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Septembre 1943, la libération de la Corse

 

Septembre 1943, la libération de la Corse.

 

La Corse, occupée du 11 novembre 1942 au 4 octobre 1943, est située dans un théâtre de guerre qui englobe l'Afrique du Nord, l'Italie péninsulaire et insulaire. Son sort est étroitement lié à l'évolution politique de l'Italie fasciste et à ses péripéties militaires.

 


Le soir du 8 septembre 1943, la BBC annonce un armistice entre l'Italie et les Anglo-Américains. Il est tenu secret depuis sa signature à Cassibile, en Sicile, cinq jours plus tôt, l'Italie craignant avec raison que cette annonce n'accélère le flux des troupes allemandes qui pénètrent sur son territoire depuis août. En Corse, que les Italiens occupent depuis le 11 novembre 1942, un ordre d'insurrection est lancé aux résistants. Il est signé par le comité départemental du Front national, mouvement de résistance initié par les communistes en 1941. Sa décision n'est pas improvisée. Le Front national corse, qui a réussi à unifier la résistance régionale dans le courant de 1943, sait pouvoir disposer d'environ 12 000 hommes prêts à combattre sans attendre un débarquement. Un combat dirigé contre les Allemands puisque l'Italie a capitulé.

 

Libération de l'ïle d'Elbe, Marina di Campo, débarquement des troupes françaises. Source : SHD



Après le débarquement des Alliés en Afrique du Nord le 8 novembre 1942, plus de 80 000 Italiens ont débarqué en Corse à partir du 11 novembre. Une densité record car le territoire compte 8 800 km2 et la population n'excède pas 200 000 habitants (1). Quant à la présence allemande, elle est réduite : une brigade SS installée en juin 1943. Les Allemands ont abandonné aux Italiens la gestion de l'île. Les Corses craignent de perdre l'identité française et subissent beaucoup d'atteintes aux libertés. Les peines de prison sont exécutoires en Italie et les sentences de mort prononcées in presentia par le tribunal militaire sont immédiatement appliquées. Cent dix personnes, surtout des notables, sont internées sans jugement à l'île d'Elbe. La Corse est privée de ses élites. La résistance monte en influence et en effectifs depuis qu'elle est soutenue par des missions venues de Londres et d'Alger à partir du 15 décembre 1942. Les maquisards, cernés dans les réduits montagneux et forestiers, attendent la distribution des armes débarquées par les sous-marins ou parachutées. Le sous-marin français, le Casabianca, commandé par le capitaine de frégate L'Herminier, qui a refusé le sabordage et est parvenu à sortir de Toulon le 27 novembre 1942, réussit six missions clandestines en Corse.

 

Maquisards corses au combat. Source : SHD

 



A cause de l'isolement insulaire et des pertes dues à la répression, la résistance s'est resserrée entre avril et juillet 1943 autour du mouvement resté le plus fort, le Front national corse. En avril, le général Giraud, alors commandant en chef civil et militaire à Alger, a chargé Paul Colonna d'Istria de préparer les Corses au combat. Il sait que la direction du Mouvement est majoritairement communiste mais estime qu'il n'y a pas d'autre choix que de reconnaître la situation. Si la perspective d'une libération semble proche, c'est parce que la situation politique et militaire évolue en Italie : le 25 juillet, après le débarquement allié en Sicile, Mussolini a perdu le pouvoir. En août, des manifestations pour la paix ont lieu dans de grandes villes italiennes. Les Allemands pénètrent en Italie et renforcent leurs positions en Corse en raison de la situation stratégique de l'île sur le flanc ouest de la péninsule. La brigade SS est déplacée dans le sud pour faire la jonction avec la 90e Panzergrenadierdivision qui reçoit l'ordre de passer de Sardaigne en Corse à l'annonce de la capitulation italienne.

 

Le général Giraud à Ajaccio. Source : SHD

 

 

Contacts clandestins avec les Italiens


Depuis la fin de juillet, il y a débat au sein de la direction du Front national : l'insurrection est-elle possible sans un débarquement simultané ? Est-il envisageable de rechercher parmi les occupants des éléments non fascistes, de nouer alliance avec eux, et de pouvoir ainsi compter sur un apport en artillerie lourde et en moyens de transport ? À la fin du mois d'août, la décision est prise : il y aura ordre d'attaquer les Allemands dès l'annonce de l'armistice italien. Des contacts clandestins ont été pris au début d'août par la direction du Front national avec le colonel commandant les Chemises noires (2) à Bastia, Gianni Cagnoni, et le général Stivala qui dirige la garnison italienne à Bastia. Cagnoni s'engage à fournir des renseignements sur les activités policières, à aider à la rédaction de tracts destinés aux soldats italiens et, en cas de débarquement des Alliés, à créer pour eux à Bastia une tête de pont.

 

C'est en fait à Salerne, au sud de Naples, que les Alliés arrivent le 9 septembre. Le soir du 8 septembre, la décision d'insurrection a été maintenue. Colonna d'Istria avertit Alger et somme le général italien Magli, qui commande le VIIe corps d'armée, de choisir entre neutralité, hostilité ou coopération avec les résistants. Premier paradoxe : ce général, qui soumet la population à un régime militaire sans cesse aggravé depuis avril, répond : " ... je suis avec vous ". Le désarroi règne dans ses troupes. Il y a des désertions. Dans la nuit du 8 au 9 septembre, marins italiens et allemands s'affrontent. La ville reste provisoirement aux mains des Italiens. Mais la paradoxale alliance n'est pas assurée : Magli reçoit le 9 septembre le général allemand Von Senger nommé à la tête des forces allemandes dans l'île, l'assure de sa neutralité bienveillante et ordonne de libérer les prisonniers allemands. Il ne reçoit que le 11 septembre l'ordre du Comando supremo de " considérer les Allemands comme des ennemis ".

Le général Magli ordonne la libération des résistants prisonniers en Corse. Reste le sort des déportés corses détenus dans des prisons italiennes ou à l'île d'Elbe. Les Corses incarcérés en Calabre sont délivrés les premiers par les Alliés qui y débarquent le 3 septembre. Parmi ceux de l'île d'Elbe, une quinzaine ont pu s'évader par mer dès l'arrivée des Allemands le 16 septembre. Les autres, transférés en Carinthie, province autrichienne annexée à l'Allemagne, ne pourront rentrer qu'après la fin de la guerre.

 

Sous-marin Casabianca ralliant Alger. Source : SHD



Les Allemands, ulcérés par le comportement des Italiens, les combattent sans merci. La 90e Panzer venue de Sardaigne suit la côte orientale en direction de Bastia reprise dès le 13 septembre. Désormais, le seul port accessible à des secours est Ajaccio. Les résistants retardent les Allemands tout en les affaiblissant et les empêchent de franchir la dorsale montagneuse qui sépare les deux versants de l'île. Patriotes et soldats italiens (environ 20% des effectifs italiens présents en Corse ont choisi de se retourner contre les Allemands) remportent un succès décisif à Levie le 17 septembre.

 

Ils sont alors rejoints par des hommes du Bataillon de choc : 109 d'entre eux ont fait la traversée sur le Casabianca. Ce sont les premiers soldats français arrivés d'Alger à Ajaccio : l'avant-garde des troupes de l'opération « Vésuve » (3) préparée à Alger par le général Giraud et placée sous le commandement du général Henry Martin. Si on excepte un commando américain du capitaine James Pitteri, il s'agit uniquement de troupes françaises, choisies avec discernement en vue de combats en montagne contre un adversaire dont l'armement et les équipements sont supérieurs.

 

Outre les « chocs » du commandant Gambiez, il y a les tirailleurs marocains du colonel de Butler, les tabors (4) marocains du lieutenant-colonel de La Tour ainsi que des spahis marocains, des unités d'artillerie d'Afrique, du Génie, et des télégraphistes. Les « chocs » sont des volontaires animés par le même esprit de résistance que les patriotes. Ils sont issus de différents corps d'armée présents en Afrique du Nord ou évadés de la France occupée. En liaison avec les patriotes corses, ils harcèlent les convois et les postes allemands sur la côte orientale.

 

Les autres troupes ont pour mission d'occuper les cols, de libérer la route côtière et de prendre Bastia. Elles agissent par le sud vers Borgo, par l'ouest sur le col de Teghime où les combats sont très durs, et par le nord-ouest avec le lieutenant-colonel de La Tour. La bataille pour Bastia, qui a lieu par très mauvais temps, dure du 27 septembre au 4 octobre. Le 73e Goum du 6e Tabor entre le premier dans la ville à l'aube. Les pertes des Allemands en Corse et à bord des avions et des navires s'élèvent à 3 000 hommes dont plus de 2 000 tués.

 

 

La Corse, base stratégique opérationnelle

 

Les unités italiennes qui ont combattu l'ont fait sous contrôle interallié. Elles ont perdu plus de 600 hommes. En octobre, elles commencent leur évacuation. 13 000 Corses sont engagés dans la guerre de reconquête. Volontaires ou mobilisés par un simple avis de presse le 30 novembre, ils sont embarqués pour Alger où ils sont enrôlés. Les uns sont intégrés à la 1ère Division Française Libre, d'autres à la 2e Division blindée. La Corse doit à sa position géographique d'être pleinement utilisée malgré la faiblesse initiale de ses équipements. Les Américains y aménagent 17 aéroports. Ils assainissent la plaine orientale toujours impaludée. Ils utilisent au maximum le port d'Ajaccio puisque celui de Bastia est dévasté. La Corse est reliée à l'Afrique du Nord par une ligne maritime dessinée en « zig zag » sur 800 km en fonction des risques d'attaque par la Luftwaffe et les sous-marins allemands. Les Français contrôlent cette ligne par laquelle arrivent matériels, armes, munitions et véhicules.

 

La Corse est désormais une base stratégique opérationnelle. On le voit sur deux terrains : en zone Tyrrhénienne d'abord, avec la reconquête en juin 1944 de l'archipel Toscan (5) puis, en août, en Provence quand la deuxième vague d'assaut alliée part de Corse avec 2 000 bâtiments vers les côtes varoises.

 

 

Notes

 

(1) INED, Le contrôle des recensements, avril-juin 1949, n° 2.

(2) Milice créée en Italie en 1923 pour soutenir le régime fasciste et intégrée en mars 1940 dans l'armée italienne.

(3) Nom de code choisi pour faire diversion.

(4) Bataillons de fantassins marocains constitués en groupe appelés « goums ».

(5) L'île d'Elbe et les petites îles de Pianosa, Monte Cristo et Capraja.

 

 

Source : Hélène Chaubin, historienne, correspondante de l'Institut d'histoire du temps présent (CNRS). Revue "Les Chemins de la Mémoire" n° 133 - Novembre 2003 pour Mindef/SGA/DMPA

Les soldats d'Outre-Mer pendant la Seconde Guerre mondiale

 

Les soldats d'Outre-Mer pendant la Seconde Guerre mondiale

Dans son allocution prononcée à Libreville, au Gabon, le 7 juin 1963, à l'occasion de l'inauguration du monument au capitaine N'Tchoréré (volontaire 14-18, fait prisonnier avec sa compagnie le 7 juin 1940 près d'Amiens, il est abattu à bout portant par des soldats allemands, après avoir revendiqué le droit d'être traité en officier français), l'ambassadeur de France soulignait de quel poids les sacrifices consentis par les soldats venus d'outre-mer avaient alors pesé sur les orientations prises par le général de Gaulle, chef de la France Libre.

 

Le capitaine N'Tchoréré, commandant la 7e compagnie du 53e RICMS. Source : Musée des troupes de marine

 

 

De la campagne de France qui débute le 10 mai 1940, à l'épopée des tirailleurs et des tabors pour la reconquête de notre pays, en passant par l'exemple donné par Félix Eboué, gouverneur du Tchad, se ralliant à la France Libre dès août 1940, la participation de tous ceux connus sous le vocable "d'indigènes" a marqué durablement les esprits.

 

Cet article revient sur l'action de ces soldats durant le conflit, à travers quelques exemples de lieux de mémoire qui gardent le souvenir de ceux qui tombèrent loin de leur terre natale.

 

 

Rappel historique


 

Tirailleurs, caporal du cadre français et soldat indigène, 1885. Source : DR

 

Lors de la conquête de l'Algérie naissent au sein de l'armée française les tirailleurs et les spahis. Les ordonnances royales du 7 décembre 1841 consacrent l'existence des "troupes indigènes" et les organisent en les dotant d'un statut en harmonie avec celui des autres corps de l'armée.

 

Le décret impérial du 10 octobre 1855 crée les trois premiers régiments de tirailleurs algériens, puis celui du 21 juillet 1857, la première unité de tirailleurs sénégalais intégrée à l'infanterie de marine. Sous la IIIe République apparaissent les tirailleurs tunisiens (1884), indochinois (annamites, tonkinois, en 1884), malgaches (1895), marocains (1915).

