1913 Polémique sur la durée du service militaire

La durée du service militaire a nourri le débat politique dès 1872. Le vote de la loi des trois ans en 1913 va ranimer la polémique tout en permettant à l'armée française de faire face à la guerre dans les meilleures conditions.

Jean Jaurès lors d'une manifestation contre la loi des trois ans, Le Pré-Saint-Gervais, 25 mai 1913
Jean Jaurès lors d'une manifestation contre la loi des trois ans, Le Pré-Saint-Gervais, 25 mai 1913 - © Maurice-Louis Branger/Roger-Viollet

Alors que la population de l'empire allemand se chiffre déjà à 67 millions contre environ 40 pour la France et ne cesse de croître, les lois militaires votées à Berlin à partir de 1911 augmentent de façon sensible le différentiel entre les deux armées. Or, à Paris, le service militaire obligatoire a été ramené à deux ans en 1905 et la question de son retour à trois ans est débattue avec d'autant plus de vigueur que les parlementaires radicaux et socialistes privilégient l'appel aux réservistes ou à "l'armée de milice". Le débat se prolonge pendant de longs mois sans réellement progresser. L'élec­tion de Raymond Poincaré à la présidence de la République en janvier 1913 marque une évolution.

 

Après avoir obtenu l'accord du ministre de la Guerre, le général Joffre, chef d'état-major général, reçoit au début du mois de mars le soutien unanime du Conseil supérieur de la guerre. Le dossier peut alors être présenté devant la Chambre des députés, où les débats commencent en juin. L'opposition politique au Parlement, dans la presse et dans le pays se cristallise aussitôt sur cette question qui divise "troisannistes" et "antitroisannistes". La polémique suscite dans les deux camps des discours enflammés qui dérivent en accusations de trahison par les premiers et en antimilitarisme pour les seconds. Ces derniers, de la mouvance radicale à l'extrême-gauche, se rapprochent des socialistes, qui se réclament de la "nation armée" et s'inspirent de L'armée nouvelle de Jaurès. La majorité des radicaux, regroupés derrière Joseph Caillaux, développe essentiellement trois arguments : éviter les dépenses militaires ostentatoires préserve la paix, l'activité économique serait handicapée par le maintien d'une classe supplémentaire sous les drapeaux, cette décision obligerait à des dépenses importantes et donc à une augmentation de la pression fiscale. Les partisans de la loi, de la droite réactionnaire au centre et à quelques radicaux, insistent sur la menace allemande et sur la nécessité de retrouver un quasi-équilibre des effectifs.

 

LE PARTI RADICAL DIVISÉ

 

Le débat se dramatise au point que, devenu président du Conseil le 18 mars, Louis Barthou évoque "une question de vie ou de mort". À Paris comme en province, les manifestations se succèdent. Cette loi ouvre des plaies profondes dans la vie politique nationale. Certains radicaux, comme Paul Doumer, font le choix de la soutenir et entament ainsi un glissement du centre-gauche vers la droite modérée. Le 8 juillet, Joffre soutient le projet devant les députés. Il présente le dossier sous un angle à la fois technique et socialement acceptable : l'augmentation des effectifs est seule susceptible d'éviter une attaque brusquée de l'Allemagne et les corps d'armée de couverture pourront être renforcés.

 

La discussion du texte de loi et de l'article 18 fixant la durée du service militaire à trois ans se poursuit pendant une dizaine de jours. Le discours est plus souvent idéologique que concret et les nombreux projets concurrents sont rejetés. La loi est finalement adoptée le 19 juillet par les députés, puis le 5 août par les sénateurs. Dans les deux assemblées, les groupes radicaux et radicaux-socialistes se sont divisés et au Sénat le président du parti, Émile Combes, a même cru devoir s'abstenir. Immédiatement promulguée par le président de la République, elle est publiée au Journal Officiel le 7 août, mais le débat n'est pas clos. En tribune, lors du vote final, Caillaux a clairement exprimé que les adversaires de la loi allaient faire de ce sujet le thème principal de la prochaine campagne électorale. En attendant, la loi s'applique et à partir de l'hiver suivant, avec l'incorporation de la classe 1913, la France dispose de près de 750000 hommes sous les armes en métropole. Joffre peut poursuivre l'adaptation de l'outil militaire à la menace allemande. Au fil des mois et jusqu'à la veille de la Grande Guerre, de nouvelles unités sont organisées et, en janvier 1914, un 21e corps d'armée est formé sur la frontière de l'Est, par déplacement ou création d'unités.

 

Dans quelques garnisons, des soldats de la classe 1910 sous les drapeaux protestent publiquement contre leur maintien au service, laissant craindre une manipulation partisane dont la presse se fait immédiatement l'écho. Facteur aggravant, durant l'hiver 1913 et le printemps 1914, la situation sanitaire de certaines casernes semble favoriser le développement de maladies. Aussitôt, la presse "antitroisanniste" s'empare du sujet.

 

Le 23, Noulens, le ministre de la Guerre doit prononcer à Argenteuil un discours "que l'on entend qu'imparfaitement tant les clameurs sont vives". Les débats sont houleux à la Chambre entre un gouvernement qui gère les affaires courantes dans l'attente des élections en craignant chaque jour de perdre sa majorité parlementaire et une opposition qui se sent soutenue dans le pays. Pendant la campagne électorale, socialistes et radicaux font de la question de la loi des trois ans leur thème central, mais plusieurs éminents responsables du parti radical admettent désormais la nécessité d'une évolution de l'organisation militaire.

 

Les résultats définitifs des élections législatives, le 11 mai 1914, font apparaître une progression des mouvements de gauche, et en particulier du parti socialiste. Mais cette victoire ne permet pas de résoudre la crise politique, puisqu'à l'exception d'une minorité internationaliste la plupart des parlementaires insistent sur la nécessité d'accorder désormais, selon des formes variables, une priorité à la défense nationale. Le président Poincaré, qui ne veut pas entendre parler d'une remise en cause de la loi, multiplie les consultations. C'est Viviani, finalement, qui parvient à former un gouvernement et obtient le 16 juin un large soutien de l'assemblée en promettant aux députés de reprendre l'étude de tous les dossiers militaires en suspens et d'envisager ensuite, si cela s'avère possible, un "allègement" de la durée du service militaire. C'est avec ce compromis que la France entre en guerre en août 1914.

 

Votée à l'été 1913 et aussitôt mise en œuvre par l'état-major, la loi des trois ans ne pouvait toutefois produire ses pleins effets qu'à partir de 1915, lorsque les unités auraient été formées, équipées, entraînées. Il ne suffit pas, en effet, d'incorporer un conscrit pour disposer d'unités opérationnelles. Les déclarations de guerre, en août 1914, surviennent donc avant que le processus n'ait été mené à son terme, mais la Fiance dispose d'effectifs suffisants, rapidement complétés par la mobilisation. Dès le lendemain de l'assassinat de Jaurès, puis à partir du 26 août avec la constitution du gouvernement d'Union sacrée, les blessures laissées par les débats des années précédentes disparaissent provisoirement devant l'invasion allemande.

LCL Rémy Porte

Pour en savoir plus

Bibliographie :

Jean-Jacques Becker, "Les 'trois ans' et les débuts de la Première Guerre mondiale", Guerres Mondiales et Conflits Contemporains, n°145, 1987.