont pourtant pas démérité. Les règlements les assimilent d’ailleurs aux autres anciens combattants pour les indemnités qui leur sont dues.

 

Tout aussi discrète, pour des motifs compréhensibles, est la démobilisation des Alsaciens et Lorrains des territoires annexés au Reich depuis 1871, qui ont servi dans l’armée impériale (au nombre de 250 000 pendant la durée de la guerre). Pour tenter de remédier aux incompréhensions et aux injustices que fait naître leur situation de Français ayant servi dans une armée ennemie, une première association est créée dès 1920 sous le patronage du grand écrivain patriote Maurice Barrès, et prend le nom explicite de "malgré-nous", appelé à être de nouveau employé, à la suite de circonstances encore plus tragiques, lors de la Seconde Guerre mondiale.

 

Encore plus négligée est la démobilisation d’un certain nombre de femmes, appelées pendant le conflit à exercer des travaux jusque-là largement attribués aux hommes dans l’industrie et les services. Elles doivent accepter de quitter leur travail pour redevenir femmes au foyer ou employées de maison, sous la pression des autorités (circulaire du ministre de l’Armement Louis Loucheur du 13 novembre 1918). Ce transfert s’effectue sans beaucoup de bruit, et laisse peu de traces.

 

REMISE EN CAUSE OU MAINTIEN DE L’ORDRE COLONIAL ?

 

La rentrée des démobilisés des colonies est souvent marquée, elle aussi, par des solennités. Dans une allocution prononcée à Alger, le général Nivelle, venu souhaiter la bienvenue aux tirailleurs et aux zouaves qui regagnent leurs garnisons, exalte "leur héroïsme, leur esprit de sacrifice et leur foi invincible, dans la Marne, à Ypres, sur la Somme, au Chemin des Dames, à Verdun, à Château-Thierry, en Champagne". Il rappelle que lui-même les a toujours placés aux postes d’honneur. Cet accueil s’adresse surtout, il est vrai, aux premiers contingents rapatriés, les suivants débarquant dans une plus grande indifférence. Dans certains cas, les autorités paraissent se préoccuper de préparer la réadaptation des combattants. Une brochure est ainsi distribuée aux démobilisés d’Indochine pour leur indiquer les formalités à remplir afin de faire valoir leurs droits. Ils sont soumis à une visite médicale, les blessés ou malades étant soignés dans des formations sanitaires.

 

Cette sollicitude ne signifie pas un abandon de la surveillance. Toujours en Indochine, un service des rapatriés, mis sur pied dès septembre 1917, reçoit pour mission de centraliser les informations sur les "indigènes" en métropole, de manière à signaler les problèmes éventuels, mais aussi les écarts divers dans les comportements individuels, dont mention est faite aux services de la Sûreté locale. Il faut dire que, dans certaines régions, les arrivées ont donné lieu à des incidents : à Djibouti, au printemps de 1919, les soldats démobilisés, dont certains se sont illustrés sur le champ de bataille (notamment lors de la reprise de Douaumont en octobre 1916), se mutinent. Certains, retournés dans leurs campements, se livrent au pillage. Des incidents éclatent en ville. D’autres agitations analogues se produisent en Afrique occidentale française (AOF), notamment au Sénégal et en Guinée. Aucune, cependant, ne dégénère en troubles graves. Les travailleurs recrutés dans les colonies à l’occasion de la guerre (dont le nombre est évalué à 200 000) regagnent, eux aussi, leur pays en très grand nombre. Les autorités ne désirent pas les maintenir sur place. Elles craignent qu’ils ne soient contaminés par les idées révolutionnaires qui paraissent faire de grand progrès au sein du prolétariat français. Elles trouvent en les renvoyant l’occasion de donner une satisfaction démagogique aux mécontentements populaires, alors que les combattants de retour du front sont encore à la recherche de travail. Enfin, les responsables des colonies souhaitent retrouver au plus vite l’intégralité de la main-d’œuvre "indigène", indispensable pour assurer la reprise économique des territoires en touchant des salaires ramenés à des niveaux plus bas grâce à la pression des rapatriés. Pour faire face aux besoins de la reconstruction en France, on juge préférable de faire appel à des originaires d’Europe, jugés plus efficaces et qui excitent moins la méfiance des syndicats, en raison de leur tradition ouvrière. On se contente d’employer un nombre réduit de coloniaux et de Chinois sur les premiers chantiers de déblayage du front, dans des conditions d’ailleurs souvent très dures et dangereuses. Le voyage de ceux qui rentrent est en principe pris en charge par l’État, mais l’administration ne s’empresse pas de satisfaire à ses obligations. Les Vietnamiens n’achèvent de regagner leur pays qu’en juillet 1920.