 

                          

Tirailleur annamite au début du XXe siècle. Source : SHD         
                                             

 

 

 

     Tirailleur tonkinois au début du XXe siècle. Source : SHD

                                                                                           

 

 

Cambodge. Tirailleurs cambodgiens devant la citadelle. Source : Carte postale. DR

 


Durant la Grande Guerre, sur les fronts de France et de Belgique, sur celui d'Orient et en Afrique, ces unités prennent un essor considérable par l'afflux des levées d'hommes aux colonies. De nombreuses nouvelles unités sont formées, dont le bataillon de tirailleurs du Pacifique créé le 4 juin 1916 à Nouméa.

 

Dans les années 20, certaines de ces troupes se battent au Maroc, dans le Rif et au Levant.

 

 

2e régiment de tirailleurs algériens et son drapeau décoré de la Légion d'honneur et de la médaille militaire le 13 juillet 1919 à Paris, place de l'Hôtel de Ville. Source : R. Merly Domaine public.

 

 

 

 

Le Drapeau du 4e régiment de tirailleurs tunisiens, division marocaine, en 1917. Source : R. Merly Domaine public.

 

 

 

 

1939-1940



Lorsqu'en 1939 éclate la guerre, les contingents mobilisés dans tout l'Empire renforcent les unités de l'active, toujours réparties en deux catégories de troupes : celles de l'armée d'Afrique dont l'emblème est le croissant et celles de l'armée coloniale à l'ancre de marine.

 

Tirailleurs sénégalais à l'entraînement sur mortier de 81 mm, Alsace septembre-décembre 1939. Source : ECPAD

 

 

Ainsi, à l'armée d'Afrique, on trouve les Nord-africains (Algériens, Tunisiens et Marocains), et, à la Coloniale, les Noirs d'Afrique occidentale et équatoriale françaises et de Madagascar, les Antillais, Guyanais, Réunionnais, Canaques et Polynésiens, Somalis, Indiens et Indochinois, unis sous le même drapeau.

 

Prisonnier de guerre en 1940. Source : Deutsches Bundesarchiv. Libre de droit

 



En mai 1940, on compte environ 300 000 soldats Nord-africains et près de 300 000 des "colonies" sur plus de 5 345 000 mobilisés. On ne trouve, en revanche, en métropole, que 95 000 Nord-africains et 50 000 coloniaux.

 

Sur le front de France, le Grand Quartier Général des armées met sur pied neuf divisions d'infanterie coloniale, les D.I.C., où les Sénégalais sont amalgamés avec les fantassins des R.I.C., appelés les marsouins, et avec les bigors, artilleurs des régiments d'artillerie divisionnaire de campagne (R.A.D.C.).

 

Il crée aussi des unités de mitrailleurs coloniaux de secteur fortifié (la 42e demi-brigade malgache, les 52 et 55e demi-brigades indochinoises) et des régiments de pionniers sénégalais. Avec les Nord-africains, il forme quatre divisions d'infanterie d'Afrique (D.I.A.), sept divisions d'infanterie nord-africaines (D.I.N.A.), une division marocaine, la D.M. et trois brigades de spahis, algériens et marocains.

 

Les combattants de l'Empire se battent avec acharnement dans tous les secteurs du front en y subissant des pertes sévères : les Nord-africains à Gembloux, en Belgique, et lors de la défense de Lille, dans la Meuse, l'Oise, l'Aisne, le long de la Loire ; les Malgaches dans les Ardennes ; les Sénégalais dans la Somme, la Meuse, l'Aisne, en Champagne, dans le Rhône ; les Indochinois dans les Ardennes, dans l'Eure, en Côte d'Or.

 


Ils subissent aussi les crimes ennemis sous la forme d'exécutions sommaires de prisonniers sur le théâtre même des combats : Sénégalais du 53e régiment d'infanterie coloniale mixte sénégalais (R.I.C.M.S.) à Airaines et à Dromesnil (Somme), Sénégalais du 25e R.T.S. à Chasselay (Rhône), Marocains à Febvin-Palfart (Pas-de-Calais) pour n'en citer que quelques exemples. De plus, dès le 19 août 1940, l'occupant édicte un ordre interdisant de "toucher aux tombes des soldats noirs, d'orner leurs sépultures, de déplacer leurs corps...".

 

 

Monument de Febvin-Palfart. "A la mémoire des 32 soldats marocains de la 1re D.I.N.A. morts pour la France le 30 mai 1940". Source : Serge Pacheka

 

 

La question de la poursuite des combats depuis l'Empire se pose aux pires heures de l'invasion. Elle est tranchée avec l'armistice signé par le maréchal Pétain.



Tous ne se rallient pourtant pas à cette décision. Pour les premiers résistants, l'Empire est, dès le mois de juin 1940 et l'appel du général de Gaulle, une base de reconquête.

 

Il devient, au fil de la guerre, un enjeu stratégique majeur, tant pour les partisans de Vichy que pour les Gaullistes. De lui dépend la suite des combats et l'issue du conflit.

 

En France, au lendemain de l'armistice, des dizaines de milliers de soldats de l'Empire tombent aux mains de l'ennemi qui les interne en France dans des camps dits "Frontstalag". Nombre d'entre eux s'en évadent pour rejoindre la Résistance et participer ainsi à la Libération en 1944.

 

Prisonniers de guerre coloniaux. Source : Fonds Jeanne Joly

 

 

L'Empire dans la guerre de libération



Après le débarquement allié de novembre 1942 en Afrique du Nord, les forces françaises participent à la campagne de Tunisie aux cotés des Anglo-Américains. Ces forces comprennent des troupes de l'armée d'Afrique, placées sous les ordres du général Juin, et des forces françaises libres (1re DFL du général de Larminat et force L commandée par le général Leclerc).

 

Mais c'est avant tout la libération de la Corse, l'entrée dans Rome et le débarquement de Provence qui constituent les principaux faits d'armes des troupes françaises en 1943-1944.

 

Goumiers d'un Tabor marocain montant en ligne. Source SHD

 

 


Pendant la campagne d'Italie, le corps expéditionnaire français (C.E.F.), qui lutte aux cotés des Alliés est composé de deux divisions marocaines, d'une division d'infanterie algérienne et de deux groupes de tabors marocains et de la 1ère DFL.

 

Après la prise de Rome, le 4 juin 1944, et de Sienne le 3 juillet, les troupes sont relevées et retirées du front courant juillet pour être intégrées au sein de l'armée B (future 1re armée française) commandée par le général de Lattre de Tassigny, pour débarquer en Provence en août 1944.

 

Libération de Marseille. Progression des goumiers marocains vers Marseille, août 1944. Source : SHD

 



Ainsi, lorsque la 1re armée française libère la Provence, elle comprend de nombreuses unités où servent en majorité des hommes originaires des colonies : bataillons d'infanterie de marine formés en Afrique noire, B.I.M. du Tchad, B.I.M. du Pacifique, B.I.M. Somalis, régiments de tirailleurs sénégalais, spahis algériens et marocains, régiments de tirailleurs tunisiens, algériens et marocains et commandos d'Afrique où indigènes et blancs étaient amalgamés, sans oublier les goumiers marocains qui ont déjà lutté en septembre 1943 pour la libération de la Corse.

 

Des Africains servent aussi aux régiments d'infanterie coloniale du Maroc (R.I.C.M.), régiment colonial de chasseur de chars (R.C.C.C.), régiment d'artillerie coloniale du Maroc (R.A.C.M.).



Débarquée en Normandie le 1er août 1944, la 2e D.B. du général Leclerc libère Paris avant de foncer vers Strasbourg avec, dans ses rangs, des soldats "indigènes" d'un régiment de marche de spahis marocains, d'un régiment d'artillerie nord-africain et d'un régiment d'artillerie de campagne colonial.

 

Campagne d'Alsace. Front des Vosges, automne 1944. 1re armée française. Patrouille de Sénégalais dans la neige. Source : SHD

 

 

Toutes ces troupes livrent de dures batailles en Franche-Comté, en Alsace, dans les Vosges, puis pénètrent en Allemagne et en Autriche. Des unités nord-africaines et de la 2e D.B. font aussi partie du détachement d'armée du front de l'Atlantique et participent à la reconquête de la Pointe de Grave et à la réduction de la poche de Royan en 1945.



Un sentiment de profonde reconnaissance envers les colonies règne à la libération. Le député guyanais, Gaston Monnerville exprime, ainsi, de façon éloquente, cette idée, devant l'Assemblée consultative, le 25 mai 1945 : "Sans son Empire, la France ne serait qu'un pays libéré. Grâce à son Empire, la France est un pays vainqueur".

 

Dans le climat de l'époque, aucun homme politique n'aurait osé évoquer l'abandon de la moindre parcelle de l'Empire. Pourtant, le conflit a contribué à renforcer les mouvements nationalistes et leur influence, et un fossé s'est vite creusé, après 1945, entre les revendications nationales et la volonté française de maintenir intacte l'unité de l'Empire, préfigurant déjà les guerres d'indépendance de la IVe République.

 

 

 

Les sépultures


 

De nombreuses nécropoles ont recueilli les corps des soldats de l'Empire morts pour la France durant la Seconde Guerre mondiale.

 

Cimetière de Boulouris. Source : Site petit-patrimoine.com

 

 

Cimetière militaire de Sigolsheim. Source : Licence de documentation libre GNU



Exhumés de leurs tombes provisoires, ils ont été réinhumés dans des carrés de sépultures 39-45 à l'intérieur des nécropoles nationales de 14-18, dans des carrés militaires de cimetières civils ou dans des grandes nécropoles de regroupement crées de 1950 à 1975, telles celles de Chastre en Belgique, d'Haubourdin et de Zuydcoote dans le Nord, de Floing en Ardennes, de Condé-Folie dans la Somme, de Sigolsheim en Alsace, de Rougemont en Franche-Comté, de Cambronne-les-Ribécourt dans l'Oise, de Luynes et de Boulouris en Provence, de Fleury-les-Aubrais dans le Loiret...

 

Luynes. "Cet arbre a été planté par les enfants de France en mémoire des combattants tombés en Outre-Mer. Le 2 novembre 1985". Source : DR

 



Leurs tombes sont ornées de l'un de ces emblèmes religieux : croix latine, stèle musulmane, stèle de "libre-penseur", cette dernière, sans aucun signe religieux, étant le plus souvent destinée aux animistes.

 

Monument au col de San Stafano. Saint-Florent, Corse. Source : Forum Maroc. Auteur : Stache

 

 

Monument au col de San Stafano. Plaque Saint-Florent, Corse. Source : Forum Maroc. Auteur : Stache

 

 

 

Cimetière de Saint-Florent, Corse. Source : Forum Maroc. Auteur : Stache      

 

 

 

 

                Cimetière de Saint-Florent, Corse. Source : Forum Maroc. Auteur : Stache

 


Certains cimetières ont un aspect très particulier, comme celui des tabors marocains situé à Saint-Florent (Haute-Corse), ou celui des Nord-africains à Airvault (Deux-Sèvres), mais le plus typique reste le "Tata sénégalais" de Chasselay (Rhône) : il évoque l'enceinte sacrée, le "tata", où dans cette partie de l'Afrique occidentale, reposent les guerriers morts au combat.

 

 

Le tata sénégalais de Chasselay. Source : Richard Monléon SGA/DMPA

 

 

Source : MINDEF/SGA/DMPA

Description, organisation d'un gros ouvrage de la ligne Maginot.

 

Le terme "gros ouvrage" ne figure pas dans le vocabulaire de l'époque. Il est couramment utilisé pour désigner les ouvrages "palmés", servis par des équipages de 500 à 1.000 hommes, possédant généralement 2 entrées (hommes et munitions) et 6 à 17 blocs de combat. On les distingue des petits ouvrages (1 à 4 blocs et 100 à 200 hommes), des casemates d'infanterie, des observatoires et des abris (jusqu'à 250 hommes).

 

Dans le Nord-est, on compte :

 

  • 22 gros ouvrages,
  • 36 petits ouvrages,
  • environ 350 casemates d'infanterie,
  • 14 observatoires isolés,
  • 55 abris.

 



Un ouvrage Maginot est avant tout une "machine de guerre", souterraine, comportant des blocs de combat à l'avant et toute la logistique pour les ravitailler depuis l'arrière et les faire fonctionner.

 

Les blocs de combat se déclinent en combinaisons multiples à partir de plans types :

 

  • casemates comprenant de 1 à 4 créneaux de canons,
  • yourelles à double canon,
  • tourelles et créneau de canon,
  • tourelles de mitrailleuses,
  • observatoires d'infanterie, A ces éléments sont souvent associés des cloches de guetteurs fusilier-mitrailleur, des jumelages de mitrailleuses, des canons anti-chars, des lance-grenades, etc,..

 

Les blocs de combat sont reliès par des puits verticaux - ayant souvent une trentaine de mètres de hauteur et comportant 1 à 2 monte-charge à munitions - à un réseau de galeries de plusieurs kilomètres de longueur, équipées de voies de 60. Ces voies servent au ravitaillement des blocs de combat en munitions stockées dans un magasin principal (M1), situé à l'arrière près de l'entrée des munitions, et dans des magasins secondaires (M2) situés au pied des blocs. Des monorails permettent le transfert des casiers à munitions des magasins sur les wagons, puis des wagons vers les monte-charge, puis de smonte-charge vers les blocs.

