Opération "Jubilée", Dieppe - 19 août 1942

Avec l'attaque allemande de l'Union soviétique le 22 juin 1941, l'agression japonaise de la base américaine de Pearl Harbor le 7 décembre suivant et l'entrée subséquente des États-Unis dans la guerre, le conflit devient mondial.

 

Au début de l'année 1942, les forces de l'Axe - Allemagne, Italie, Japon - sont victorieuses sur tous les fronts. Les Soviétiques, en particulier, rencontrent de sérieuses difficultés face aux troupes allemandes. Ils souhaiteraient que les Alliés ouvrent à l'Ouest un nouveau front qui les soulagerait. L'état des forces alliées ne permet pas, toutefois, d'envisager un débarquement en Europe avant 1943.

 

 

Le système défense allemand à l'ouest à l'épreuve

 

Les raids sur Bruneval et Saint-Nazaire de février et mars 1942 ont infligé des pertes sensibles à l'ennemi par la destruction, notamment, d'un radar allemand de type nouveau. Les Alliés envisagent alors la possibilité d'une opération de grande envergure sur les côtes françaises, destinée à éprouver le système de défense allemand à l'Ouest.

 

Leur choix se porte sur Dieppe, port de Haute-Normandie assez proche de la Grande-Bretagne, ce qui rend possible une couverture aérienne continue. Par ailleurs, les défenses allemandes de cette région sont estimées moins redoutables que celles aménagées sur les côtes du Pas-de-Calais. Le relief alentour est toutefois fortement accidenté, caractérisé par de hautes falaises quasiment infranchissables pour qui vient de la mer, ce qui limite les lieux d'intervention.

 

La côte dieppoise se caractérise par ses hautes falaises, quasiment infranchissables sauf aux débouchés des valleuses. Source : DR

 

 

Un plan d'action est établi en avril par le haut commandement allié.

 

Le but de l'opération, qui porte alors le nom de "Rutter", est de détruire les défenses côtières et le maximum d'infrastructures stratégiques : aérodrome, station radar, centrale électrique, installations portuaires et ferroviaires, dépôts de munitions et de carburants, ainsi que de saisir des documents au quartier général de la division allemande supposé installé à Arques-la-Bataille.

Le plan prévoit une attaque centrale sur Dieppe précédée par des attaques sur les flancs, à Puys et à Pourville, situés de part et d'autre du port, et par des attaques aéroportées sur les batteries plus éloignées de Berneval et de Varengeville. Au préalable, le front de mer doit être la cible d'un bombardement aérien. L'exécution du plan est confiée aux Canadiens. L'opération est fixée au 4 juillet mais, en raison de conditions climatiques défavorables, elle est repoussée puis finalement annulée.

 

Très rapidement, ce projet est à nouveau remis à l'étude. Sous le nom d'opération "Jubilee", le plan est donc repris, avec quelques modifications : pas d'intervention des parachutistes et pas de bombardement préliminaire. À Varengeville et Berneval, des commandos, amenés par mer, sont chargés de neutraliser les batteries allemandes. En amont et en aval de Dieppe, l'attaque est confiée aux troupes débarquant à Puys et à Pourville. L'heure de ces débarquements est fixée à 4h50, l'attaque sur Dieppe étant prévue à 5h20, les défenses latérales devant être tombées aux mains des Alliés à ce moment-là. L'intervention ne doit pas durer plus d'une dizaine d'heures.

 

 

 

Cartes des opérations. © MINDEF/SGA/DMPA/Joëlle Rosello

 

 

Les troupes sont sous les ordres du capitaine de vaisseau Hugues Hallett, pour les forces navales, du général Roberts, commandant la 2e division d'infanterie canadienne, pour les forces de débarquement et du vice-maréchal de l'air Leigh Mallory, pour l'aviation.

 

Les forces de débarquement comptent quelque 4 965 Canadiens et 1 100 Britanniques ainsi qu'une cinquantaine de Rangers américains et quelques hommes de la France combattante répartis au sein des unités canadiennes et britanniques, soit au total plus de 6 000 hommes. La flottille destinée au transport des troupes et à leur mise à terre se compose de près de 200 bâtiments ou engins de débarquement. Huit destroyers, dont un battant pavillon polonais, constituent le corps de bataille de l'expédition.