 

Comme leurs camarades en métropole, les anciens combattants, Européens ou "indigènes", évoquent peu les réalités de la guerre. Certains ont tendance à attribuer l’attitude de ces derniers à un «fatalisme», qui les rendrait indifférents aux plus prodigieux événements, et non au désir d’oublier très répandu chez les anciens combattants. De retour chez eux, ces mêmes "indigènes" ne contribuent pas moins à remettre en cause l’ordre d’avant-guerre, l’ordre imposé par l’autorité coloniale, mais aussi celui des sociétés traditionnelles. La soumission à leurs propres notables et à leurs anciens leur pèse.

 

Ils excipent de leur qualité d’anciens soldats de l’armée française pour chercher à échapper aux injonctions de l’administration. En AOF, des chefs dénoncent l'arrogance des démobilisés et les accusent d’avoir acquis au service des habitudes de paresse qui les poussent à la délinquance. Beaucoup en revanche jouissent, dans le peuple, de la considération que leur vaut leur maîtrise apparente des "manières de Blancs" : ils fument le tabac, connaissent quelques mots de français, peuvent exhiber des "papiers" officiels. On admire leurs actions militaires, dans une société au sein de laquelle le guerrier jouit d’un grand prestige. Leur prime de démobilisation, versée en une seule fois et souvent dépensée en cadeaux, leur vaut, au moins dans les débuts, un certain prestige dans des milieux contraints à une existence frugale.

 

Par ailleurs, certains rapatriés ont acquis, au contact de l’Europe, une nouvelle conscience politique et de nouvelles pratiques d’action. Un ancien combattant, Dorothée Lima, fonde en 1920 le premier journal dahoméen, la Voix du Dahomey. Un ouvrier, Tôn Duc Thang, de retour de France, et qui a peut-être participé aux mutineries de la Mer Noire, crée le premier syndicat de Saïgon. Chez d’autres, le passage par l’armée a plutôt confirmé une vocation politique, comme chez l’instituteur Jean Ralaimongo, qui s’est porté volontaire à trente-deux ans et va devenir un des premiers animateurs du mouvement d’émancipation malgache, ou le comptable Galandou Diouf, bientôt devenu rival sénégalais de Blaise Diagne. On peut se demander cependant si ces comportements sont très fréquents parmi les anciens combattants. En effet, la plupart d’entre eux semblent plutôt rentrer de la guerre avec le désir de jouir de la paix, en bénéficiant des avantages que leur dispense le gouvernement et de l’estime de leur entourage.

 

Les vétérans et les anciens combattants d’origine européenne, notamment les Français d’Algérie, ont une attitude différente. Si leur mentalité apparaît assez proche de celle de leurs compatriotes de métropole, la situation coloniale donne à leur patriotisme une nuance particulière. Leur expérience de guerre, la fraternité d’arme qui a lié nombre d’entre eux à des soldats "indigènes", les innombrables exemples d’héroïsme et de dévouement fournis par ces derniers, paraissent plaider en faveur du maintien d’un ordre colonial qui a su engendrer ces comportements impeccables. Leur vision très positive de leurs anciens camarades de combat fait trop souvent peu de cas des conditions de vie, souvent difficiles, de ceux-ci ou de leurs aspirations, quand ils sont revenus à la vie civile, à échapper à la condition de "sujets". Tout en éprouvant à l’égard des "indigènes" plus d’affection et d’estime que par le passé, ceux qu’on n’appelle pas encore les "Pieds Noirs" ne sont guère davantage disposés à prêter l’oreille aux revendications de leurs représentants. Ces sentiments exagérément optimistes seront encore renforcés par la participation exemplaire des soldats des colonies lors de la Seconde Guerre mondiale.

 

Au total, la démobilisation peut paraître une réussite : les soldats ont été réintégrés sans heurts dans la vie civile. Les anciens combattants de métropole continuent à exprimer leur fidélité à la République, qui paraît sortie grandie de l’épreuve. Mais leurs attentes sont à la mesure des sacrifices qu’ils ont consentis : une vie plus heureuse, des gouvernements plus attentifs. Quant aux hommes mobilisés dans les colonies, la fierté d’avoir été de bons soldats alimente une revendication de dignité qui contribuera à nourrir l’aspiration à l’indépendance.

Jacques Frémeaux - Professeur émérite à l’université de Paris-Sorbonne (Paris-IV), membre de l’Académie des Sciences d’Outre-mer et membre émérite de l’Institut universitaire de France.

Articles de la revue

L'évènement

L'entretien

En résumé

DATE : 11 novembre 1918

LIEU : Clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne

ISSUE : Signature de l'Armistice mettant fin aux combats de la Première Guerre mondiale

PAYS PARTICIPANTS : France, Grande-Bretagne, Allemagne

Un démobilisé essaie le costume national dit

Un démobilisé essaie le costume national dit "Abrami", Paris, École militaire, 13 février 1919.

© Joly/ECPAD/Défense
Visite médicale d’un soldat démobilisé, Paris, École militaire, 13 février 1919.

