Récit du Docteur Léon Bonnet

 

Récit du Docteur Léon Bonnet médecin auxiliaire au 93e régiment d'infanterie

 

Appartenant au Service de Santé, j'avais par hasard, été affecté comme médecin auxiliaire (je n'étais qu'étudiant) au 3ème bataillon du 93° Régiment d'Infanterie.

 

C'était au printemps 1916, après l'offensif de Champagne. Quand je me présentais au Commandant de Blois, il était près de midi ; ce dernier me reçut très cordialement et m'invita tout de suite à sa table, où se trouvait déjà le capitaine de Lattre et l'aide major Lauzeral. Dès le début du repas, comme je demandais du pain, le capitaine voyant que j'étais un méridional et voulant accuser encore plus mon accent, me dit : "Voilà du pin...g, du vin..g, et du boudin...g". J'étais décontenancé. Le commandant se mit à rire et me dit : "Ne vous fâchez pas. Vous verrez : le capitaine vous aimera bien !" Et ce fut vrai ! Comme j'étais le plus jeune et le moins gradé de ce petit état major de bataillon, je fus désigné comme "chef de popote".

 

Par la suite, j'ai appris quels étaient les plats préférés du capitaine : asperges à la sauce mousseline, oeufs pochés pas très cuits, tartine de beurre salé, viande saignante, fruits confits plutôt que confiture. Je lui fis apprécier un plat du Midi qu'il semblait ignorer : des "pois chiches" qu'il trouva excellents. Quand il prenait le café, il ne laissait pas fondre le sucre dans la tasse : il en prenait un morceau qu'il mettait dans la bouche et il buvait ensuite le café. Je remarquais aussi que pour manger une orange, il ne la découpait pas tranche par tranche, mais il la divisait en 4 quarts qu'il absorbait ensuite.

 

Quand nous étions au repos, mais seulement au repos, notre table était abondamment garnie car le commandant et le capitaine étaient très larges et me donnaient beaucoup d'argent» Quelquefois, le cuisinier se servait de cet argent pour inviter à sa propre table beaucoup de poilus de ses amis. Comme je le faisais remarquer un jour au commandant et au capitaine, ceux-ci furent d'accord pour me dire "Laissez-faire".

 



J'ai bien connu l'ordonnance du capitaine : Louis Meriaux, qui s'entendait très bien avec le soldat Moysan qui s'occupait de mes affaires.

 

Il le "charria" souvent à cause de sa surdité. Ce dernier au début de la guerre, avait eu les 2 tympans perforés à la suite de l'explosion d'un obus et il aurait pu se faire évacuer ; mais il préféra rester avec nous, au 93°" car il aimait beaucoup le vin et il en avait tant qu'il voulait. Il était sourd et c'est pour cela, peut-être, qu'il n'avait jamais peur ! Quand ça "marmitait" il restait toujours debout et il nous disait : "ce sont des départs (c'est à dire ce sont nos canons qui tirent) ; ce ne sont pas des arrivées (des obus ennemis).

 

Ces réparties avaient le don de faire rire Meriaux et le capitaine lui-même qui avait une grande admiration pour lui et le fit nommer caporal infirmier " Votre mari était très bon pour les soldats". Un jour, nous partîmes tous les deux faire une reconnaissance en première ligne où le bataillon devait relever le soir une autre unité. Il me dit de prendre le caporal brancardier avec moi. Ce dernier était prêtre dans le civil. Il était très gentil mais pas très courageux. (Ce n'était pas le Père Ordonneau aumônier du régiment). Nous étions dans un boyau : le capitaine marchant le premier, je le suivais et le caporal était en arrière. Nous fûmes surpris par un violent bombardement.

 

A chaque explosion d'un obus, le caporal s'engouffrait dans une sape et on ne le voyait plus pendant quelques instants. Le capitaine me criait alors : "Où est le caporal ?" et moi je lui répondais : "il est derrière, il va revenir !". Le capitaine ne lui fit, sur le moment, aucune remontrance, mais le lendemain, il me dit : "Vous direz au caporal de prendre ses affaires, de rejoindre le train de combat (qui était toujours en arrière et se trouvait, de ce fait, beaucoup moins exposé) et d'y rester " II sera là plus tranquille !". Quand je transmis cet ordre, pour exécution, au caporal, ce dernier me fit cette réflexion : "Alors le capitaine pour me donner cette affectation a dû être, hier, très content de moi !" II n'avait pas compris ! 