 


Les entrées des munitions peuvent être de plain-pied (cas du SIMSERHOF et du HACKENBERG), en plan incliné ou en puits (cas de FERMONT). Les caisses de munitions sont acheminées de l'extérieur par train (SIMSERHOF et HaACKENBERG) ou par camions (FERMONT, où la voie ferrée n'a jamais été raccordée). Les douilles suivent le chemin inverse sauf qu'elles descendent des blocs de combat vers les galeries par des tobogans hélicoïdaux.

 

Pour faire fonctionner tous ces équipements, il faut, d'une part une usine, et d'autre part une caserne et son intendance. L'usine doit essentiellement produire et distribuer l'énergie électrique et traiter l'air. Les gros ouvrages Maginot comportent des centrales électriques autonomes comprenant généralement 4 groupes électrogènes diesel, d'une puissance totale pouvant atteindre 1.000 kW. Les capacités des réservoirs pour assurer une autonomie de 3 mois en temps de guerre atteignent 400 m3 de gas-oil et 400 m3 d'eau de refroidissement. L'alimentation électrique par l'arrière, par lignes aériennes ou enterrées (temps de guerre), ne fut réalisé qu'ultérieurement, à partir de 1936.

 

Le courant électrique est distribué sous plusieurs tensions d'utilisation :

 

  • Force : 440 v ou 220 v alternatif
  • Eclairage : 110 v alternatif
  • Train : 600 v continu
  • Tourelles des blocs de combat : 110 v continu

 

Pour transporter sans trop de pertes le courant électrique sur plusieurs kilomètres de l'arrière vers l'avant, il faut élever sa tension à 3.000 V Le réseau électrique comporte donc de nombreux organes de transformation (transformateurs, convertisseurs) et de volumineux tableaux implantés dans la grande salle électrique de l'usine ou dans des sous-stations réparties dans l'ouvrage.

 


Le système de ventilation est très complexe. Il doit assurer la bonne qualité de l'air dont les sources de pollution sont multiples, notamment en temps de guerre :

 

  • Pollutions internes : gaz des tirs de l'armement (CO), gaz de combustion des groupes électrogènes, air vicié par la présence de l'équipage, risques de feux de câbles, ...
  • Pollutions externes : gaz de combats. Le principe repose sur le traitement de l'air par compartiments étanches séparés les uns des autres par des sas : usine, casernement, blocs, P.C., etc...

 

Dans chaque compartiment, l'air neuf ("pur" ou "dégazé" par filtration) est insufflé et réparti par des gaines dans chaque compartiment, mis en surpression. L'air vicié est évacué par un réseau séparé (exemple : gaine de descente des douilles dans les blocs). Les gaz d'échappememt et les gaz des tirs sont évacués directement.

 

Chaque ouvrage comporte également :

 

  • Un ou plusieurs puits d'alimentation en eau avec citerne de stockage et réseau de distribution,
  • Un réseau d'égouts généralement gravitaire,
  • Un réseau de transmission téléphonique et radio.

 

La vie et le logement des hommes nécessitent une caserne avec chambres, locaux sanitaires, cuisines, infirmerie, etc... ainsi que des logements aux postes de combat. Enfin, l'ouvrage est commandé par un P.C. situé au centre des blocs de combat.

 


Texte tiré de l'expertise technique de 25 sites et ouvrages militaires en Lorraine (2e liste) : ouvrages et sites de la ligne Maginot - Groupement Ellipse-Marquis-Bouquot Doyelle-Girardet-Lepick-Truttmann - mars 2000. L'étude est propriété du ministère de la Défense.

 

Source : EPML

Contre le nazisme, être résistant en Allemagne

 

En Allemagne, la résistance au nazisme ne fut le fait ni d'un seul groupe ni d'un mouvement de masse.

 

Même s'ils furent une minorité, des Allemands, hommes et femmes de toutes les catégories politiques, sociales et religieuses, combattirent Hitler, connurent l'exil et les camps et trouvèrent la mort.

 

Incendie du Reichstag, Berlin, 27 février 1933. Source : akg-images

 

 

Lorsqu'on parle de la résistance allemande, il faut d'abord rappeler qu'il ne s'agissait ni d'un seul groupe ni d'un mouvement de masse.

Certes, on y trouve des représentants de toutes les catégories politiques, sociales et religieuses, mais même aujourd'hui - soixante ans après -, il nous est pratiquement impossible d'avancer leur nombre exact.

Les procédures juridiques sont une des principales sources pour obtenir une première estimation. Il s'agit aussi bien de dossiers de l'époque nazie que de ceux de l'après-guerre, lorsque les survivants en RFA et en RDA ont tenté d'obtenir une indemnisation ou la réinstallation dans leurs droits. Mais quel que soit le chiffre avancé - entre 150 000 et 500 000 résistants - leur nombre reste faible par rapport aux 70 millions de personnes que comptait le Reich avant la guerre.

 

Les premiers touchés par la répression furent notamment les adversaires politiques des nationaux-socialistes. La chasse aux communistes commence dès l'arrivée de Hitler au pouvoir le 30 janvier 1933. Trois semaines plus tard, le 22 février, SA (1) et SS (2) deviennent police auxiliaire en Prusse. Arrêtés en masse un jour après l'incendie du Reichstag à la suite de l'ordonnance du 28 février sur la "protection du peuple et de l'État", les communistes obtiennent quand même 12,2% lors des élections du 8 mars 1933.

Étant donné qu'ils ne sont pas présents lors de la première réunion du nouveau Reichstag, les 43,9% des voix obtenus par le parti national-socialiste (NSDAP) plus les 11,2% pour le Centre (le parti des Catholiques), et les 8% pour les nationaux-démocrates (DNVP) suffisent à Hitler pour faire passer la "loi sur les pleins pouvoirs" à la majorité des deux tiers imposée par la Constitution de la République de Weimar qui reste en vigueur jusqu'en 1945. Les sociaux-démocrates qui avaient obtenu 18,2% lors des élections du 8 mars et ont voté contre la "Loi sur les pleins pouvoirs" sont la prochaine cible.

 

En mai 1933, le parti crée une direction extérieure, la SOPADE, qui s'installe d'abord à Prague, puis à Londres. Le Centre cesse ses activités politiques après la signature du Concordat d'État entre l'Allemagne de Hitler et le Vatican à Rome le 20 juillet 1933. Une semaine auparavant, le 14 juillet, Hitler déclare le NSDAP parti unique en Allemagne. À partir de cette date, toute forme d'engagement politique en dehors du "mouvement national-socialiste" est illégale et risque d'être sanctionnée immédiatement. Mais, même dans cette situation précaire et difficile pour tous les militants, la gauche n'est pas prête à oublier ses querelles.

 

La rivalité entre communistes et sociaux-démocrates permet à la Gestapo de venir vite à bout de leurs organisations clandestines. Le même sort est réservé aux opposants - beaucoup moins nombreux - venant de la droite et du parti du Centre. Ils sont soit arrêtés soit mis à mort lors de "la nuit des longs couteaux", le 30 juin 1934 (Röhm-Putsch). Une partie des protestants s'organisent en octobre 1934 sous forme d'une "Direction provisoire de l'Église confessante (Bekennende Kirche)".

 

 

Les propositions de l'émigration allemande restent sans écho.


 

L'acceptation du régime par la masse des Allemands, le succès de la politique menée par les nationaux-socialistes dans le domaine économique et social aussi bien que dans le domaine de la politique étrangère - retour de la Sarre au Reich en 1935 et annulation successive des stipulations du Traité de Versailles avec la réinstallation du service militaire le 16 mars 1935, signature d'un traité naval avec la Grande-Bretagne le 18 juin 1935 et remilitarisation de la Rhénanie le 7 mars 1936 - mettent les esprits des résistants à rude épreuve.


Ni l'Union soviétique, ni la France, ni la Grande-Bretagne ne sont prêtes à écouter les propositions venant de l'émigration allemande qui s'est installée à Moscou à l'Hôtel Lux, à Paris à l'Hôtel Lutétia, ou encore à Prague et à Londres. Les voyages clandestins à Londres et à Paris en 1937 de l'ancien maire de Leipzig, Carl Goerdeler, un des leaders de l'opposition conservatrice en Allemagne restent également sans résultats. Étant donné que Goerdeler avait proposé, entre autres, de revenir à la situation d'avant la Première Guerre mondiale, pour les Britanniques aussi bien que pour les Français, les alternatives présentées par les élites conservatrices ne sont guère convaincantes.

 

En mars 1938, au moment de l'Anschluss (annexion de l'Autriche), la situation de la résistance en Allemagne semble désespérée. La plupart des militants - s'ils n'ont pas préféré renoncer à toute activité politique - se trouvent soit dans des camps de concentration, soit en exil à l'étranger. Mais seulement deux mois plus tard, avec la crise des Sudètes au mois de mai 1938, tout bascule. Hitler semble bien décidé à réaliser le programme qu'il avait annoncé aux plus hauts représentants politiques et militaires du Reich le 5 novembre 1937.

 

Autour du chef d'état-major de l'armée de terre, le général Beck, se forme un nouveau groupe constitué d'officiers et de hauts fonctionnaires d'État qui ne veulent en aucun cas courir le risque d'une nouvelle Grande Guerre. L'idée de ces hommes, issus de l'élite national-conservatrice est de faire arrêter Hitler au moment du lancement d'une attaque contre la Tchécoslovaquie. Mais à la dernière minute, sous la pression de l'action conjointe de Hermann Göring, le deuxième homme du IIIe Reich, de Konstantin von Neurath, l'ancien ministre des affaires étrangères, et de Joseph Goebbels, le ministre de la propagande, Hitler change d'avis et accepte l'idée lancée par Mussolini d'organiser une conférence à quatre à Munich.

 

La signature des accords de Munich en septembre 1938 marque la fin de cette première conspiration contre Hitler. Le général Beck donne sa démission et les membres du groupe cessent leurs activités.

Une autre occasion se présente au cours de l'hiver 1939-1940 lors de la préparation de l'offensive contre la France. Cette fois-ci, c'est au tour du général Hans Oster du Service de contre-espionnage de l'armée de terre (Abwehr) de prendre l'initiative. Mais l'idée de mettre les adversaires au courant du début de l'offensive contre la France et la Belgique se solde par un échec : en reportant la date de l'attaque allemande à maintes reprises, Hitler - sans le savoir - jette le discrédit sur les informations données par Oster. La débâcle de la France, à l'été 1940, met de nouveau un terme à la conspiration des militaires.

 


 

 

Tentatives d'attentats et groupes de résistants


Timbre de la poste allemande commémorant le 100e anniversaire de la naissance de Georg Elser (2003). Source : Deutsches Bundesarchiv. German Federal Archive

 

Mais la résistance contre Hitler ne se manifeste pas seulement du côté des élites. L'attentat contre la brasserie "Bürgerbräu-Keller" à Munich le 8 novembre 1939 est un acte isolé, préparé par un seul homme. La bombe fabriquée par le menuisier Georg Elser manque de peu son but parce que Hitler quitte les lieux plus tôt que prévu. Vu son efficacité, la Gestapo est au début convaincue que Georg Elser a bénéficié d'une aide venant de l'étranger. Ce n'est que quelques semaines plus tard, et grâce à d'autres activités, qu'elle s'aperçoit qu'un esprit de résistance est toujours vivace en Allemagne.

 

Déblaiement après l'attentat à la bombe contre Hitler au cave brasserie "Bürgerbräu", Munich, 8 novembre 1939. Source : Deutsches Bundesarchiv. German Federal Archive

 

 



Après les arrestations massives au début des années trente, l'opposition a commencé à se réorganiser en Allemagne sous d'autres formes.

De petits groupes apparaissent aussi bien du côté de la gauche que du côté de la droite. L'engagement dans la lutte contre le régime nazi s'intensifie avec le début de la guerre à l'est le 22 juin 1941 et avec la persécution des Juifs. Mais, malgré les activités de l'Orchestre rouge (un groupe de hauts fonctionnaires autour de Harro Schulze-Boysen, un officier de la Luftwaffe), le Groupe Baum (un réseau de Juifs à Berlin), la Rose blanche (un mouvement d'étudiants, créé par Sophie et Hans Scholl à Munich), les Edelweisspiraten à Cologne et la Swing-Jugend à Hambourg (tous les deux des mouvements de protestation organisés par des jeunes) - pour ne citer ici que quelques exemples -, il est incontestable qu'il s'agit toujours d'une minorité.

 

Par rapport à la situation en France et dans les autres pays occupés de l'Europe, il ne faut jamais oublier que, pour un Allemand ou une Allemande, faire de la résistance est une décision difficile à prendre. Il faut s'engager non seulement contre son propre pays, mais aussi, si nécessaire, contre ses concitoyens. Combattre son propre gouvernement, même lorsqu'il s'agit d'un régime criminel, est un acte de haute trahison, puni de la peine capitale. Ce problème est au centre des débats organisés à partir de 1942 par le comte Helmuth James Graf von Moltke sur son domaine à Kreisau en Basse-Silésie (d'où le nom Cercle de Kreisau). La nécessité d'un assassinat collectif des plus hauts représentants du régime (Hitler, Himmler, Göring) et la question de la légitimité d'une "insurrection de la conscience" (Aufstand des Gewissens), ne pose pas seulement problème à ces hauts fonctionnaires, mais aussi aux soldats qui ont tous fait serment de servir Hitler en personne.