Visite médicale d’un soldat démobilisé, Paris, École militaire, 13 février 1919.

© Joly/ECPAD/Défense
Défilé des spahis lors des fêtes de la Victoire à Paris, 14 juillet 1919.

Défilé des spahis lors des fêtes de la Victoire à Paris, 14 juillet 1919.

© Albert Harlingue/Roger-Viollet
Prisonniers français rapatriés d’Allemagne, novembre 1918.

Prisonniers français rapatriés d’Allemagne, novembre 1918.

© Maurice-Louis Branger/Roger-Viollet
Travailleurs chinois dans les manufactures de guerre, région de Lyon, septembre 1916.

Travailleurs chinois dans les manufactures de guerre, région de Lyon, septembre 1916.

© Piston/Excelsior-L’Équipe/Roger-Viollet
Troupes françaises occupant le centre de la chimie de guerre de l’Allemagne : avant-postes à la sortie du pont devant Mannheim, mars 1919. Photographie parue dans le journal Excelsior du mercredi 5 mars 1919.

Troupes françaises occupant le centre de la chimie de guerre de l’Allemagne : avant-postes à la sortie du pont devant Mannheim, mars 1919. Photographie parue dans le journal Excelsior du mercredi 5 mars 1919.

© Excelsior-L’Équipe/Roger-Viollet

Chronologie

11 novembre 1918-10 août 1920, les sorties de guerre

Novembre 1918

11 novembre : armistice signé à Rethondes, en forêt de Compiègne, mettant fin aux hostilités de la Première Guerre mondiale sur le front occidental, durée 36 jours.

20 novembre : en France, Georges Clemenceau ministre de la Guerre.

Décembre 1918

9 décembre : armistice de Focşani entre les puissances centrales et la Roumanie.

13 décembre : reconduction de l'armistice par les Alliés.

15 décembre : armistice russo-allemand de Brest-Litovsk.

Janvier 1919

1er janvier : indépendance de la Biélorussie, érigée en république socialiste soviétique.

5 janvier : prise de Vilnius par l’Armée rouge.

5-16 janvier : insurrection spartakiste écrasée à Berlin (exécution de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg le 15).

16 janvier : nouvelle reconduction de l'armistice par les Alliés.

17 janvier : Paul Deschanel élu président de la République française.

18 janvier : ouverture au Quai d'Orsay de la Conférence de paix sous la présidence de Georges Clemenceau.

19 janvier : élection d'une Assemblée Constituante en Allemagne.

21 janvier : début de la guerre d’indépendance irlandaise.

26 janvier : élections législatives polonaises.

Février 1919

5 février : reprise de Kiev par les bolcheviks.

11 février : Friedrich Ebert élu président de la République par l'Assemblée nationale de Weimar.

14 février : bataille de Bereza Kartuska, en Biélorussie, premier engagement de la guerre polono-soviétique.

16 février : dernière reconduction de l'armistice par les Alliés avant la signature du traité de paix.

27 février : proclamation de la République socialiste soviétique lituano-biélorusse.

Mars 1919

2 mars : création de la IIIe Internationale à Moscou.

3 mars : grève générale en Allemagne.

4-13 mars : répression de la grève générale à Berlin.

10 mars : proclamation de la république soviétique d’Ukraine.

21 mars : proclamation de la république des conseils de Hongrie ou république soviétique hongroise.

22 mars : en France, loi instituant une prime de démobilisation.

23 mars : fondation, à Milan, des Faisceaux italiens de combat (Fasci Italiani di Combattimento) par Benito Mussolini.

25 mars : en France, création des conventions collectives de travail.

29 mars : en France, acquittement de Raoul Villain, assassin de Jean Jaurès.

31 mars : en France, loi instituant le droit à réparation pour les Anciens Combattants et Victimes de Guerre.

Avril 1919

2-6 avril : évacuation des troupes françaises du port d’Odessa.

7 avril : tentative de révolution communiste en Bavière.

15-16 avril : début de la guerre hongro-roumaine.

17 avril : en France, loi reconnaissant le droit individuel à la réparation des dommages causés aux biens par le déroulement de la guerre.

19 avril : en France, loi promulguant la charte des sinistrés.

19-21 avril : mutinerie des marins français de l’escadre de la mer Noire.

21 avril : entrée des troupes polonaises dans Vilnius. Fin de la république socialiste soviétique lituano-biélorusse.

23 avril : en France, loi instaurant la journée de travail à 8 heures et la semaine de travail à 48 heures. Entrée en Bavière de l’armée et des corps francs pour écraser l’insurrection.

Mai 1919

1er mai : manifestations ouvrières à Paris. Offensive tchèque en Hongrie.

1er-8 mai : prise de Munich par l’armée et les corps francs. Fin de la république des conseils de Bavière.

