Denis Peschanski

Directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’histoire et des mémoires de la Seconde Guerre mondiale, Denis Peschanski est intervenu lors d’une conférence au lycée de Metz, portant notamment sur les mécanismes d’élaboration d’une mémoire collective.

Denis Peschanski
Denis Peschanski - © Brigitte Maupetit

Pouvez-vous nous expliquer brièvement les mécanismes de construction de la mémoire ?

 

Prenons deux exemples qui concernent la Seconde Guerre mondiale : l’exode de mai-juin 1940 et les bombardements alliés de 1944 sur la Normandie. Aucun de ces événements, pourtant majeurs, n’a été inscrit dans la mémoire collective car ils ne faisaient pas sens dans la société. Que faire, dans le cas de l’exode de 1940, de la peur qui a jeté sur les routes près de huit millions de Français, fuyant l’avancée fulgurante des Allemands, dont tout le pays a été le témoin, mais qui est associée à des éléments négatifs tels que la honte, la fuite, les pillages ? Dans le cas des bombardements alliés, quel sens donner aux bombes lâchées par ceux-là mêmes qui venaient vous libérer, au prix il est vrai de destructions massives, de villes entières réduites en cendres et de milliers de victimes ? La mémoire est sélective et ne conserve que des faits participant à la construction identitaire et donc porteurs d’utilité sociale. Les conditions de la mise en récit mémoriel ne sont ainsi pas réunies.

 

Pour prendre un exemple contemporain, mes collègues du CNRS et moi-même avons mené une étude sur les attentats du 13 novembre 2015, qui tendent à devenir les attentats "du Bataclan" : les terrasses du Xe arrondissement et le stade de France semblent déjà s’estomper de la mémoire collective. On constate ainsi qu’il y a une représentation très sélective du passé.

 

Quelles sont alors les conditions pour qu’une mémoire soit collective ?

 

Aujourd’hui, nous assistons à un grand débat autour de mots comme mémoire individuelle, partagée, culturelle, collective... Ce sont des sujets extrêmement sensibles. La mémoire collective est une mémoire partagée entre plusieurs personnes appartenant à un même groupe. Contrairement à l’histoire qui repose sur l’importance réelle de l’événement au moment où il a eu lieu, elle est fondée sur le sentiment d’utilité de l’événement pour la construction identitaire de ce groupe.

 

Pour qu’un événement soit retenu dans la mémoire collective, il faut qu’il ait un sens : les aspects positifs comme négatifs du passé - comme la collaboration et le régime de Vichy qui construisent la figure négative s’opposant à celle du résistant - doivent donc avoir une utilité sociale. Ainsi, la fonction de la mémoire n’est pas d’éviter que les mêmes événements ne se reproduisent, ce qui est hélas voué à l’échec, mais de créer un sentiment d’identité, de lien social, afin de permettre à une population d’exister collectivement.

 

Mais la mémoire n’est pas figée, elle évolue et agit dans l’histoire : prenons l’exemple de Jean Moulin, qui n’est inscrit dans cette mémoire collective comme héros de la Résistance qu’à partir de décembre 1964, date de son entrée au Panthéon et du célèbre discours de Malraux. C’est la symbolique derrière le personnage qui le consacre comme héros dans notre mémoire collective.

 

Comment appréhender certains sites mémoriels comme les lieux d’extermination ? Quelle approche privilégier ?

 

Les lieux disposant d’un grand poids mémoriel sont envahis par les touristes. Or ces lieux où l’Histoire a été aussi tragique sont difficiles à appréhender. Auschwitz, par exemple, connait une fréquentation toujours croissante ; des touristes de la mémoire du monde entier viennent par milliers se recueillir sur ce lieu symbolique du drame de la Shoah. Il y a donc un certain besoin de respect et de recueillement qui témoigne de la prégnance de cette mémoire collective. Mais il est essentiel de trouver un équilibre entre le geste et l'objectif de la mémoire, selon le lieu et l'événement. La mémoire est avant tout en nous-même, au travers de nos émotions, dans notre part d’intime, et de notre réflexion sur les événements passés.

 

La visite d’un lieu comme Auschwitz est exigeante : elle nécessite un effort indispensable de chacun pour se confronter à l’indicible et demande aussi un temps important d’appréhension. C’est ce qui a prévalu dans la démarche de vos enseignants et je les en félicite.

Amandine HARTZ