Le 8 janvier 1943, quelques jours avant la capitulation de la sixième armée à Stalingrad, un premier contact est établi entre le général Beck, Carl Goerdeler et le Cercle de Kreisau. Mais pour pouvoir agir, il leur faut quelqu'un dans l'entourage de Hitler, parce que celui-ci a pris l'habitude de se retrancher de plus en plus dans son Grand Quartier Général. Cet homme est le colonel Henning von Tresckow, le chef de l'état-major du groupe d'armée du Centre sur le front de l'Est. Après avoir été témoin des atrocités commises par les "Einsatzgruppen" (3) dans les territoires occupés par les Allemands à l'Est, il est décidé à agir. Mais aucune des tentatives d'attentat contre Hitler ne réussit.

 

 

Arrestations, déportation et mises à mort



Cependant la Gestapo ne reste pas inactive. Après avoir réussi à l'été 1943 à démanteler le cercle de l'Abwehr autour du général Oster, elle arrête au début de 1944 son chef, l'amiral Canaris, et le comte Hellmuth James von Moltke. Le temps presse, mais chacun de ces échecs demande un changement et une adaptation des plans.

 

Au moment du débarquement des Alliés le 6 juin 1944, il est déjà presque trop tard. Le colonel Claus von Stauffenberg, qui a pris la relève, est désormais le seul parmi les conjurés qui peut approcher Hitler. Le colonel von Tresckow, qui se trouve sur le front de l'Est, demande à son ami de lancer le coup d'État même au risque d'un échec pour prouver au moins l'existence d'une autre Allemagne.

 

Hermann Goering, Martin Bormann et Bruno Loerzer dans les décombres de la salle de conférence de la Wolfsschanze, à la suite de l'attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler. Source: Deutsches Bundesarchiv. (German Federal Archive)

 

 

Mais l'attentat et l'opération "Walkyrie" du 20 juillet 1944 échouent. Lors de l'arrestation des différents acteurs, la Gestapo s'aperçoit, à sa grande surprise, qu'il ne s'agit pas d'un complot organisé par un petit groupe d'officiers ambitieux et bêtes, comme le soupçonnait encore Hitler dans son discours radiodiffusé dans la nuit du 20 juillet 1944. Stauffenberg et ses conjurés de la Bendelerstrasse avaient établi des contacts non seulement avec les élites conservatrices (Carl Goerdeler, Ludwig Beck, Helmuth James Graf von Moltke), mais aussi avec presque tous les autres groupes de résistance en Allemagne.

 

Grâce aux documents que la Gestapo découvre dans le quartier général de l'armée de terre à Zossen, Hitler donne l'ordre de remonter toutes ces filières et de procéder à une vague d'arrestations. Lors de cet "Action orage" (Aktion Gewitter), la majorité des résistants est arrêtée et même les membres de leurs familles sont internés.

 

Dans les mois qui suivent, la vengeance de Hitler est terrible : par dizaines, les résistants sont jugés et condamnés à mort par le président du Tribunal du peuple, Roland Freisler. Parmi ceux qui se trouvent encore dans les prisons ou dans des camps de concentration comme Flossenbürg, sur l'ordre du Reichsführer SS Heinrich Himmler, un grand nombre est assassiné juste avant la libération des camps. À la fin de guerre, la résistance allemande est donc littéralement décapitée.

 

 


Note :

 

(1) SA (Sturm Abteilung) : organisations paramilitaires, les sections d'assaut, créées en marge du parti nazi, sèment la terreur dans toute l'Allemagne.

(2) SS (Schutzstaffel) : organisations paramilitaires, les SS, qui supplantent progressivement les SA, assurent la sécurité intérieure de l'Allemagne nazie puis celle des territoires occupés ainsi que la gestion et la garde des camps de concentration.

(3) En juin 1941, l'Office central de sécurité du Reich et les autorités militaires allemandes créent les Einsatzgruppen. Ces groupes sont chargés de fusiller en masse les Juifs des territoires de l'Est nouvellement conquis. Entre juin 1941 et fin 1943, ils exécutent plus de 1,3 million de personnes.

 

Source : Stefan Martens, Historien, Institut historique allemand à Paris. Revue "Les Chemins de la Mémoire n° 157"pour Mindef/SGA/DMPA

14 juillet 1945

Défilé des troupes victorieuses

De l’Arc de triomphe à la place de la Nation en passant par la place de la Bastille où est installée la tribune officielle, la foule s’est massée sur le parcours du défilé tandis que la capitale s’est parée de drapeaux tricolores. La célébration de la fête nationale, dans une Europe en paix et un territoire libéré, renoue, après six années d'interruption.

Le 14 juillet 1945 est "plus que jamais fête nationale puisque la France y fête sa victoire,

en même temps que sa liberté", selon les mots du général de Gaulle.

 

Trois jours de commémoration et de réjouissance civiques célèbrent le retour de la souveraineté politique et l'unité nationale.

 

On est loin cependant de la superbe militaire de la France de 1919 ou de la liesse du Front populaire. La France sort du conflit dévastée et divisée par la guerre et l'Occupation. Les infrastructures économiques sont à reconstruire, l'état de droit et les institutions politiques à réaffirmer.

 

Les principales forces politiques sont en désaccord sur l'avenir politique du pays. Le général de Gaulle, l'homme du 18 juin et le libérateur, est partisan d'un pouvoir exécutif fort, alors que le parti communiste tente d'accéder au pouvoir en demandant, par le biais des Etats généraux de la Renaissance française (réunion des mouvements de résistance à Paris du 10 au 14 juillet 1945), l'élection d'une assemblée constituante souveraine.

 

Les divergences se retrouvent ainsi dans l'organisation et le déroulement des festivités prévues sur trois jours, commençant à l'est de Paris, le 13 juillet, et se terminant à l'ouest le 15.

 

  • Célébration du 14 juillet après-midi. Fête nautique sur la Seine.

    Célébration du 14 juillet après-midi. Fête nautique sur la Seine.Photo MINDEF/SGA/DMPA

  • Célébration du 14 après-midi. Paris. Le défilé populaire de l'après-midi.

    Célébration du 14 après-midi. Paris. Le défilé populaire de l'après-midi. Photo MINDEF/SGA/DMPA

  • Célébration du 14 juillet, à 15h00. Fête aérienne à Longchamp.

    Célébration du 14 juillet, à 15h00. Fête aérienne à Longchamp. Photo MINDEF/SGA/DMPA

 

La mémoire gaulliste inscrit la manifestation dans le mythe de la France éternelle de Jeanne d'Arc et de Napoléon à la suite et en amplification des commémorations des 6 et 18 juin en accordant, à côté des lieux de mémoire traditionnels que sont l'Hôtel de Ville, la Concorde, la Bastille, une place particulière au centre de Paris.

 

Le temps et les lieux commémoratifs sont multipliés afin de fondre les manifestations du Conseil national de la Résistance (C.N.R.) et du Comité parisien de la Libération (C.P.L.), organisées par parti communiste, dans un ensemble plus vaste. La grandeur, l'unité, la souveraineté de la France sont mises en scène tant par la succession des réceptions des fêtes officielles du 13 juillet avec l'arrivée du bey de Tunis et la réception à l'Hôtel de Ville des maires alliés puis l'échange de messages entre Tchang-Kaï-Tchek et de Gaulle et la lecture du message de Truman.

 

Le sentiment national est revivifié tant par les bals de la Concorde ou les feux d'artifice à Longchamp, que par le programme militaire des 14 et 15 juillet : revue cours de Vincennes, défilé de la Bastille à l'Etoile. L'attraction nautique entre la Concorde et le pont Alexandre-III, qui se termine par l'apparition dans la Seine d'un sous-marin de poche allemand, aussi bien que la fête aérienne à Longchamp avec la présence de l'escadrille Normandie-Niémen, mêlent la fête à la célébration des braves.

 

Les veillées funèbres sur les Champs Elysées et les cérémonies de recueillement du 13 juillet à l'Opéra, au Sacré Coeur ou à l'Arc de Triomphe en hommage aux morts du conflit - l'allocution est prononcée au nom du général de Gaulle et du Gouvernement par Frenay, ministre des Prisonniers et Déportés - inscrivent les héros et martyrs dans l'épopée nationale gaulliste.


La mémoire communiste de son côté reprend la tradition républicaine et rattache l'événement au passé insurrectionnel de Paris. La tribune officielle est ainsi installée place de la Bastille. Le Comité parisien de Libération défile le 14 après-midi entre la Concorde et Bastille, clôturant ainsi les Etats généraux de la Renaissance française en empruntant un itinéraire inverse de celui du matin, consacrant l'anniversaire républicain par les hommes de l'insurrection et de la résistance intérieure dans les quartiers populaires. Le défilé civil entre la Concorde et Bastille reprend et s'approprie la mémoire du défilé militaire du matin.

 

A l'instar du 14 juillet de 1936, la représentation met en avant le régionalisme, l'histoire de la Révolution sous formes de chars ornés. Les anciens volontaires des Brigades internationales défilent au Mur des Fédérés. Les spectacles en plein air et les bals populaires dans les quartiers et en province répondent à la solennité et attractions officielles. Au sous-marin de poche allemand remontant la Seine, clou du spectacle nautique, les théâtres du Châtelet et de la Gaîté répondent par les matinées gratuites, où l'on joue d'ailleurs le Danton de Romain Rolland.

 

La mémoire communiste, en célébrant les résistants et le peuple, inscrit son programme commémoratif dans le temps vécu et à venir. Elle finit par l'emporter sur la mémoire gaulliste solennelle et lointaine : c'est un déporté qui le soir du 13 juillet parle d'unité nationale au nom du gouvernement et du général de Gaulle...

 

Source : MINDEF/SGA/DMPA - Photo : ©ecpa>d

Le procès de Nuremberg

Novembre 1945 - Octobre 1946

Le procès de Nuremberg demeure, soixante-dix ans après, un grand moment d'histoire, tout à la fois clôture d'une guerre qui fut mondiale et naissance d'un nouveau droit international. Réuni pour la première audience le 20 novembre 1945, le tribunal militaire international rendit son verdict le 1er octobre 1946 après dix mois de débats.

La salle d'audience du tribunal. Source : Mémorial de la Shoah

 


L'obsession des Américains était de mettre la guerre hors la loi en jugeant ceux qui en portaient la responsabilité, les plus hauts dirigeants de l'État nazi encore en vie en 1945 (Hitler, Goebbels, Himmler s'étaient suicidés). Ces "grands" (major) ne l'étaient pas nécessairement par l'ampleur de crimes qu'ils auraient directement perpétrés, mais parce qu'ils portaient la responsabilité de l'ensemble des crimes commis par les nazis. Ainsi, pour les Américains, véritables maîtres d'œuvre du procès, deux chefs d'accusation sont primordiaux : le "plan concerté ou complot", qui commande les "crimes contre la paix" et les "crimes de guerre", et une catégorie juridique nouvelle dans le droit international, les "crimes contre l'humanité".



Le juge à la Cour suprême, Robert H. Jackson, nommé le 2 mai 1945 procureur général par le nouveau président des États-Unis, Harry Truman, réunit à Londres, pour préparer le procès, les juristes des quatre puissances accusatrices : la France, les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Union soviétique. Quatre mois de débats à huis clos permettent d'élaborer l'Accord de Londres qui comprend le statut du tribunal et la définition des crimes et que 21 autres pays ( entre autres, la Pologne, mais aussi l'Uruguay) paraphent. Aux crimes contre la paix s'ajoutent les crimes de guerre, "c'est-à-dire les violations des droits et coutumes de la guerre. Ces violations comportent, sans y être limitées, l'assassinat, les mauvais traitements ou la déportation pour des travaux forcés, ou pour tout autre but, des populations civiles dans les territoires occupés, l'assassinat ou les mauvais traitements de prisonniers de guerre ou des personnes en mer, l'exécution des otages, les pillages de biens publics ou privés, les destructions sans motif des villes et des villages ou la dévastation que ne justifient pas les exigences militaires". La définition de ces crimes est l'aboutissement d'un long processus de négociations internationales amorcé à la fin du XIXe siècle pour protéger lors des guerres deux catégories de personnes : les prisonniers et les populations civiles.

 

Enfin, une dernière qualification est ajoutée, largement parce que des organisations juives la réclament, le crime contre l'humanité. Non que l'expression fût nouvelle. Elle avait notamment été employée pour qualifier les massacres des Arméniens en 1915. Mais c'est avec Nuremberg que ce crime fit son entrée dans le droit international pour punir ceux ayant perpétré "l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, les déportations et tout acte inhumain commis contre toutes les populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux". Pourtant, dans la définition de Nuremberg, ce crime n'existe que "lorsque ces actes ou persécutions, qu'ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime entrant dans la compétence du tribunal ou en liaison avec ce crime". En clair, en lien avec le crime contre la paix. C'est donc bien la guerre d'agression qui est au cœur du procès.