7 mai : signature du pacte franco-anglo-américain, dans le cadre du traité de Versailles, en cas d'agression de l'Allemagne.

12 mai : rejet par l’Assemblée nationale constituante allemande du projet de traité soumis à la délégation allemande.

21 mai : en France, vote par la Chambre d'un projet de loi accordant le droit de vote aux femmes, rejet du Sénat.

Juin 1919

10-13 juin : en France, grèves dans la métallurgie.

12-13 juin : congrès du Parti des communistes de Hongrie.

16 juin : ultimatum des Alliés à l’Allemagne. Proclamation de la république slovaque des Conseils.

19-23 juin : victoire décisive de l’Estonie et de la Lettonie sur le gouvernement balte pro-allemand à la bataille de Wenden.

22-23 juin : approbation du traité de Versailles par l’Assemblée nationale de Weimar.

24 juin : en France, loi sur les réparations à accorder aux victimes civiles de la guerre. Échec d’une tentative de putsch contre-révolutionnaire à Budapest.

25 juin : grèves des transports à Paris.

28 juin : traité de Versailles avec l'Allemagne incluant en préambule le Pacte de la société des Nations.

Juillet 1919

2 juillet-septembre : grève des cheminots au Portugal.

7 juillet : l'armée tchèque met fin à la république slovaque des Conseils.

11 juillet : la Galicie orientale protectorat polonais après la conférence de Paris.

14 juillet : défilé de la Victoire sur les Champs-Élysées.

20 juillet : offensive de l’Armée rouge hongroise contre les Roumains (défaite de l'Armée rouge le 24).

31 juillet : création de la Confédération générale du patronat français.

Août 1919

1er août : démission du gouvernement des Conseils en Hongrie, formation d'un gouvernement socialiste.

3 août : occupation de Budapest par les troupes roumaines.

6 août : chute de la République des conseils hongroise, formation d'un gouvernement contre-révolutionnaire, début de la Terreur blanche en Hongrie (1919-1920).

8 août : Minsk aux mains des Polonais.

11 août : promulgation de la Constitution de Weimar à Schwarzbourg.

14 août : promulgation de la Constitution de Bamberg par la Bavière.

16-17 août : début d’une insurrection des populations polonaises contre l’autorité allemande en Haute-Silésie.

19 août : proclamation de l’état de siège en Haute-Silésie.

20 août : début de la bataille de Tobolsk-Petropavlovsk entre les armées rouge et blanche en Sibérie.

23-28 août : insurrection de Sejny, retrait des troupes lituaniennes.

24 août : répression de  l’insurrection par les corps francs en Haute-Silésie.

Début des mouvements paysans en Italie (occupation des terres).

Septembre 1919

7 et 12 septembre : décrets-loi instituant des réformes agraires en Roumanie.

10 septembre : traité de Saint-Germain-en-Laye avec l'Autriche.

12 septembre : prise de parole d'Adolf Hitler à un meeting du Parti ouvrier allemand dans une brasserie de Munich.

28 septembre : guerre soviéto-polonaise, début de la bataille de Daugavpils.

Octobre 1919

9 octobre : à Florence, premier congrès des Faisceaux de combat.

10 octobre : blocus économique de la Russie soviétique par le Conseil Suprême des Alliés.

14 octobre : en France, décret de démobilisation générale annulant le décret de mobilisation du 1er août 1914.

26 octobre : succès de l’Armée rouge sur les troupes russes blanches en Sibérie après la bataille de Tobolsk-Petropavlovsk.

Novembre 1919

2 novembre : en France, premier Jour des morts depuis le retour de la paix donnant lieu à de nombreuses cérémonies dans les cimetières et les nécropoles du front. Fondation de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC).

11 novembre : première journée de commémoration de l'armistice de 1918, une seule cérémonie étant organisée dans la chapelle des Invalides en présence du maréchal Foch.

16 novembre : en France, succès électoral du Bloc national aux législatives ; débuts de la "chambre bleu horizon".

20 novembre : refus du Sénat américain de ratifier les traités entraînant la non-participation des États-Unis à la SDN.

22 novembre : gouvernement de Károly Huszár en Hongrie.

27 novembre : traité de Neuilly avec la Bulgarie.

Décembre 1919

8 décembre : la ligne Curzon proposée par le Conseil Suprême des Alliés comme frontière entre la Pologne et la Lituanie, la ville de Vilnius attribuée à la Lituanie. Refus de la ligne Curzon par les Polonais qui avancent jusqu’à Kiev.

9 décembre : signature à Paris du traité des minorités par le royaume de Roumanie à l’issue de la conférence de la paix.

12 décembre : reprise de Kharkov aux nationalistes par l’Armée rouge, de Kiev le 16 puis prise d’Ekaterinoslav et occupation de tout le sud de l’Ukraine.

Janvier 1920

5 janvier : l’Armée rouge chassée de Daugavpils les troupes polono-lettone.