 

 

Les troupes canadiennes s'apprêtent à débarquer. Source : Collection DMPA

 

Le dispositif de soutien comprend deux canonnières, une trentaine de vedettes et de chaloupes à moteur, ainsi que sept chasseurs de sous-marins français, dont trois armés par la Royal Navy et quatre par les Forces navales françaises libres. L'appui aérien est assuré par près d'un millier d'appareils, essentiellement des chasseurs britanniques et quelques bombardiers américains.

 

La défense de Dieppe incombe à la 302e division d'infanterie allemande. Les effectifs sur les différents lieux de débarquement sont estimés à un total de quelque 2 000 hommes. De Berneval à Varengeville, le front s'étend sur dix-huit kilomètres. Des batteries de côte et de campagne, des pièces antichars, des nids de mitrailleuses, des blockhaus et divers ouvrages fortifiés défendent la côte et le port. Des barrières de barbelés, voire des murs et des fossés antichars barrent les plages principales. Au large, l'accès à la côte est défendu par un important champ de mines. La couverture aérienne repose quant à elle sur quelque 400 appareils de la Luftwaffe, des chasseurs pour la plupart.

 

Le 18 août, à 10h00, l'ordre d'exécution définitif est donné. Les troupes embarquent dans l'après-midi à Newhaven, Southampton, Shoreham et Portsmouth, au sud de l'Angleterre. Dans la soirée, les bâtiments des forces de débarquement appareillent.

 

Le 19 août, vers 3h00, les opérations de débarquement commencent. Les hommes des quatre premières vagues d'assaut prennent place à bord des péniches destinées à les transporter sur leurs lieux de débarquement respectifs. Tout se passe bien jusqu'au moment où la canonnière ouvrant la voie au commando n° 3, qui doit débarquer sur les plages de Berneval et de Belleville-sur-Mer, se trouve prise dans un convoi allemand en provenance de Boulogne. L'affrontement s'engage. L'unité britannique essuie des pertes sérieuses, tant en hommes qu'en matériels, et ne peut plus opérer qu'avec des moyens restreints.

 

Le commando n° 3, qui ne compte plus que sept embarcations sur vingt-trois, se rend sur son objectif. Débarqués à Belleville, sur la plage du Val-du-Prêtre, à 4h45, les dix-neuf hommes du major Young atteignent le plateau et parviennent à neutraliser la batterie de Berneval pendant une heure et demie. À 8h10, à court de munitions, les hommes rembarquent. Mais à Berneval-plage, l'opération échoue. Les Anglais débarquent sous le feu nourri des Allemands. Ils sont une centaine à s'élancer sur la plage où les tirs ennemis rendent toute progression impossible. Vers 10h00, bloqués au pied des falaises après une lutte de près de cinq heures, les commandos se rendent sans avoir pu rejoindre les hommes de Young.

 

Illustré patriotique publié en 1948. Source : Collection particulière

 

A l'autre extrémité de la zone d'opération, le commando n° 4 est chargé de neutraliser la batterie de Varengeville-sur-mer. Divisés en deux groupes, les 250 hommes du lieutenant-colonel lord Lovat débarquent à Vastérival et Quiberville et détruisent les six pièces de la batterie après l'avoir enlevée à la baïonnette. Ayant accompli leur mission sans trop de pertes, les Anglais se replient et rembarquent vers 7h30, emmenant quatre prisonniers allemands.

 

A Puys et à Pourville, en amont et en aval de Dieppe, ainsi qu'à Dieppe même, l'exécution des opérations incombe aux Canadiens. Parvenus à destination, ils sont presque partout pris sous les tirs continus de l'ennemi et restent pour la plupart cloués sur les plages.

 

Débarqués à Puys avec un quart d'heure de retard sur l'horaire prévu, les hommes du Royal Regiment of Canada, bloqués par le mur qui coupe la plage en deux et ne leur offre aucune protection, sont anéantis dès les premières minutes du débarquement. Seuls une vingtaine d'entre eux parviennent à quitter la plage. Les pertes sont terribles : sur quelque 650 hommes, 128 sont tués et plus de 250 faits prisonniers. L'opération est un échec total. Les défenses allemandes situées sur la falaise qui commande l'accès sur Dieppe, notamment, ne peuvent être neutralisées.