 


A Londres encore, les Alliés peaufinent la liste de ceux qui seront mis en accusation. Nous connaissons les noms des accusés, es photos les représentant sur deux rangs dans le box, encadrés par la police militaire américaine. Nous tenons cette liste pour évidente. Elle ne l'est pas, et elle fut établie sans véritable réflexion sur la nature de l'État nazi. Dix d'entre eux, faits prisonniers par les Britanniques ou les Américains, figuraient sur une première liste. En tête - et il fut bien la "vedette" parmi les accusés - , Hermann Göring, qui s'est rendu volontairement aux Américains. Avec lui, Rudolf Hess, à l'état mental incertain, aux mains des Britanniques depuis qu'il s'est envolé vers ce pays, le 10 mai 1941, pour offrir de son propre chef, prétendait-il, une paix séparée avant l'attaque de l'URSS ; Joachim von Ribbentrop, l'ancien représentant de commerce en champagne, devenu ministre des affaires étrangères ; Robert Ley, dirigeant du Front allemand du travail, qui se pendra dans sa cellule de la prison de Nuremberg ; Wilhelm Keitel, chef du commandement suprême de la Wehrmacht, premier militaire à figurer sur la liste des accusés. Avec le sixième de la liste, Julius Streicher, nous changeons de registre. Certes, comme Göring ou Hess, il fait partie de la vieille garde nazie et a participé au putsch de Munich (1923), mais le Gauleiter de Franconie tient sa célébrité du journal qu'il a fondé en 1923, Der Stürmer, qui développe un antisémitisme outrancier et vulgaire, avec une prédilection pour les évocations de supposées turpitudes sexuelles commises par des Juifs. Ernst Kaltenbrunner, quant à lui, a remplacé Heydrich après son assassinat par la résistance tchèque et dirige le Bureau central pour la sécurité du Reich. C'est donc de lui que dépendent camps de concentration et Solution finale. Alfred Rosenberg, le théoricien nazi de l'antisémitisme, était, depuis 1941, ministre des Territoires de l'Est. Le juriste Hans Frank, le "bourreau de la Pologne", et l'ancien ministre de l'intérieur du Reich, Wilhelm Frick, ferment cette première liste. Tous, sauf Hess (condamné à la prison à vie et qui meurt en 1987, dernier prisonnier à Spandau), seront condamnés à mort.

 

Les rejoignent le directeur de la Banque d'État (Reichsbank) Hjalmar Schacht ; l'artisan de l'annexion de l'Autriche en 1938 (Anschluss), Arthur Seyss-Inquart ; le dernier commandant en chef de la marine nazie, désigné par Hitler comme son successeur à la veille de son suicide, l'amiral Dönitz ; le falot successeur de Schacht à la tête de la Reichsbank, Walter Funk ; le chef des jeunesses hitlériennes, Baldur von Schirach. Enfin, sont ajoutés les noms du maître d'œuvre du Service du travail obligatoire, Fritz Sauckel ; du chef de l'état-major de la Wehrmacht Alfred Jodl ; deux diplomates, Franz von Papen et Constantin von Neurath ; Martin Bormann, qui remplaça à la chancellerie Hess, seul à être jugé par contumace ; l'amiral Erich Raeder, seul "gros poisson" aux mains des Soviétiques que cette situation humilie et qui exigent qu'au moins un autre de leurs prisonniers figure parmi les accusés. Ce sera Hans Fritzsche, un collaborateur de Goebbels au ministère de la propagande, tout surpris de se retrouver parmi les dignitaires du régime et qui sera parmi les acquittés.

Les accusés dans leur box. (au premier rang, de gauche à droite) : Hermann Göring, Rudolf Hess, Joachim von Ribbentrop, Wilhelm Keitel.

(au deuxième rang, de gauche à droite) : Karl Dönitz, Erich Raeder, Baldur von Schirach, Fritz Sauckel. Source : U.S. federal government

 

 

L'acte d'accusation est remis aux accusés lors de l'ouverture solennelle du procès à Berlin, le 18 octobre 1945. Puis le procès lui-même s'ouvre à Nuremberg, la ville des grandes liturgies nazies. Elle n'a pas été choisie pour le symbole, mais, plus prosaïquement, parce que parmi les ruines se dressent pratiquement intacts le palais de justice, la prison et le Grand Hôtel. Le 20 novembre 1945, à 10 heures du matin, les quatre juges et leurs quatre suppléants font leur entrée : les Français Henry Donnedieu de Vabres et Robert Falco d'abord, puis les Anglais Lord Justice Lawrence, président du Tribunal, et Norman Birkett, suivis des Américains Francis Biddle et John J. Parker ; enfin les Soviétiques, le major général I.T. Nikitchenko et le lieutenant colonel A.E. Volchkov. Lord Justice Lawrence ouvre alors la première audience. Les quatre procureurs généraux, l'Américain Robert J. Jackson, l'Anglais Sir Arthur Shawcross, le Français François de Menthon, le colonel soviétique Roman Rudenko se relaient pendant cinq heures pour lire l'acte d'accusation, puis, en appendice, les responsabilités de chacun des prévenus, et le caractère criminel des groupements et des organisations inculpés. Le 21, tous plaident non coupables.


Pendant près de quatre mois, du 21 novembre à la fin du mois de février, les séances consistent en des lectures effectuées par les ministères publics, interrompues par la présentation de nombreux documents et la comparution des 33 témoins de l'accusation.

 

Le 29 novembre 1945, alors que l'accusation américaine est loin d'avoir terminé son exposé sur le complot hitlérien, on projette un film d'une heure. "Ceci ne constitue pas une preuve absolue de l'accusation relative aux camps de concentration, mais le film que nous présentons nous montre d'une façon brève et inoubliable ce que les mots "camps de concentration" veulent dire", déclare l'avocat général Thomas J. Dodd. Ces images filmées par les autorités militaires alliées lors de l'ouverture des camps, aujourd'hui bien connues et largement étudiées, eurent alors un impact considérable (1). Notons encore l'exceptionnel acte d'accusation établi, grâce aux archives du Centre de documentation juive contemporaine transmises par Léon Poliakov, par le procureur adjoint français Edgar Faure (2), chargé des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité commis dans les pays de l'Ouest. Le 31 août 1946, les 21 inculpés présents au procès de Nuremberg font leurs dernières déclarations. Les juges se retirent pour délibérer. Le 1er octobre, devant une salle comble, le président Lawrence commence la lecture des 300 pages de la partie générale du jugement, relayé par Birkett, Donnedieu, Falco, Biddle, Parker et enfin Nikitchenko et Volchkov avant que le juge britannique reprenne la parole. La matinée du 2 est consacrée à la lecture par les seuls juges titulaires des responsabilités de chacun. Les acquittements de Schacht, von Papen et Fritzsche causent une énorme surprise. L'après-midi, le président prononce les peines, puis prend la parole une dernière fois pour lire la protestation des Soviétiques contre les acquittements de Schacht, von Papen et Fritszche et contre le fait que Hess n'ait pas été condamné à mort. La 404e et dernière audience d'un procès commencé depuis près d'un an est alors levée.

 



Notes

(1) Sur la question du "Film comme témoin" on lira le livre essentiel de Lawrence Douglas, The Memory of Judgement : Making law end History in the Trials of the Holocaust, Yale University Press, 2001. Un chapitre de ce livre, traduit en français, a été repris dans l'ouvrage de Sylvie Lindeperg Clio de 5 à 7. Les actualités filmées de la Libération, CNRS-Éditions, 2000.

(2) Edgar Faure, Si tel doit être mon destin ce soir... Mémoires II, Plon, 1988.

 

 

Source : Annette Wieviorka, directrice de recherche au CNRS (IRICE -Paris I-), auteur du Procès de Nuremberg (réédition Liana Levi, 2006). Revue "Les Chemins de la Mémoire n° 166" - novembre 2006 pour MINDEF/SGA/DMPA

Vincennes, place militaire

 

Vincennes, place militaire

 

Si l'histoire du château de Vincennes en tant que résidence royale est bien connue, celle de la place militaire a été moins étudiée. C'est pourtant l'abandon du site par la Couronne et son passage progressif à l'autorité militaire qui expliquent la présence aujourd'hui dans ses murs du Service historique de la Défense.


Dès le XVIIIe siècle, le château devient un centre d'innovation technique. À partir de 1740, deux types de fabriques s'y installent, en alternance, selon les réussites et les échecs des entrepreneurs, pour produire de la porcelaine, objet d'espionnage industriel, et des armes, où l'innovation est primordiale. La manufacture d'armes Gribeauval (1785-1791) est la première à mettre en place une production standardisée.

 

Sous la Révolution, quatre à cinq cents personnes logent dans le château, dont une petite garnison. La police occupe le donjon, qui faillit connaître le sort de la Bastille après qu'un décret l'eut transformé en prison. Sauvé par La Fayette et sa garde, il devient un lieu d'internement pour « femmes de mauvaise vie ». La vocation militaire du site s'affirme par la création de l'arsenal de Vincennes par le Directoire en 1796.

 

La Fayette, à la tête de la Garde nationale, empêche les émeutiers de détruire le donjon, 28 février 1791. Source : Collection particulière.

 

 

En réaction à une conspiration royaliste, Napoléon décide de faire un exemple : le 15 mars 1804, il fait enlever le duc d'Enghien, réfugié outre-Rhin. Conduit au château de Vincennes, après une parodie de procès dans la tour du Bois, le petit-fils du prince de Condé est exécuté dans la nuit du 20 au 21 mars 1804. L'exécution a un retentissement dans l'Europe entière. Louis XVIII fera ériger en 1817 un monument à sa mémoire dans la Sainte-Chapelle et une colonne sur le lieu de son exécution.

 

Vue de la Sainte Chapelle et de l'allée centrale depuis la tour du Bois, prise au téléobjectif, ce qui écrase la distance. Source : Collection particulière.

 


Après une visite de l'arsenal, Napoléon décide en 1808 qu'il sera mis en état de défense, les tours arasées, les masures contre les remparts détruites, les pavillons royaux remis en état pour recevoir des troupes et la Sainte-Chapelle transformée en magasins d'armes. Fournisseur des munitions et de l'artillerie nécessaires aux armées, l'arsenal concentre une importante population ouvrière, essentiellement féminine.

 

 

 

Le Fort-Neuf vu du Vieux-Fort. Source : SHD/DPV

 


Nommé gouverneur en 1812 par celui dont il a sauvé la vie à Arcole, le général Daumesnil entreprend de faire de Vincennes un élément de la défense de Paris. Par deux fois, en 1814 et en 1815, il refuse de livrer la place à l'ennemi.

 

La Restauration poursuit les transformations architecturales. Le site passe de l'état d'arsenal à celui de fort de l'enceinte de Paris. Sa vocation de centre expérimental s'affirme avec la création d'un polygone d'entraînement en 1816 et d'une école d'artillerie en 1826. Officier au 5e régiment de la garde royale, le jeune Alfred de Vigny raconte, dans Servitude et grandeur militaires, La veillée de Vincennes, l'explosion accidentelle d'une poudrière au pied de la tour de la Reine, le 17 août 1819.

 

26ème bataillon de chasseurs à pied. Source : SHD/DPV

 



Entre 1808 et 1820, sept tours sont arasées pour recevoir des canons. Seule la tour du Village conserve aujourd'hui sa hauteur d'origine. La fermeture de l'enceinte, commencée en 1832, se prolonge jusqu'en 1843.

 

Scène de vie militaire, 1830. Sept ans après, le portique de Le Vau sera détruit pour ne plus gêner les manoeuvres militaires.

 

 

Désaffectée en 1830, la Sainte-Chapelle est à nouveau transformée en magasin d'artillerie en 1842 puis abandonnée à la direction des Beaux-arts en 1853. Le débat entre tenants d'une fortification continue et partisans de forts séparés, tranché en faveur des seconds, a pour conséquence la construction du Fort-Neuf (1841-1844) sur le flanc est du château désormais baptisé « Vieux-Fort ». Deux fils du roi Louis-Philippe, le duc d'Orléans et le duc de Montpensier, vont commander, l'un les unités d'artillerie du Fort-Neuf et l'autre, les chasseurs de Vincennes (voir articles "Daumesnil, les répliques qui font une légende" et "Les chasseurs de Vincennes" ...).

 

Vue panoramique de la caserne des Dragons. Source : SHD/DPV

 

 



Sous le Second Empire, Vincennes devient un terrain de manoeuvres et de tir entre le Fort-Neuf et la Marne, valant à la ville le surnom de « Canonville ». Plusieurs emprises militaires voient le jour autour du château : l'école militaire de gymnastique de Joinville (1852), l'hôpital militaire Bégin (1858), l'asile impérial des convalescents à Saint-Maurice (1857) et le camp de Saint-Maur (1859). En 1860, le Bois est cédé à la ville de Paris pour être aménagé en promenade publique, à l'exception des installations militaires. Le polygone sert aux essais de la carabine dite de Vincennes et du fusil Chassepot, utilisé pendant la guerre de 1870. Lors de l'insurrection du 18 mars 1871, la garnison fraternise avec les fédérés. Le dernier drapeau rouge de la Commune est hissé sur le donjon. Le 29 mai, les Versaillais reprennent le château et exécutent neuf prisonniers.