10 janvier : entrée en application du traité de Versailles.

17 janvier : en France, Paul Deschanel successeur de Raymond Poincaré à la présidence de la République.

18 janvier : en France, démission de Georges Clemenceau du poste de président du Conseil après sa défaite à la présidentielle.

20 janvier : en France, Alexandre Millerand président du Conseil ; création du ministère des pensions, des primes et allocations de guerre avec André Maginot comme premier titulaire.

24 janvier : en France, constitution de la Commission des Réparations.

Février 1920

18 février : le nombre d'hommes pouvant être gardé sous les armes en Allemagne fixé à 100 000 par le Conseil suprême.

23 février : en France, Raymond Poincaré nommé président de la Commission des Réparations.

25-29 février : 17e congrès national de la SFIO à Strasbourg.

Février-mai : en France, vagues de grèves des mineurs et des cheminots.

Mai 1920

24-25 mai : second congrès des Faisceaux de combat à Milan.

Juin 1920

4 juin : traité de Trianon avec la Hongrie.

En Italie, révolte des bersagliers (unité d’infanterie légère).

Juillet 1920

5 - 16 juillet : conférence de Spa sur les réparations.

Août 1920

10 août : traité de Sèvres avec la Turquie.

Galeries photos

La ligne de front, Belgique 1914-1918
La ligne de front, Belgique 1914-1918 - © SGA/COM
Les cimetières militaires
Les cimetières militaires - © SGA/DPMA
Le front belge
Le front belge - © SGA/DPMA
Autour des cimetières militaires
Autour des cimetières militaires - © SGA/COM
La ligne de front, Belgique 1914-1918 Les cimetières militaires Le front belge Autour des cimetières militaires

Aux bleuets, citoyens !

Le centenaire de l’année 1918 donnera à beaucoup l’occasion d’arborer le Bleuet de France, né au lendemain de la Première Guerre mondiale. Symbole du souvenir et de la solidarité, le Bleuet maintient aujourd’hui sa vocation et vient en aide aux blessés et victimes de guerre.

Le Pèlerin n°3009 du 25 novembre 1934
Le Pèlerin n°3009 du 25 novembre 1934 - © DR

En 2015 et 2016, les attaques terroristes ont frappé la France en son cœur. La guerre, si éloignée de notre territoire depuis plusieurs décennies, a surgi dans le quotidien des Français. Des millions de personnes se sont rassemblées dans les rues pour faire front contre la peur et le fondamentalisme liberticide, unies pour rendre hommage aux victimes disparues et témoigner leur solidarité envers celles qui, désormais, doivent survivre au traumatisme. Pour beaucoup, l’engagement des armées sur les théâtres d’opérations extérieures prend un sens nouveau.

 

Cet élan humaniste n’est pas sans rappeler celui qui avait resserré la nation, au lendemain de la Grande Guerre, autour des centaines de milliers de jeunes hommes blessés et mutilés, lesquels devaient se reconstruire et s’insérer dans la société. Il fallut trouver des fonds, parallèlement aux aides de l’État, dans cette entreprise sociale sans précédent. Une idée de génie germa alors dans l’esprit de deux infirmières de l’hôpital des Invalides : créer un atelier où des soldats en convalescence confectionneraient de petits bleuets en tissu, et dont la vente alimenterait une cagnotte solidaire. Un symbole national était né ! Car le bleuet était porteur de références. Pendant la guerre, les jeunes recrues, vêtues du nouvel uniforme "bleu horizon", étaient appelées affectueusement des "Bleuets" par leurs anciens. Bleuets et coquelicots étaient par ailleurs les seules fleurs à pousser sur les sols dévastés par les combats, évoquant la force de la vie. Le coquelicot (ou poppy) incarna quant à lui le souvenir en Grande Bretagne et dans les pays du Commonwealth. Il suscite encore aujourd’hui un engouement populaire.

 

À partir de 1934, l’État officialisa la vente du bleuet chaque 11 Novembre, alors que des ateliers de confection se multipliaient partout en France. En 1957, une nouvelle collecte fut autorisée, le 8 mai, au profit des combattants de la Seconde Guerre mondiale.

 

Qu’en est-il aujourd’hui du Bleuet de France ? Menacée de disparition, l’Œuvre  fut confiée en 1991 à l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG), établissement public sous tutelle du ministère des armées. Les campagnes de collecte, menées avec l’appui d’associations d’anciens combattants, des armées, de collectivités locales et de bénévoles de tous horizons, rassemblent chaque année un peu plus d’un million d’euros.

 

Depuis 2012, le sport professionnel français soutient cette action caritative : le Stade rennais FC fut le premier à arborer le bleuet en match officiel. À l’occasion du centenaire de la Grande Guerre, les équipes de France de rugby et de football, ainsi que des clubs de Ligue 1 et de Ligue 2, en deviennent les ambassadeurs. À l’exemple du président de la République, nombre d’élus et d’autorités militaires le portent lors de cérémonies mémorielles. Des initiatives plus que louables, relayées par les médias.

