Produire pour la Victoire

 

Produire pour la Victoire

 

La mobilisation industrielle

 

Lyon, usines de l'ancienne exposition, société l'éclairage électrique. Grand hall des obus de 155 photographe : Gabriel Boussuge. Source : ECPAD

 

 

Dès la bataille de la Marne, la nécessité s'impose de compléter la mobilisation des hommes par la mobilisation de l'industrie. En septembre 1914, la défense nationale produisait 10 000 obus de 75 quotidiennement, alors qu'une batterie de 4 pièces en consommait 1 000 par jour de combat. Le Haut Commandement exige la livraison de 100 000 obus par jour, chiffre atteint dès le printemps de 1915. Deux décisions primordiales lancent cette planification de l'industrie de guerre : l'appel aux sociétés privées (Citroën, Schneider, Saint-Chamond), avec avance de capitaux pour créer les unités de fabrication indispensables à la remise en route et surtout à l'augmentation des volumes de production. Jusqu'à la fin de 1915, 500 000 ouvriers quittent le front pour les ateliers et les poudreries.



Au total, au début de 1918, cette main-d'oeuvre industrielle d'affectés spéciaux atteignait 518 000 hommes environ, non compris 300 000 autres détachés dans l'agriculture (chiffre de l'été 1917), pour un effectif total des forces armées de 5,2 millions. Ce n'était pas suffisant mais, très vite, l'Armée s'opposa à des retours trop importants vers l'arrière, soit qu'elle craignît l'affaiblissement des effectifs proprement combattants, soit qu'elle eût elle-même besoin de ces spécialistes pour ses services : chemins de fer, ateliers de réparation, artillerie et génie, etc. Il fallut donc avoir recours à d'autres réservoirs de main-d'oeuvre, et d'abord aux femmes.

 

Lyon, usine de l'ancienne exposition, société l'éclairage électrique vérification des ébauches de 75 (juin 1917), photographe : Gabriel Boussuge. Source : ECPAD

 

 

Ce ne fut pas toujours sans réticences de la part des intéressées. Dans la région de Bar-le-Duc, des réfugiées venues du nord du département occupé refusent d'aller en usine pour améliorer leur sort. Craignant la promiscuité de l'atelier, ses émanations toxiques qui "donnent des maladies", elles préfèrent continuer à vivoter avec l'allocation de 1,50 F par jour. Mais au total, ce recrutement fut assez général pour engendrer une nouvelle mentalité féminine dans le pays.


En 1918, il y a dans l'armement 425 000 ouvriers civils, 430 000 femmes, 330 000 adolescents de moins de 18 ans, 13 000 mutilés, 108 000 étrangers, 61 000 coloniaux, 40 000 prisonniers de guerre et 497 000 militaires affectés à l'industrie.

 

Malgré la grave question des matières premières (les grands bassins houillers et ferrifères du Nord et de l'Est sont occupés), l'industrie se réoriente vers une structure moderne. Jusqu'à la fin de la guerre, la France fut le producteur d'armes le plus important des Alliés, grâce aux importations de coke, de houille et de fer.

 


Cité par Gerd Hardach, L'autre front, 1914-1918 Cahiers du "Mouvement social", N° 2, 1977, p. 87

 


Pour l'aviation, un effort aussi intense est réalisé et 1918 a presque doublé la production de 1917.

 

Cité par J.M. Laux, L'autre front (...), p. 182

 

 



Les grèves

 

Dans la première moitié de l'année 1918, le moral des Français reste incertain et, dans les régions industrielles, l'agitation sociale reprend. (29 départements ont plus de 10 000 ouvriers travaillant dans les usines de guerre ; le département de la Loire en compte 108 000, celui du Rhône 76 000, etc.). Le sort de la guerre est tout autant dans les mains de l'ouvrier que dans celles du "poilu". Albert Thomas, sous-secrétaire d'État socialiste à l'Artillerie et aux Munitions, l'avait rappelé au Creusot en 1916 : "La Victoire plane là, dans la fumée qui emplit cette vallée. C'est sur vous, camarades, que nous comptons pour la saisir."

 

Albert Thomas, sous-secrétaire d'État socialiste à l'Artillerie et aux Munitions - photographe : Albert Moreau. Source : ECPAD

 

 

En 1917, l'agitation ouvrière avait inquiété les autorités. Les services du "moral" dressent alors une liste de grands centres industriels où les troubles sont d'autant plus à craindre que la population d'origine a été grossie par une population nouvelle, "déracinée". Certains de ces centres connaissent une recrudescence de la contestation au printemps 1918. Le 14 mai, à Grenoble, les 28 usines travaillant pour la guerre sont arrêtées. A Vienne, le 21, la grève générale est déclarée et toutes les usines textiles ou métallurgiques se joignent au mouvement qui prend une tendance "révolutionnaire et pacifiste".