 

1- Pavillon du Roi  2- Pavillon de la Reine 3- Tour du village 4- Tour du Bois Source : Centre des monuments nationaux

 


L'école militaire d'administration occupe le pavillon du Roi en 1875. Les installations militaires se multiplient dans le bois, notamment le quartier de cavalerie Carnot où est casernée en 1892 une brigade de dragons. Le chef d'escadron Alfred Dreyfus est affecté à la direction de l'artillerie de Vincennes du 13 juillet 1906, au lendemain de sa réhabilitation. Au tournant du XXe siècle, le polygone sert de théâtre à des revues militaires en présence de souverains étrangers et de terrain à l'aviation militaire qui se développe à partir de 1910 au centre de l'artillerie de Vincennes. Records, fêtes aériennes et Journées de l'aviation se succèdent jusqu'en 1937, contribuant à la renommée de Vincennes comme centre aéronautique.

 

Source : Collection particulière



Dès septembre 1939, le château abrite le siège de l'état-major de l'armée dans un PC souterrain. Occupé le 14 juin 1940, il est à la fois caserne, lieu d'entrepôt de munitions et prison. Au Fort-Neuf est exécuté Jacques Bonsergent, premier fusillé de Paris, le 23 décembre 1940. La présence allemande se durcit avec l'arrivée de Waffen-SS en retraite du front de Normandie et d'Oradour-sur-Glane, qui tuent vingt-six prisonniers le 20 août 1944. Quatre jours plus tard, ils mettent le feu à divers points du château avant de quitter les lieux. Le pavillon du Roi est en ruines, celui de la Reine presque totalement détruit.

 

Vue du fossé sud après l'explosion du 24 août 1944. Source : Collection particulière



Après la destruction de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine dans l'incendie de 1944, le Service historique de l'armée de Terre s'installe en 1948. Suivent celui de l'Air en 1968 et celui de la Marine en 1974. En 2005 est créé le Service historique de la Défense (SHD). Partenaires de la réouverture prochaine du donjon, dans le cadre de la commission interministérielle du château de Vincennes, le Centre des monuments nationaux et le SHD sont engagés dans un programme de valorisation du site qui verra notamment l'ouverture d'un musée de site.



Affecté aux ministères de la Culture et de la Défense, le château a une double vocation de monument historique et de centre d'archives et d'histoire militaires.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Daumesnil, les répliques qui font une légende

 

Gaston Mélingue : Le général Daumesnil réclame sa jambe aux Autrichiens, Vincennes, 1914.. Source : Collection particulière.

 

La jambe de bois que porte Daumesnil, depuis la bataille de Wagram en 1809, lui inspire cette réplique lorsque les Autrichiens lui proposent une reddition en 1814 : « Je vous rendrai Vincennes quand vous m'aurez rendu ma jambe». Au maréchal Blücher qui lui offre d'acheter sa reddition en 1815, il réplique : « Je ne vous rendrai ni la place ni votre lettre. À défaut de mieux, elle servira de dot à mes enfants.»
Tout au long de sa carrière, cet homme entier fait preuve de bravoure. Sa volonté de retrouver le corps du duc d'Enghien, sa résistance lors des blocus, son refus, en 1830, de livrer les ministres de Charles X à la vindicte populaire, en font un personnage que la ville de Vincennes a honoré par une statue. Homme de la continuité par-delà les clivages politiques, Daumesnil est rappelé en 1830 par Louis-Philippe, en ces termes : « Vincennes vous attend ! ». Lorsque la Chambre des députés supprime les postes de gouverneur des places militaires en 1832, une exception est faite pour « un tableau d'Histoire qui doit rester dans son cadre ». Quand Daumesnil meurt du choléra au pavillon de la Reine la même année, Victor Hugo écrit : « Vincennes et Saint Louis ! Vincennes et Daumesnil ! ».

 

 

Les chasseurs de Vincennes

 

Les chasseurs de Vincennes ont pour origine une compagnie réunissant les meilleurs tireurs de tous les régiments, constituée par Philippe d'Orléans, en 1838. Au terme d'une expérience concluante avec la carabine Delvigne-Pontcharra, cette unité est définitivement créée en 1840 et adopte la tenue bleu-roi avec un liseré jonquille. À la mort de leur parrain, en 1842, les chasseurs de Vincennes prennent le nom de chasseurs d'Orléans. Le capitaine Philippe Pétain commande le 29e bataillon de chasseurs à pied de 1890 à 1895 à Vincennes.
Le pavillon du Roi abrite le mémorial des chasseurs à pied et une copie du tombeau des Braves, tombés en 1845 à Sidi-Brahim en Algérie.

 

 

Le Service historique de la Défense (SHD)

 

Issu de la réunion des quatre services historiques (Terre, Marine, Air, Gendarmerie) et du centre des archives de l'armement et du personnel et des services d'archives de l'administration des anciens combattants, le SHD a pour mission la collecte, la conservation, le classement, la communication et la valorisation des archives de la Défense.
Il comprend également de très riches bibliothèques patrimoniales et assure le contrôle scientifique et technique des bibliothèques de la Défense. Les salles de lecture sont ouvertes aux détenteurs d'une carte de lecteur, délivrée gratuitement.

 

 

site internet externe : Service historique de la Défense

Source : Anne-Sophie Zanettacci et Véronique de Touchet, Service historique de la Défense, département des publics et de la valorisation. Revue "Les Chemins de la Mémoire n° 164" - MINDEF/SGA/DMPA

Struthof histoire du camp

 

 

La Création du KL-Natzweiler au Struthof



Le lieu-dit du Struthof, sur le Mont-Louise, était une station touristique très appréciée depuis le début du XXe siècle, en particulier par les Strasbourgeois qui y trouvent un hôtel et des pistes de ski.

 

Skieurs au Struthof, carte postale, vers 1930. Collection particulière

 

 

Après l'Armistice du 22 juin 1940, l'Alsace et la Moselle sont annexées de fait par le IIIe Reich. Les départements alsaciens sont rattachés au Gau (province) de Bade, la Moselle à celui du Palatinat. Des fonctionnaires du Reich arrivent pour diriger les administrations restées en place, la monnaie et le droit coutumier germanique sont imposés ; l'usage du français est interdit. Les "non Allemands" sont expulsés, de même que les Juifs envoyés vers la zone française non occupée. Les usines et les mines de Moselle annexée sont "germanisées". À partir de 1942, les Alsaciens et les Mosellans sont astreints au service militaire obligatoire, dans la Wehrmacht.

 

Dès septembre 1940, le site, qui abrite un filon de granit rose, est repéré par le colonel SS Blumberg, géologue. Il est employé par la Deutsche Erd und Steinwerke (DEST), entreprise SS créée par Himmler en 1938. Spécialisée dans l'extraction de pierres et la fabrication de briques, elle emploie des déportés pour les travaux les plus pénibles, comme à Mauthausen ou à Flossenbürg. Le granit rose intéresse Albert Speer, inspecteur général des bâtiments de Berlin, alors chargé de la construction du Grand Stade de Nuremberg. Himmler, chef de la Gestapo et de la police, et Oswald Pohl, chef de l'Office principal d'administration et d'économie de la SS (WVHA), lui ont demandé de trouver les meilleurs emplacements possibles pour créer des camps à proximité des carrières.

 

Les premiers déportés arrivent dans deux convois en provenance de Sachsenhausen, les 21 et 23 mai 1941. Ils construisent les premières baraques du KL Natzweiler. Devenu zone interdite, le camp est achevé en octobre 1943.

Projets d'aménagement du camp, 1942. Collection Hisler / Musée de Struthof

 

 

L'organisation du camp



La plus grande partie des baraques du camp est construite, entre mai 1941 et octobre 1943, sur les flancs escarpés du Mont Louise.

 

"Être prisonnier à Natzweiler-Struthof revient ainsi à monter sans arrêt des marches, lesquelles sont particulièrement hautes. Sachant qu'au bout d'un certain temps, les prisonniers n'ont plus suffisamment de force pour lever normalement les jambes, ils finissent bientôt par adopter une démarche curieuse : devant chaque marche, ils prennent leur élan, placent les mains sous un genou et le soulèvent pour poser le pied sur la marche suivante. Après avoir posé l'autre pied, ils recommencent, et ainsi de suite jusqu'au block" a écrit le déporté norvégien Kristian Ottosen.

 

Le fonctionnement du camp est assuré par environ 80 officiers, sous-officiers et hommes de troupes autour du commandant du camp et de son adjoint. Par l'intermédiaire de bureaux spécialisés, l'administration SS gère la vie quotidienne du camp. Environ 250 SS ont été en poste au camp de Natzweiler.

Apartir de la mi-1942, chaque camp de concentration est rattaché au "Reichsführer SS" Heinrich Himmler par l'intermédiaire du "Service D" de l'Office central SS de gestion économique. La structure hiérarchique est la même d'un camp à l'autre.

 

Entrée du camp de Natzweiler. Avec l'aimable autorisation de Rudolf Naess, Nasjonalbiblioteket, Oslo,

 

 

Les déportés du KL-Natzweiler



Les déportés du camp de Natzweiler viennent de toute l'Europe, de prisons, de camps d'internement ou d'autres camps de concentration.

 

Pour tous, le processus d'admission au camp est le même : descente à la gare de Rothau, montée au camp à pied ou en camion, enregistrement sous un numéro matricule, dépouillement de toute identité et affaires personnelles, épouillage, désinfection et distribution de vêtements dépareillés et parfois de tenues rayées.

 

Ils ont été arrêtés pour des motifs divers. Les premiers déportés du camp sont essentiellement allemands, déportés de droit commun, "asociaux" ou déportés politiques. À partir de 1942, parmi les déportés on trouve des Soviétiques, parfois prisonniers de guerre, des Polonais et quelques déportés originaires des territoires annexés par le IIIe Reich : Tchèques, Alsaciens, Lorrains. En 1943, arrivent en grand nombre des déportés luxembourgeois, puis des Résistants de différentes nationalités, venant de divers camps de concentration ou prisons en Europe : Belges, Néerlandais, Norvégiens et Français. Parmi ces derniers, de nombreux militaires, notamment membres de l'Armée secrète et de l'Organisation de résistance armée, sont aussi déportés au camp de Natzweiler. En juin 1943, le premier convoi de déportés NN français arrive à Natzweiler. Arrêtés comme Résistants, ces derniers tombent sous le coup des décrets allemands de 1941 dit "Nacht und Nebel" ("Nuit et Brouillard"). Ces décrets visent à faire disparaître les Résistants et, de manière générale, tous les opposants à la force d'occupation allemande. Emprisonnés ou déportés, complètement coupés du monde extérieur, ils sont voués à une mort lente par le travail, l'épuisement, la faim, les maladies. Certains déportés passent ensuite en jugement devant le tribunal de Breslau ; d'autres sont maintenus dans les camps. Leur famille et connaissances n'ont plus aucune nouvelle d'eux. Enfin, à partir de 1944, des Juifs, essentiellement originaires de Hongrie et de Pologne, sont déportés dans les camps annexes.

 

Les déportés du KL-Natzweiler. Cliché Lucien Kohler

 

 

Le quotidien des déportés



Les déportés sont entraînés dans un processus de destruction et de déshumanisation qui les conduit à la mort.

 

La première épreuve à laquelle ils sont confrontés, après leur admission au camp, est l'appel. Deux fois par jour au minimum, les SS comptent et recomptent les déportés vivants ou morts. Les vivants doivent attendre dehors par tous les temps, pluie, neige, vent, forte chaleur, le droit de regagner leur baraque ou le départ en kommando de travail. Les déportés sont sous-alimentés. La faim devient une obsession. Ils finissent par envier le contenu des gamelles des chiens des SS.

 

Forçats au service du IIIe Reich, les déportés travaillent le jour de 6 heures à 18 heures ou la nuit de 18 heures à 6 heures. Après avoir bu un ersatz de café, ils rejoignent leur kommando de travail situé à l'intérieur ou à l'extérieur du camp. L'immense majorité d'entre eux travaille à la carrière, à l'extraction de pierres ou de gravier. À partir de la fin de l'année 1942, ils sont affectés à la réparation de moteurs d'avion pour l'armée de l'air allemande (Luftwaffe). Mi-1943, les déportés NN commencent à construire la Kartoffelkeller (cave à pommes de terre), nom de code d'un bâtiment en béton semi-enterré. A ce jour, aucun document ne permet d'attester de l'utilisation prévue pour ce bâtiment.

 

Le soir, au retour du travail, ils regagnent leur block où ils reçoivent leur maigre ration, dorment entassés dans des châlits en bois. Le matin, avant l'appel, ils font une toilette sommaire autour de lavabos en nombre insuffisant.