 

Fabriqués par des travailleurs handicapés, les bleuets sont vendus pour "aider ceux qui restent", combattants d’hier et d’aujourd’hui, soldats blessés, veuves, pupilles de la Nation, victimes de guerre et d’actes de terrorisme. Une partie des fonds finance également des actions de mémoire, notamment à destination des scolaires.

 

En cette année 2018, en mémoire des poilus, par solidarité pour ceux qui ont servi et servent la France au péril de leur vie, ceux que la guerre ou le terrorisme a meurtris à jamais, le port du bleuet est un acte citoyen fort, universel et intergénérationnel.

Antoine Rodriguez - Directeur de service de l’ONACVG de l’Ille-et-Vilaine/ Alexandre FONS - Chargé de mission du Bleuet de France

Pour en savoir plus

bleuet-de-france@onacvg.fr

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Bridget Gee

Bridget Gee est chargée des relations extérieures à l’ambassade de Nouvelle-Zélande à Paris. À ce titre, elle s’occupe de l’organisation des commémorations franco-néo-zélandaises, notamment de l’inauguration en 2018 du monument français de Wellington.

Pekahu National War Memorial Park, Wellington, Nouvelle-Zélande
Pekahu National War Memorial Park, Wellington, Nouvelle-Zélande - © Colin McLellan

Quel a été le rôle des Néo-Zélandais dans la Première Guerre mondiale et quel a été l'impact de ce conflit sur la Nouvelle-Zélande ?

 

La Première Guerre mondiale a été un événement important et traumatisant pour la Nouvelle-Zélande. Le coût humain de la guerre a été considérable. Au total, sur une population d'un peu plus d'un million d'habitants, plus de 100 000 Néo-Zélandais ont servi au sein du corps expéditionnaire. Parmi eux, 18 000 sont morts et 41 000 ont été blessés. Le centenaire de l’année 1918 nous donnera d’abord l’occasion de rendre hommage à ces hommes.

 

C’est animés du sens du devoir, d’un esprit de justice et d’une grande fidélité à l’Empire britannique qu’ils se sont engagés dans la Première Guerre mondiale dès l’ouverture du conflit en 1914.

 

Par ailleurs, les expériences épouvantables vécues pendant ce conflit mondial  ont fait naître chez les Néo-Zélandais des qualités d'endurance et de courage, des sentiments de solidarité et de fraternité et un fort sens de l’engagement. Certaines dates, auxquelles se sont déroulées les pires batailles de la guerre sont devenues des repères dans la mémoire nationale néo-zélandaise ; en particulier les débarquements de 1915 à Gallipoli, en Turquie, qui  se sont soldés par un échec. Sur le front occidental, où la Nouvelle-Zélande a subi les trois quarts de ses pertes, on se souvient également des batailles de la Somme, de Passchendaele et de Messines.

 

En quoi 1918 et sa mémoire ont-elles joué un rôle dans la formation de l'identité nationale néo-zélandaise ?

 

À la fin de la guerre, les Néo-Zélandais n'ont pas pu rentrer chez eux immédiatement en raison d'une pénurie de navires et de la participation de certains d’eux à l'occupation de l'Allemagne. Ceci a beaucoup marqué les soldats et leur famille. Par ailleurs, la signature du traité de Versailles par la Nouvelle-Zélande a  offert au pays une nouvelle place sur la scène internationale.

 

La Première Guerre mondiale a eu un impact profond et durable sur la Nouvelle-Zélande, notamment pour ceux qui ont parcouru d'énormes distances pour prendre part à une guerre à l'autre bout du monde, et pour ceux qui y sont restés. Les effets de la guerre sont encore  présents aujourd'hui ; non seulement dans nos symboles et nos monuments commémoratifs, mais aussi dans nos politiques et nos valeurs, dans nos amitiés et nos alliances internationales, ainsi que dans notre sentiment d'appartenance à une nation.

 

Depuis 2014, le programme du centenaire de la Première Guerre mondiale en Nouvelle-Zélande encourage les gens à explorer la manière dont ces expériences de guerre ont contribué à façonner notre identité nationale. Parmi les  actions commémoratives, on peut citer l’érection et la rénovation de monuments, la  création de spectacles musicaux et théâtraux, ainsi que la réalisation de nombreux projets pédagogiques par des scolaires.

 

Quelles seront les principales commémorations de votre pays en 2018 ?

 

Le 4 novembre 2018, la Nouvelle-Zélande organisera une cérémonie nationale en France pour marquer le centenaire de la libération de la ville du Quesnoy. Une semaine seulement avant la fin de la guerre, début novembre 1918, la division néo-zélandaise a repris la ville aux Allemands. Depuis lors, Le Quesnoy et la Nouvelle-Zélande entretiennent des liens privilégiés. La ville a même donné des noms de personnalités et lieux néo-zélandais à certaines de ses rues et à l’une de ses écoles. La Nouvelle-Zélande commémorera aussi bien sûr le 11 novembre 1918, aux côtés de la France.