 

Dans le Gard, c'est aux forges de Tamaris que le 21 mai une grève concerne 2 076 ouvriers sur 2 430 (dont 1 362 sont des mobilisés) et s'étend aux forges de Bessèges.

 

Dans le bassin charbonnier et métallurgique de la Loire, le 1er mai est agité : 30 000 grévistes à Saint-Étienne, les mouvements sont également importants .à Firminy et au Chambon-Feugerolle.

 





La grève générale, violente, éclate le 18 mai et s'étend rapidement. Le 21 mai, elle touche l'essentiel des centres industriels de la Loire. Plus de 10 000 personnes décident de ne reprendre le travail que si des pourparlers d'armistice sont engagés. Malgré des échauffourées avec la police et la cavalerie (des femmes essaient d'empêcher, en gare, le départ des rappelés des classes 1911, 1912 et 1913), le mouvement s'essouffle dès le 25 et, le 28, les choses rentrent dans l'ordre. La capitale avait connu également sa flambée d'agitation ouvrière, le 13 mai.

 

Paris, usine Panhard et Levassor, 19 avenue d'Ivry, atelier de montage des moteurs (février 1917). Photographe : Gabriel Boussuge. Source : ECPAD

 


Le 14, le mouvement, parti surtout de Renault (grève à 100 %), gagne toute la région parisienne où, dans les 57 usines travaillant pour la défense, on compte 105 130 grévistes sur 127 700 ouvriers.

 

Mais dans le même temps où la grève s'étend à la périphérie du mouvement, elle fléchit à son centre d'origine. Dès le 16 mai, 50 % de grévistes de Renault reprennent le travail. Le 21, le mouvement a cessé.

 

En fait, les offensives allemandes rendent les grèves impopulaires. Et bien des ouvriers pensent que ce n'est pas le moment de nuire à l'effort de guerre.

 

"Que ce soit à Paris, dans l'Isère ou dans le Gard, ces mouvements de grève du printemps 1918 présentent des caractères assez semblables. Il n'y a pas de doute qu'ils reflètent le pacifisme d'une fraction non négligeable des masses ouvrières, mais leur déroulement montre tout autant l'incertitude de pacifistes qui veulent la paix, mais qui ne savent pas comment l'obtenir. D'où presque immédiatement l'impasse et à très bref délai l'asphyxie de grèves qui ne débouchent sur rien. Les ouvriers se heurtaient à une évidence : dans un pays en guerre, on ne peut être, si l'on veut aller au-delà des mots, pacifistes, sans être révolutionnaires et sans tirer les extrêmes conséquences, c'est-à-dire la possibilité de la défaite de son pays si l'adversaire n'est pas résolu à la paix. Or, il semble bien que dans leur masse, les ouvriers français n'étaient pas défaitistes." J J Becker, Les Français dans la Grande Guerre, Lafont, 1980, p. 249.

 


Des grévistes de Saint-Étienne sont rappelés aux armées et versés au 149e R.I. à Épinal. Leur moral paraît bon et ils semblent surtout préoccupés de se justifier. "Quant aux idées pour le moment comme pour l'avenir, j'en ai qu'une, faire mon devoir de Français, car j'en suis un et je ne me suis jamais vendu ; pour l'avenir, les camarades d'atelier qui auront des réclamations à faire, ils défendront leurs idées tout seul, comme moi qui, en ce moment, je vais faire mon devoir de Français." De CH... 149e R.I. Épinal, à Saint-Étienne, 9 juin 1918. Contrôle postal Epinal, 9 juin 1918. S.H.A.T. 16N1460.

 

J-B Duroselle, après avoir passé en revue les raisons de la flambée soudaine de cette vague de grèves et de leur aussi soudaine extinction, conclut pour sa part : "Il semble bien aussi que beaucoup d'ouvriers, peut-être la majorité, étaient en 1918 d'accord avec la façon dont Clemenceau, Foch et Pétain conduisaient la guerre." J B. Duroselle, Histoire de la Grande Guerre, Editions Richelieu, 1972, p. 288.
 

 

Toulouse, arsenal, atelier de fabrication des balles (avril 1917), photographe : Gabriel Boussuge. Source : ECPAD

 

 

Le consensus national a subi les tensions les plus graves depuis le début des hostilités. Mais l'immense majorité des ouvriers, tout comme l'ensemble de la nation, continue de croire qu'il n'est pas de son intérêt de perdre cette guerre. Ainsi, les grands mouvements de grèves du printemps 1918 prennent fin avec l'offensive allemande de mai 1918, la plus grave et qui sembla près de réussir. Il est clair que les grévistes, s'ils étaient bien "pacifistes", n'étaient pas "défaitistes".

 

 

site internet externe : Site de l'établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense

Source : MINDEF/SGA/DMPA