 

Les seuls liens avec le monde extérieur sont les lettres et les colis, pour ceux qui ont le droit d'en recevoir.

 

La faim. Henri Gayot, Musée du Struthof

 

 

Les sévices, les maladies, l'épuisement et la mort


 

Les sévices, les maladies, l'épuisement et la mort font partie du quotidien des déportés.

 

Ils souffrent de blessures dues aux coups que leur administrent les Kapos et les SS, ainsi que des morsures des chiens dressés pour les attaquer. Ils peuvent également être punis et condamnés à des coups de fouet sur le chevalet de bastonnade ou à une peine d'enfermement dans le bunker situé dans le bas du camp. Squelettiques, épuisés, blessés, malades, sans soins, qu'ils soient ou non admis à l'infirmerie, beaucoup meurent. À Natzweiler, le taux de mortalité est de 40% ; dans les camps annexes, il peut atteindre 80%.

 

Les déportés ayant tenté une évasion ou simplement soupçonnés de tentative d'évasion encourent la peine de mort : la pendaison ou le peloton d'exécution.

 

La Gestapo de Strasbourg utilise aussi le camp comme lieu d'exécution. Ainsi, en 1943, treize jeunes gens originaires de Ballersdorf dans le Haut-Rhin sont fusillés à la carrière pour avoir refusé leur incorporation dans la Wehrmacht et tenté de quitter la zone annexée. En septembre 1944, peu avant l'évacuation du camp, des membres du réseau Alliance et des maquisards des Vosges sont amenés au camp pour y être exécutés.

 

Tous finissent dans le four de la baraque crématoire.

 

La faim. Henri Gayot, Musée du Struthof

 

 

Les camps annexes du KL-Natzweiler 1942-1945


 

Comme les autres camps de concentration, le camp de Natzweiler administre des camps annexes au nombre d'environ 70, situés en Allemagne, en Alsace annexée et, pour deux d'entre eux, en France occupée. Ces camps dépendent du camp principal, où sont tenus les registres d'immatriculation et de décès.

 

Les camps annexes, créés dès 1942, sont exclusivement au service de la SS : les déportés construisent et entretiennent écoles et camps d'instruction de la SS. Dans ceux qui sont créés à partir de 1943, les déportés travaillent au profit de l'industrie de guerre nazie pour permettre à la Wehrmacht de faire face à ses revers sur le front de l'Est.

 

Les conditions de travail sont d'autant plus pénibles que la plupart de ces camps sont enterrés dans des mines et des tunnels afin d'être à l'abri des bombardements alliés. Le travail, la faim, l'absence de lumière et de soins provoquent de nombreuses épidémies : la mortalité peut atteindre 80 %.

 

Entre la fin mars et la fin avril 1945, l'évacuation de ces camps lors des marches de la mort cause la mort de 5 000 déportés.

 

 

 

Médecine Nazie et expérimentations


 

Le nazisme est fondé sur des théories racistes et antisémites, affirmant la supériorité de l'"Aryen", décrété de "pure race allemande", sur tout autre être humain. Ces théories cherchent une caution dans les travaux pseudo-scientifiques menés par d'authentiques professeurs et médecins allemands, acquis aux idées de Hitler. Des expérimentations sur diverses maladies, gaz de combat et "étude des races" sont pratiquées sur des déportés dans plusieurs camps de concentration nazis.

 

Au KL-Natzweiler, plusieurs séries d'expériences "médicales" sont menées dans le cadre des travaux de la Reichsuniversität, l'université du Reich à Strasbourg, et de l'administration SS Ahnenerbe, "Héritage des ancêtres", rattachée à l'état major de Himmler à Berlin. Des déportés juifs sont victimes d'un gazage mortel en août 1943.

 

Les principaux auteurs et coupables de ces expérimentations sont : August Hirt, professeur d'anatomie de renommée internationale, Otto Bickenbach, professeur de médecine, spécialiste des gaz de combat et Eugen Haagen, virologiste, découvreur d'un vaccin contre le typhus qui lui valut d'être inscrit sur la liste des candidats au prix Nobel de médecine en 1936.

 

Professeur August HIRT, 1898-1945. Ministère de la Défense, collection DMPA

 



Hirt procède à des expériences sur l'ypérite - gaz moutarde - et projette de constituer une collection de squelettes à partir des corps des 86 Juifs déportés d'Auschwitz, transférés à Natzweiler et gazés en août 1943 ; Bickenbach mène des expérimentations sur le gaz phosgène ; Haagen poursuit ses travaux sur les effets du typhus.

 

Les diverses séries d'expérimentations font des centaines de victimes parmi les déportés du camp et d'autres transférés spécialement, d'Auschwitz notamment. Elles restent marquées à vie dans leur chair et leur âme, quand elles n'ont pas été sacrifiées dans d'atroces souffrances.

 

La table de dissection du KL-Natzweiler. Ministère de la Défense, collection DMPA

 

 

L'évacuation du camp, les procès des responsables.


 

Dans les premiers jours de septembre 1944, devant l'avance des armées alliées, les nazis décident d'évacuer le camp principal. La plupart des déportés sont transférés vers Dachau. Seuls quelques-uns restent à Natzweiler sous la garde d'un petit nombre de SS. Le 23 novembre, jour de la libération de Strasbourg, l'armée américaine pénètre dans le camp, premier témoignage de l'univers concentrationnaire nazi découvert par les Américains.

 

Sur les 52 000 personnes déportées à Natzweiler-Struthof ou dans l'un de ses camps annexes entre 1941 et 1944, plus de 20 000 sont mortes.

 

Dès 1945, les Alliés jugent les plus hauts responsables de l'Allemagne nazie à Nuremberg. Ils tiennent ensuite des procès séparés pour les SS de chacun des camps principaux. Josef Kramer, ancien commandant de Natzweiler et commandant de Bergen-Belsen, est jugé par les Britanniques pour son rôle dans ce dernier camp. Les autres responsables SS de Natzweiler, arrêtés ou en fuite, sont jugés au cours des procès de Wuppertal, de Rastatt et de Metz.

 

"Nous n'étions pas seuls après tout !". Rudolf Naess, Avec l'aimable autorisation de Nasjonalbiblioteket, Oslo

 

 

Source : MINDEF/SGA/DMPA - mission Struthof

La rafle du 26 août 1942

 

Six semaines après la rafle du «Vel'd'hiv» dans la région parisienne, le 26 août 1942, une rafle frappe les juifs étrangers réfugiés en Creuse.

 

En effet, Laval a accepté de livrer aux allemands 10 000 juifs vivant en zone «libre». Chaque département doit fournir sont quota. Le préfet de la Creuse établit une liste de juifs à arrêter.

 

Au petit matin, le 6 août, les gendarmes de Grand-Bourg débarquent à Chabannes et arrêtent six personnes : quatre éducateurs et deux enfants.

 

Photo de la maison de Chabannes

 

 

Le même jour, cinq gendarmes de Pontarion se présentent au hameau des Combes, dans la commune de Saint-Hilaire-le-Château et arrêtent Henri Wolff et ses parents, réfugiés dans une petite maison.

 

91 personnes furent arrêtées le 26 août 1942 dont une quinzaine d'enfants. Regroupées à La Souterraine, Dun, Châtelus-Malvaleix, Bonnat et Guéret, elles sont ensuite conduites vers Boussac. A Guéret, on réquisitionne pour leur transport le car de l'entreprise Marquet.

 

A Boussac, le préfet fait relâcher deux familles, dont quatre enfants, au motif que les pères, d'origine allemande, s'étaient engagés en septembre 1939 dans les rangs de l'armée française.


De Boussac, ils sont dirigés vers le camp de Nexon, puis sur Drancy à destination de Auschwitz. Trois jours après leur arrestation, ils sont entassés dans le convoi n°26. Trois jours et trois nuits entassés dans des wagons à bestiaux : sur les 1005 personnes parties de Drancy, 987 survivent.

 

Les parents d'Henri Wolff seront gazés dès leur arrivée à Auschwitz. Henri Wolff, par contre, survivra trois ans dans les antichambres de la mort. Il est l'un des trois survivants de cette rafle.

 

 

La rafle du 1er septembre 1942

 

Six jours après la grande rafle du 26 août, 20 enfants sont arrêtés dans les maisons du Masgelier et de Chabannes et conduits à la gare de La Souterraine pour un train à destination du camp de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales).

 

 

Le réseau Garel

 

L'O.S.E est une organisation officielle et les pouvoirs publics n'ignorent rein de ce qu'elle fait. A partir d'août 1942, rafles et arrestations se multipliant dans la zone non-occupée, les responsables de l'O.S.E. comprennent que les maisons peuvent devenir des pièges et décident de mettre en place une structure clandestine qu'ils confient à Georges Garel, un résistant lyonnais. Le réseau Garel se fixe comme objectif de vider progressivement les maisons de l'O.S.E. et de cacher les enfants parmi les non juifs, les soustrayant ainsi à la déportation.



Le noyautage des administrations publiques (NAP)

 

Le NAP est né en septembre 1942 d'une suggestion de Claude Bourdet (du mouvement Combat) à Jean Moulin mais il ne se développe efficacement qu'à partir de la fusion des mouvements de zone sud (Combat, Libération, Franc-Tireur) dans les Mouvements Unis de Résistance (MUR), au début 1943. Il s'étend ensuite à la zone occupée. Ce n'est qu'à la fin du printemps de 1943 qu'est nommé en Creuse un premier responsable NAP. Il abandonne ses fonctions en fin d'année à François qui deviendra ensuite chef maquis, puis chef des Corps Francs de la Libération (CFL) et enfin Chef des FFI. L'essentiel du travail de noyautage est assuré par Henry Castaing, commissaire aux Renseignements Généraux, par ailleurs chef de secteur du réseau AJAX. Ses fonctions facilitent les contacts avec les services officiels et divers fonctionnaires d'autorité rejoignent la résistance : le Préfet en poste à partir de juillet 1943, avec la prudence qu'exigent ses fonctions, le Secrétaire Général André Vy, avec moins de retenue (il sera arrêté, déporté et mourra en déportation), plusieurs cadres de la préfecture, le commissaire de Police et la plupart des agents, la quasi-totalité des inspecteurs des Renseignements Généraux, un officier de la gendarmerie et plusieurs sous-officiers, des cadres des PTT...

 

Le NAP est très actif et très efficace en Creuse.

 

Aujourd'hui les enfants de Chabannes sont dispersés dans le monde entier.

 

Félix Chevrier est mort en 1962, dans l'anonymat. Son action pour le sauvetage des enfants juifs ne sera dévoilée que bien des années après.



Les soeurs Paillassou ont été consacrées "Juste parmi les Nations" en mars 1983 et ont reçu une médaille. Un arbre porte leurs noms dans une allée du Mont des Souvenirs, à Jérusalem.

 

En mai 1996, des retrouvailles ont été organisées à Chabannes. Elles furent l'occasion de réunir à nouveau les anciens camarades et leurs institutrices. Beaucoup d'entre eux n'étaient pas revenus à Chabannes depuis l'automne 1943.

 

Aujourd'hui à Boussac, une plaque officielle rappelle que l'ancienne cartoucherie fut bien un centre d'internement. Mais, contrairement à ce qu'elle indique, ce sont bien 91 Juifs qui furent arrêtés le 26 août dans toute la Creuse, 52 furent déportés, dont 18 enfants. Il n'y eut que trois survivants.

 

Sur cette plaque est écrit :

 

"LE 26 AOUT 1942. 52 JUIFS DONT 13 ENFANTS. HABITANT LE DEPARTEMENT DE LA CREUSE FURENT ARRETES A LEURS DOMICILES ET RASSEMBLES A LA CARTOUCHERIE DE BOUSSAC. LE 29 AOUT. ILS FURENT LIVRES AUX NAZIS PAR LE GOUVERNEMENT DE VICHY ET DEPORTES VERS LE CAMP D'EXTERMINATlON D'AUSCHWITZ.

Passant, souviens-toi"

 


Ces maisons sont aujourd'hui en ruines. La Mairie désirait, il y a quelques temps de cela, racheter la maison de Chabannes qui est finalement devenue la possession de propriétaires privés anglais.

 

 

site internet externe : Fondation pour la mémoire de la déportation

 

Source : Secrétariat d'Etat au Tourisme - délégation régionale du Limousin

Qui étaient les Français libres ?

 

Qui étaient les Français libres ?

 

"Des hommes partis de rien" (René Cassin)

 Le général de Gaulle passe en revue les premiers volontaires de la France Libre. Source : Fondation de la France Libre

 

 

Quand la voix du maréchal Pétain s'éleva pour appeler à l'armistice, beaucoup de Français ressentirent un lâche soulagement. Hébétée par l'offensive allemande, secouée par des semaines de bombardement, incrédule devant la vitesse d'avancée des troupes allemandes, la France de juin 1940, désorganisée et éperdue, aspirait avant tout à la paix. Une voix s'éleva alors pour dire non à une paix acceptée hors l'honneur. Le 18 juin 1940, le général de Gaulle s'adressait aux Français depuis l'Angleterre pour les inciter à poursuivre le combat et à le rejoindre en Angleterre. Des hommes, des femmes aussi, de tous les horizons, le rejoignirent alors. Ce fut l'origine des Forces françaises libres, de terre, de mer et de l'air.