 

Autre symbole de la relation étroite qui unit nos deux pays et de la mémoire qu’ils ont en partage, le monument commémoratif français au sein du Pukeahu National War Memorial Park à Wellington que la Nouvelle-Zélande accueillera en 2018. Ce monument a été financé par le ministère des armées, au travers de sa Direction des patrimoines, de la mémoire et des archives (DPMA), qui a également participé à sa conception, notamment en co-organisant un séminaire franco-néo-zélandais, ainsi qu’au choix du projet lauréat.

La rédaction

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2018 : Année Clemenceau

Le 11 novembre dernier, le Président de la République a rendu hommage à la figure de Georges Clemenceau, en visitant son appartement parisien, devenu aujourd’hui un musée. L’occasion pour lui d’annoncer que l’année 2018 serait "l’Année Clemenceau".

Le président de la République, accompagné de Jean-Noël Jeanneney, inaugure le nouveau musée Clemenceau à Paris, 11 novembre 2017
Le président de la République, accompagné de Jean-Noël Jeanneney, inaugure le nouveau musée Clemenceau à Paris, 11 novembre 2017 - © Lentignac / Musée Clemenceau

À Paris, au rond-point des Champs-Élysées, les statues de deux chefs de guerre se font face. À la sortie du métro, se dresse, immense, celle du général de Gaulle ; de l’autre côté de l’avenue s’élève celle de Georges Clemenceau. En place depuis 1932, elle figure le Père la Victoire en mouvement, vêtu d’un grand manteau, chaussé de guêtres, l’écharpe au vent, tel qu’il le fut lors de ses visites aux poilus. De nos jours, cette représentation est, sans aucun doute, la plus vivace dans la mémoire des Françaises et des Français.

 

En 2018, elle sera renforcée par la décision du président de la République de rendre hommage, dans le cadre de la commémoration du centenaire de la Grande guerre, au vainqueur qu’a été Georges Clemenceau, fondateur de la Troisième République qui, appelé par Poincaré à la présidence du Conseil en novembre 1917, s’est engagé à "vaincre ou mourir". Malgré la légitimité de ce choix, il serait réducteur de figer Clemenceau dans son image de guerrier et de résumer sa carrière à celle d’un stratège agressif et belliciste.

 

"LA PAIX, NOUS LA VOULONS"

 

En 1917, Georges Clemenceau et son gouvernement ont répondu présent pour "travailler", travailler à la "guerre de salut" et œuvrer pour la paix. Ainsi, le 20 novembre 1917, dans sa déclaration ministérielle à la Chambre des députés, le Tigre s’engage à mener "une guerre intégrale" parce qu’il veut au plus vite la fin du conflit meurtrier : "La paix, nous la voulons, nous nous sacrifierons tous pour l’obtenir dans des conditions de justice et de beauté qui soient dignes de notre pays". Plusieurs raisons expliquent l’acharnement de Clemenceau à arrêter la guerre. La principale est son aversion viscérale pour la violence extrême, exécration largement nourrie par les visites qu’il fait au front, dès septembre 1915 en tant que président de la commission de l’Armée du Sénat.

 

En effet, sa première visite, en Champagne, n’est pas uniquement institutionnelle. De Suippes à Souain, elle lui permet de rencontrer ces hommes "dans les tranchées, qui sont d’ailleurs dans un état épouvantable par suite de l’accumulation de la boue et des débris de toutes sortes, [ces] hommes qui font preuve du courage le plus tranquille", comme il l’exprimera devant la commission de l’Armée du Sénat le 30 septembre 1915.

 

De plus, ce premier contact avec le terrain lui offre l’occasion de se rapprocher par la pensée d’Albert, son petit frère chéri pour lequel il s’inquiète fort, regrettant de ne pouvoir prendre sa place sur le champ de bataille. Enfin, cette première visite, prélude à bien d’autres, inscrit à jamais le souvenir du sergent Poissonnier, qui "a autre chose à faire que de nous garder dans sa mémoire, anxieuse d’avenir" mais que "Lui [Clemenceau], il n’oubliera pas". C’est ainsi qu’il évoque le sergent Poissonnier dans le quotidien L’Homme enchaîné, le 6 octobre 1915. L’admiration et la sincère affection que le président du Conseil éprouve pour les soldats est le moteur constant de son engagement pour la paix. Ebranlé, jadis, par une visite sur les "ruines fumantes" de 1870 en compagnie de son ami Scheurer-Kestner, il est profondément convaincu de l’urgence d’arrêter la guerre au plus vite quand celle-ci ne peut être évitée. Cette horreur du sang versé est issue de l’expérience et de la philosophie sur l’existence du "grand homme".