 

Le South Saskatchewan Regiment et les Queen's Own Cameron Highlanders of Canada, débarquent à l'heure prévue à Pourville, sans rencontrer trop de difficultés. Poursuivant leur progression à l'intérieur des terres, les hommes se heurtent cependant à une résistance de plus en plus vive. Après s'être emparés de quelques positions, ils sont contraints de céder le terrain et rembarquent en fin de matinée. Les pertes sont sévères ; sur un millier d'hommes, à peine plus de la moitié parvient à rembarquer à Pourville.

 

À 5h20, l'attaque frontale sur Dieppe s'engage. Le Royal Hamilton Light Infantry et l'Essex Scottish débarquent sous un déluge de tirs des batteries allemandes. La plupart des Canadiens restent coincés sur la plage tandis qu'une poignée d'hommes parvient à investir le casino et à pénétrer à l'intérieur de la ville. Trop peu nombreux, ils ne peuvent aller bien loin. Les chars de combat, amenés sur des LCT (landing crafts tanks) spécialement aménagés, restent pour la plupart immobilisés sur la plage. Pris sous le feu de l'ennemi, ils sont systématiquement détruits et ne peuvent apporter un soutien efficace.

 

 

 

Bateau et chars détruits. Source : Collection DMPA

 

Ceux qui atteignent l'esplanade, bloqués par les dispositifs antichars, ne peuvent entrer dans la ville. Les Fusiliers Mont-Royal et les commandos des Royal Marines, débarqués en renfort, ne peuvent plus renverser la situation. Au final, aucun des objectifs n'est enlevé.

 

Sur les plages, ce n'est que désolation. À 9h35, l'ordre est donné de se préparer à évacuer ce qui peut encore l'être.

 

 

Rapatriement de blessés à bord d'un navire allié au large de Dieppe. Source : Collection DMPA

 

À 13h30, le dernier bateau quitte la côte pour rejoindre l'Angleterre, laissant derrière lui quelque 3 000 hommes, tués ou prisonniers. Les véhicules, l'équipement et de nombreuses armes sont abandonnés sur place. Neuf heures après le début de l'attaque, l'opération se solde par 1 197 morts ou disparus, près de 1 500 blessés et quelque 2 000 prisonniers, dont la plus grande partie dans les rangs des Canadiens (plus de 900 morts). 34 bâtiments, dont un destroyer, et 108 avions alliés sont perdus. Du côté allemand, les pertes sont estimées à 350 tués ou disparus, quelques centaines de blessés et 34 prisonniers. La Luftwaffe perd 48 appareils.

 

À l'issue de l'opération, quelque 2 000 soldats alliés restent aux mains des Allemands. Source : Collection DMPA

 

 

 

Prisonniers canadiens. Source : Collection DMPA

 


Une sous-estimation des défenses allemandes, la faiblesse des moyens consacrés au soutien aérien et naval, l'emploi de matériels inadaptés, la carence des transmissions, la rigidité excessive du plan d'action sont les raisons le plus souvent retenues pour expliquer cet échec militaire. Elles sont autant de leçons, chèrement payées, dont les Alliés tirent les enseignements pour la préparation des débarquements ultérieurs : Afrique du Nord, Sicile, Italie... et, finalement, Normandie.

 

 

Tract du Courrier de l'Air délivré par l'aviation britannique relatant l'opération. Source : Collection DMPA
 

Résumé :

Le 19 août 1942, les 6 000 hommes de l'Opération Jubilee débarquent à Dieppe et dans ses environs pour y détruire défenses côtières et infrastructures stratégiques. L'échec est cuisant pour les alliés canadiens, britanniques, américains et français piégés par l'armée allemande, mais il apporte de précieux enseignements pour les débarquements futurs.

 

 

Monument dédié au Royal Regiment of Canada et les blockhaus allemands qui tiraient à vue sur la plage, Puys. Source : Collection particulière

 

Source : MINDEF/SGA/DMPA Collection "Mémoire et Citoyenneté" n°27