 

Le capitaine en ce qui me concerne, m'a tiré un jour d'une affaire délicate. Notre bataillon était au repos, dans le secteur de St Quentin dans un village. Comme médecin auxiliaire, j'étais chargé de l'hygiène du camp et notamment je devais veiller à la désinfection de l'eau. II y avait sur place, un tonneau que l'on devait remplir tous les jours, un infirmier passant ensuite pour verser une dose suffisante d'eau de javel pour la désinfecter. Or un jour, le général Franchet d'Esperay, en tournée d'inspection, vient nous visiter. En présence du colonel Lafouge, qui commandait le régiment, il voulut se rendre compte si la désinfection de l'eau était bien faite... II demanda un gobelet, ouvrit le robinet du tonneau, le remplit et voulut en boire une gorgée. Il faillit tomber à la renverse ! car ce qu'il venait de boire.., c'était de l'eau de javel presque pure, en tout cas très concentrée car, on versait bien tous les jours dans le tonneau la dose voulue d'eau de javel, mais le tonneau on ne le vidait jamais : c'était toujours la même eau.



La corvée de poilus chargée de ce service, ne le faisait jamais ; personne au camp ne voulait boire de cette eau, à commencer par le commandant lui-même, on préférait boire l'eau de la fontaine, beaucoup plus fraîche ! Le général se mit dans une grande colère ; comme c'étais le responsable, il me menaça de me faire passer en conseil le guerre." Rien que ça ! ! ! Heureusement que le capitaine de Lattre était là ; il eut un entretien particulier avec le général pour le convaincre que je n'étais pas le seul responsable et l'affaire n'eut pas de suite.

 

Un jour, dans les carrières de Somme-Dieue, près du canal de la Meuse, notre bataillon fut chargé d'une bien triste corvée. Il dut procéder à l'exécution d'un pauvre poilu, Mercier, qui n'appartenait pas à notre 'régiment et qui avait été condamné à la peine capitale par un conseil de guerre. Quand le coup de grâce fut donné, je vis le commandant de Blois tituber d'émotion, le capitaine était très pâle, et moi je ne me sentais pas très bien. Alors le capitaine sortit de sa poche un flacon d'eau de vie, communément appelée "gnôle", et nous bûmes, chacun de nous, une gorgée de ce liquide, pour nous réconforter. Le capitaine s'entendit toujours très bien avec le commandant de Blois, qui fut pour nous un bon père de famille. Aussi quand nous reçûmes l'ordre de monter à Verdun, le commandant se sentant très fatigué, déprimé, laissa au capitaine le soin de le remplacer, et lui remit le commandement du bataillon" C'est alors que le capitaine, en pleine nuit, sans reconnaissance préalable, sans guides, sur un terrain particulièrement difficile, seulement à l'aide d'une boussole, engagea le 3ème bataillon devant Thiaumont et réussit à colmater un trou que l'ennemi avait percé dans nos lignes."

 

II nous sauva ainsi d'une situation très gravement compromise. Quand nous fûmes relevés de cet "enfer" où nous avions perdu beaucoup de monde, nous qui restions - pour nous rendre au cantonnement de repos qui nous avait été fixé - nous marchions lentement, exténués, pleins de boue, dans un état pitoyable" le capitaine ne cessait de passer à côté de la colonne. Tantôt il la dépassait, tantôt il revenait en arrière sans rien dire, puis il disparaissait ... tellement bien que le commandant nous fit cette réflexion : "Je crois que de Lattre est complètement "cinglé" ; Toubib, il faudra le soigner !"

 

... Aussi quelle ne fut pas notre surprise, quand sur le point d'arriver au cantonnement, au sommet d'une petite côte, nous le vîmes surgir sur le bord de la route, monté sur sa jument, plus fringant que jamais. Il nous attendait avec quelques musiciens qu'il avait glanés par ci par là, et quand la colonne fut à sa hauteur, nous entendîmes une vibrante Samble et Meuse, au son de laquelle nous avons défilé comme mus par un ressort. "Nous n'étions plus fatigués". C'est une image qui me restera toujours gravée dans ma mémoire. Ça c'était du de Lattre ! ! !

 

Source : Mindef/SGA/DMPA