 

Il n'existe pas de définition officielle de la France Libre. Est considéré comme Français libre tout individu qui a rejoint à titre individuel ou en unité constituée volontaire une unité régulière reconnaissant l'autorité du général de Gaulle ou un mouvement de la Résistance intérieure relevant de son autorité, signant un engagement valable pour la durée de la guerre avant le 1er août 1943. À partir de cette date, la totalité de l'Empire français est officiellement rentré en guerre et les engagements n'ont plus été le fait des volontés individuelles mais de la mobilisation.

 

Au-delà de cette tentative de définition, correspondant plus à des données administratives qu'à une véritable césure historique, la France Libre est avant tout caractérisée par un état d'esprit et le refus de la défaite.

 

En juillet 1940, les Forces françaises libres comportaient 7 000 hommes. Au maximum de leur développement, elles rassemblèrent 53 000 hommes. Mais pour limitées en nombre qu'elles fussent, ces forces n'en jouèrent pas moins un rôle essentiel pour la France.

 

 

Pourquoi et comment se sont-ils engagés ?


 

Soixante ans après les faits, l'historien cherche d'abord à comprendre pourquoi certains hommes se sont engagés et d'autres pas, comment certains sont arrivés à la conclusion qu'un engagement s'imposait, quitte à y laisser leurs vies. Tous les sondages faits à ce jour montrent que les motivations de l'engagement furent essentiellement patriotiques et/ou idéologiques.

 

Il fallait avant tout, pour ces volontaires, libérer la France et laver l'humiliation de la défaite. L'indépendance de la France est la motivation la plus souvent avancée, suivie de la volonté de laver l'humiliation de la défaite, bien avant la lutte contre le fascisme et le nazisme ou le salut de la république et de la démocratie.

 

Beaucoup des anciens FFL interrogés aujourd'hui justifient leur engagement en évoquant des pères ou des frères morts au combat en 1914-1918, un lorrain évoque l'annexion de la Moselle en 40, un «cataclysme» pour lui, d'autres soulignent le désir «d'avoir un chef, un drapeau et un pays à défendre», un juif rallié en 1942 parle des lois antisémites de Vichy, un autre note le retentissement des faits d'armes de Bir Hakeim.

 

Le hasard, les influences de camarades ont aussi joué, notamment pour les soldats que le hasard des combats avait amené en Angleterre en 40 et dont tous, loin s'en faut, ne choisirent pas de rester. Des effets d'entraînement ont été déterminants, pour prés de 13 % des engagés, dont l'opinion a basculé du fait du ralliement du territoire où ils se trouvaient ou de l'engagement d'amis.

 

Graphique sondage sur la motivation des FFL à s'engager. Source : Fondation de la France Libre

 



Le choix fut parfois aussi quelque peu contraint, notamment pour les équipages des bateaux de commerce ou de bâtiments auxiliaires arraisonnés, internés en Angleterre ou aux Bermudes, ou encore pour quelques mousses embarqués par hasard sur le "Massilia", en tant que garde d'honneur, ou plus tard, rarement toutefois, stimulé par une désignation au titre du STO. Les marins arrachés à leurs bateaux par les Royal Marines anglais le 3 juillet 1940 durent se déterminer sur le champ et à Plymouth, seuls 200 marins sur 2 500 choisirent la poursuite du combat.

 

 

 

L'appel du général de Gaulle


 

De Gaulle n'est pas apparu immédiatement comme le recours providentiel et seule une minorité a entendu directement son appel, ou plutôt ses appels. Tel futur FFL l'a entendu le 17 juin, à 10 heures du soir, à Paris, plusieurs autres le 18 juin en Angleterre où certains avaient déjà décidé de poursuivre la lutte avec les Anglais. Mais quelques acteurs disent aujourd'hui avoir entendu cet appel du 18 juin, alors qu'il s'agit manifestement, soit d'une confusion avec le discours du 22 juin, soit d'une construction de la mémoire a posteriori.

 

D'autres indiquent avoir entendu les discours du général le 21 et le 22 juin, à bord de bateaux parfois, ou en avoir entendu parler ultérieurement, par la radio australienne à Nouméa, par exemple, ou fin juin au mess des officiers de l'Air à Toulouse, ou encore par la radio fin juin en AEF. Un juif allemand l'a découvert en lisant la proclamation affichée à Montevideo par l'ambassadeur de France. Le bouche à oreille surtout a joué. Un Français a été informé par un docker anglais de Southampton, le soir du 18 juin, un autre, en Angleterre également, par des camarades, un autre dans un mess au Liban, un autre en a entendu parler étant en brousse au Gabon par un administrateur des colonies, d'autres enfin, équipages de bateaux arraisonnés, à Crystal Palace à Londres, où ils étaient internés. Beaucoup de jeunes métropolitains ont été informés qui par un père, qui par un oncle ou par des camarades. Mais l'appel du général n'a touché que tardivement certains, durant l'été 40 par des conversations pour les uns, fin 40, par des camarades de faculté à Metz, engagés dans un mouvement de résistance pour un autre, en 41 à Toulon pour un autre, voire fin 41, début 42 pour un dernier, pétainiste installé en Tunisie qui commença alors à réviser son jugement. Un marin qui servait sur un aviso vichyste n'a même entendu parler du général de Gaulle qu'en mai 1942, par un officier canadien, après avoir déserté à Diégo-Suarez à la suite du bombardement de son bateau. L'appel du général de Gaulle a suscité un vif espoir: "Enfin un vrai Français!". Ce fut, dit l'un, "un soulagement qu'un général reprenne le flambeau", "une immense espérance ". Enthousiasme, confiance, espoir, admiration, approbation de l'attitude du général sont les sentiments dominants. Ce fut aussi dès cette époque que les plus jeunes, qui rejoindront de Gaulle en 1942 ou 1943, prirent leur décision, entendant ou ayant connaissance de cet appel.

 

 

 

Comment se sont-ils engagés ?

 

 

On ne saurait résumer les modalités d'adhésion à la France Libre. Motivations et modalités ont beaucoup varié au cours des trois ans que dura l'aventure de la France Libre puis de la France Combattante, appellation retenue à partir de juillet 1942. L'aventure collective des 129 pêcheurs de l'île de Sein, massivement ralliés en juillet 1940, qui amena le général de Gaulle à s'exclamer "L'île de Sein, c'est donc le quart de la France" ne reflète pas la réalité statistique (1).

 

Il y eut certes des Bretons ralliant l'Angleterre à la rame. Mais les ralliements de candidats à l'engagement venant directement de France devinrent difficiles à partir de novembre 1940, en raison de la surveillance des côtes effectuée par les Allemands. Les engagements s'étalèrent par ailleurs dans le temps, revêtirent les formes les plus diverses et un certain nombre des gens aujourd'hui considérés comme Français libres ont servi en France occupée, dans des mouvements de résistance liés au BCRA ou à la DGER. Les engagements dans la résistance intérieure furent par nature discrets et il n'est pas toujours certain que les principaux acteurs aient eu conscience de l'appartenance ou non de leur réseau à la France Libre. Il y eut en fait autant d'aventures que d'hommes et ce furent souvent des épopées. L'un, aspirant, a gagné l'Angleterre par bateau avec 12 hommes de sa section, en juin 1940, partant de Saint-Jean-de-Luz. Un autre a traversé la Manche à la godille avec son frère, un troisième a embarqué à Paimpol avec 41 élèves de l'école de marine marchande de Paimpol, un quatrième a gagné l'Angleterre à 14 ans et demi pour s'engager alors qu'il n'avait pas 16 ans. Un autre fit six cents kilomètres à vélo avec un ami pour gagner Brest. Les derniers volontaires qui purent rejoindre l'Angleterre le firent à partir de la côte basque sur des bateaux polonais.

 

Quelques volontaires ont déserté de Syrie, en camions militaires ou à pied, dès l'été ou l'automne 40 pour rejoindre les forces anglaises en Egypte ou en Transjordanie, un autre a quitté sa famille et ses enfants à Nouméa pour aller s'engager dans les SAS en Angleterre, un autre encore a gagné l'Afrique du Sud par mer, venant de Djibouti, à bord d'un voilier. D'autres ont eu plus de " chance ", étant par exemple présents comme militaires à Douala à l'arrivée de Leclerc, en août 1940.

 

Ils venaient de tous les territoires d'Outre-Mer ralliés à la France Libre. Source : Fondation de la France Libre

 



Quelques rares aviateurs rejoignirent l'Angleterre avec leur appareil, voire avec des appareils italiens ou allemands volés. D'autres, plus nombreux, purent gagner Gibraltar ou l'Egypte. Du 26 au 30 juin, sept appareils parvinrent ainsi à se poser à Gibraltar, dix autres le firent entre le 5 et le 11 juillet. Des marins de la marine de Vichy ont déserté de leur bateau, l'un par exemple en rade de Pointe-Noire, l'autre à la Martinique pour s'engager à New-York, un autre, marin du commerce, s'est jeté à l'eau d'un cargo vichyste au large de Gibraltar. Plusieurs, lassés de servir à bord de bâtiments attendant à la Martinique la fin des hostilités, selon les ordres du gouverneur fidèle au régime de Vichy, l'amiral Robert, désertèrent avec des embarcations de fortune vers Sainte Lucie, d'où ils rejoignirent New-York. Beaucoup, 15 % environ, sont passés par l'Espagne et presque tous ont connu le dur camp de Miranda, après le commissariat d'Irun ou les prisons de Saragosse ou de Burgos. Très peu étaient passés par des réseaux et la grande majorité a tenté l'aventure sans passeur, avec des amis ou d'autres résistants. Beaucoup doivent leur libération après quelques mois à l'intervention du consulat ou de l'ambassade anglaise en Espagne. Peu d'unités constituées rallièrent les FFL, venant de France métropolitaine. Quelques rares officiers entraînèrent dès 1940 leur compagnie ou leur batterie, partant de Chypre ou de Syrie vers l'Egypte britannique où elles formeront le 1er bataillon d'infanterie de marine. Le gros des forces vint des territoires de l'Empire, telle la colonne Leclerc en Afrique Équatoriale ou le bataillon du Pacifique. La Légion Étrangère, dont une partie resta fidèle à Vichy, fournit la 13e demi-brigade de la Légion Étrangère, venant de Narvik via l'Angleterre, que son colonel entraîna au complet en Afrique équatoriale. (1)

 

En novembre 1940, les Sénans représentaient un tiers des 350 volontaires FNFL finistériens, qui constituaient 10% des effectifs totaux. Les ralliés ne représentaient pas pour autant 10 % de la population totale.

 

 

 

La diversité des FFL



Tous les FFL n'ont pas adhéré dès juin 1940 aux convictions du général de Gaulle. Certains ne s'y sont ralliés que tardivement. Un jeune limougeaud, ingénieur de formation explique ainsi qu'incorporé dans les Chantiers de jeunesse d'août 1941 à juin 1942, il était surtout préoccupé par la musique, étant affecté à la fanfare, et le fonctionnement du poêle à bois de son baraquement. Il n'a commencé à se sentir concerné par la guerre qu'après l'occupation de la zone libre, lorsqu'il a vu les Allemands réquisitionner son immeuble. Et il lui a encore fallu un an de maturation, ayant repris ses études, avant de décider de rejoindre en juillet 1943, non pas le général de Gaulle, mais l'armée française ayant repris le combat.

 

Motivation, sensibilité, conviction ont donc fortement varié de juin 1940 à juillet 1943.

 

 

 

Une démarche individuelle



Il est donc très difficile d'établir un profil type des FFL. Ils ont en commun d'avoir été jeunes : 70 % avaient moins de 30 ans, 18,5 % moins de 20 ans, célibataires à 70 %, d'être majoritairement issus de milieux plutôt modestes, d'origine surtout urbaine. 75 % n'avaient pas dépassé le niveau de l'enseignement secondaire. Beaucoup venaient de Bretagne ou d'Alsace-Lorraine, d'Afrique du Nord ou de l'Empire. Un quart était militaire de carrière engagé en 1939, la moitié étant sous les drapeaux en 1940 et la majorité (65 %) était issue de milieux sensibles aux valeurs patriotiques.

 

Mais être FFL, c'est avant tout une démarche individuelle, un choix, certes fait à des époques différentes, dans des situations différentes, mais un choix assumé, souvent individuellement, parfois collectivement, comme l'équipage du sous-marin «Rubis» qui se prononça, par vote secret, ou comme ces cinq pilotes, qui dès le 20 juin 1940, décidèrent de rallier Gibraltar avec leurs avions et qui furent abattus par la DCA qui ne les reconnut pas. Cette démarche individuelle, ce volontariat assumé, c'est toute la différence avec les soldats de l'armée d'Afrique, qui ont repris le combat, sur l'ordre de leurs chefs, après novembre 1942, avant de s'illustrer dans les combats d'Italie.

 

 

site internet externe : Fondation de la France Libre

Source : Fondation de la France Libre

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