 

UNE PERSONNALITÉ FLAMBOYANTE ET COMPLEXE

 

Par conséquent, décréter l’année 2018 comme "Année Clemenceau" est non seulement rendre hommage à l’intelligence et à l’énergie de l’homme d’État mais aussi aller à la rencontre d’une personnalité flamboyante, complexe et plurielle. Célébrer le Père la Victoire, c’est suivre une infinité de chemins, selon nos intérêts, nos envies et notre humeur.

 

Né en Vendée, monté à la capitale pour finir "sa médecine", enfermé, en 1870, dans Paris assiégé, maire sous la Commune, docteur des pauvres à Montmartre, député, sénateur, dreyfusard, journaliste, écrivain, ami des artistes comme Monet, ministre de l’Intérieur puis président du Conseil, grand voyageur, Georges Clemenceau fut constamment dans l’action et dans l’idéal. Insaisissable et contradictoire, il fut parfois difficile de le comprendre. Voilà pourquoi, en 2018, de nombreux événements organisés ou soutenus par la Mission du centenaire, les ministères de la culture et des armées (direction des patrimoines, de la mémoire et des archives) et les lieux de mémoire vont se succéder.

 

UNE SAISON CLEMENCEAU

 

Depuis fin janvier, sur un site internet dédié sont disponibles un calendrier détaillé de l’année 1918, des documents et articles, une riche iconographie, et un suivi des initiatives de la Présidence de la République. Plusieurs documents d’archives conservés au service historique de la défense, et rassemblés par le général Mordacq, chef du cabinet militaire de Clemenceau, sont en cours de numérisation. Au total, 10 000 vues sont concernées.

 

À Paris, le musée Clemenceau accueille le public afin de révéler, dans une galerie rénovée avec le soutien de la direction des patrimoines, de la mémoire et des archives du ministère des armées, non seulement les différents visages et les nombreux combats du "républicain de bataille" mais aussi l’immense culture et la tendresse de l’homme privé, dans son appartement laissé en l’état depuis le 24 novembre 1929, jour de son décès. Tout au long de l’année, expositions et visites guidées y seront organisées.

 

À Mouilleron-en-Pareds, l’inauguration de sa maison natale transformée en musée national sera, en juin 2018, le grand événement vendéen. Maison-musée, elle "conservera l’émotion d’un lieu de mémoire et présentera le parcours d’un homme d’idées qui a marqué l’histoire de France par sa pensée et son action" comme aime à la présenter sa conservatrice en chef, Marie-Hélène Joly. À quelques kilomètres de là, à Saint-Vincent-sur-Jard, "la Bicoque", maison de cœur de Clemenceau à la retraite, honorera, elle aussi, par des conférences et des manifestations, l’hôte qui recevait à sa table ses nombreux amis et qui, dans le silence et la solitude de la nuit, rédigeait textes littéraires et lettres d’amour, face à la mer.

 

Tout cela aidera à mieux saisir le sens du Serment à Clemenceau prononcé, le 11 novembre 1941, à la BBC par le général de Gaulle. Assurément, lorsque ce dernier commençait par ces mots inoubliables : "Au fond de votre tombe vendéenne, aujourd’hui 11 novembre, Clemenceau, vous ne dormez pas !", le chef de guerre, qu’il était alors, savait que le "Vieux Tigre" pouvait inspirer la France pour la victoire immédiate et le siècle à venir. Une exposition au Panthéon en novembre 2018 en témoignera.

Sylvie Brodziak - Maîtresse de conférences HDR en littérature française et histoire des idées, université de Paris Seine-Cergy-Pontoise

Pour en savoir plus

www.clemenceau2018.fr

www.musee-clemenceau.fr

 

Bibliographie

Clemenceau, Sylvie Brodziak, Presses universitaires de Vincennes, 2015.

Clemenceau au front, Samuël Tomei, éditions Pierre de Taillac/ministère de la Défense, 2015.

Dictionnaire Clemenceau, Sylvie Brodziak et Samuel Tomei (dir.), préface de Jean-Noël Jeanneney, collection Bouquins, Robert Laffont, 2017.

 

Lieux de mémoire

Musée Clemenceau

Musée des Deux Victoires - Clemenceau-de Lattre

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Lens' 14-18 - Centre d'Histoire Guerre et Paix

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Situé à Souchez, au cœur du front d'Artois, Lens' 14 - 18 Centre d'Histoire Guerre et Paix présente la Première Guerre mondiale sur le sol du Nord et du Pas-de-Calais.

Le centre international propose une collection exceptionnelle de documents iconographiques : cartes animées, lettres, photographies d'archives parfois inédites, films d'époques et des objets emblématiques en provenance du monde entier.

 

Source : Lens' 14-18 - Centre d'Histoire Guerre et Paix

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