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Pierre Brossolette, le rude parcours d'une mémoire

 

D'innombrables lieux en France portent le nom de Pierre Brossolette qui, résistant dès 1941, rejoignit Londres en avril 1942 et fut, avec Jean Moulin, l'un des principaux artisan de l'union de la Résistance française derrière de Gaulle.

 

Or il est aujourd'hui encore surtout connu pour son mutisme sous la torture et son suicide. Comment expliquer cet apparent paradoxe ?

 

 

Un parcours d'engagement

 

 

S'il figura en très bonne place au petit nombre de ceux qui opposèrent un refus aussi ferme que précoce aux abdications de 1940, Pierre Brossolette n'avait pas attendu le désastre pour s'engager. Reçu premier à l'École Normale Supérieure en 1922, agrégé d'histoire, militant du pacifisme briandiste et du rapprochement franco-allemand à la fin des années vingt, socialiste proche de Léon Blum et franc-maçon, ce journaliste et homme de radio spécialiste de politique internationale s'était en effet progressivement imposé comme un promoteur farouche de " l'esprit de résistance ". Résistant dès 1941 au sein du groupe du Musée de l'homme puis de la Confrérie-Notre-Dame du colonel Rémy, il rejoignit Londres en avril 1942 où il s'imposa parmi les décideurs de la France combattante. De la capitale anglaise aussi bien qu'au long des trois missions clandestines qu'il effectua en France occupée, il fut, avec Jean Moulin, l'un des principaux artisans de l'union de la Résistance française derrière Charles de Gaulle.

 

Pierre Brossolette. Source : DR

 

 

Pourtant, en dépit de ce parcours d'engagements, et bien que d'innombrables lieux en France portent son nom, Pierre Brossolette est aujourd'hui surtout connu pour son mutisme sous la torture et son suicide devenu légendaire (1). L'explication de cette apparente contradiction doit être cherchée dans les aléas subis par son souvenir depuis 1944 du fait des hésitations des différentes mémoires qui ont eu à l'évoquer, mémoires nationales et officielles (2), mémoire savante des historiens et mémoire diffuse (3).

 

 

Le destin posthume de Brossolette


 

Depuis la Libération, le destin posthume de Brossolette a connu trois périodes contrastées. Au cours du véritable âge d'or que furent les années 1944-1964, le nom de cet intellectuel socialiste antimunichois devenu pionnier de la Résistance, entré en gaullisme comme on entre en religion, chantre de l'union résistante et penseur de la reconstruction de la France, fut régulièrement évoqué dans les commémorations et dans les livres, ainsi que dans la presse. Peu importait qu'il fût mort alors que son heure dans la Résistance était passée. Pour le plus grand nombre, il avait rejoint la très petite cohorte des martyrs éponymes de l'armée des ombres.

 

L'entrée des cendres de Jean Moulin au Panthéon vint interrompre ce processus de commémoration. Le 19 décembre 1964 en effet, conformément au verdict que le général de Gaulle avait rendu dans ses Mémoires de guerre (4), Moulin fut très officiellement installé dans son rôle de fédérateur des Résistances et devint la figure éponyme de l'armée des ombres. Le souvenir de Pierre Brossolette connut alors une éclipse durable. Pendant près de trente années, qu'il s'agisse de commémorations, de publications et de colloques, ou même de presse, le nom de Brossolette ne fut que rarement évoqué. Lorsque d'aucuns mentionnèrent son rôle, ce fut le plus souvent pour minorer et critiquer, ou au contraire saluer celui d'un autre soldat de l'ombre. Même la journée nationale organisée le 22 mars 1984 à l'occasion du quarantième anniversaire de sa mort ne déboucha sur rien.

 

Une troisième période s'est ouverte au début des années quatre-vingt dix. Si le parti socialiste et la radiodiffusion demeurèrent muets, tel ne fut pas le cas de la Grande Loge et du Grand Orient de France. Un frémissement de la mémoire gaulliste fut également sensible, par le truchement de La Revue de la France Libre (5) puis de la revue Espoir (6). Pour sa part, François Mitterrand voulut honorer de sa présence la commémoration du 22 mars 1994, cérémonie qui rencontra un certain écho public. Surtout, un certain nombre de travaux scientifiques ont vu le jour, à commencer par ceux de l'auteur des présentes lignes, qui ont contribué à rendre à Brossolette une place plus conforme à la réalité de son rôle historique. Depuis une dizaine d'années, quelques frémissements se sont par conséquent manifestés qui peuvent laisser penser que le chantre des « Soutiers de la gloire » n'est peut-être pas définitivement relégué au rang des seconds rôles de la Résistance.

 

 

Les aléas de la mémoire

 

Plaque commémorative à Audièrne (Finistère). Source : Les Plaques Commémoratives


 

L'étude du destin posthume de Pierre Brossolette appelle quelques remarques. En premier lieu, l'action conduite par l'objet de mémoire joue un rôle essentiel. Précurseur de la Résistance intérieure, membre de mouvement puis de réseau, Brossolette partit à Londres et passa en quelque sorte à la Résistance extérieure. Sa volonté délibérée et sans cesse réaffirmée de servir de trait d'union entre les résistances et les missions qu'il accomplit sur le sol de France achevèrent de brouiller son image de résistant. Alors que Moulin, envoyé de Londres et délégué du général de Gaulle, devint un symbole de la France combattante et celui de la France au combat, Brossolette demeura d'une certaine façon dans un « entre deux ». L'appartenance de ce franc-tireur inclassable aux services secrets gaullistes, dont la réputation fut un temps sulfureuse, ne fut pas pour clarifier les choses. Les passions et les tensions inhérentes au combat des ombres achevèrent de tout compliquer. Dans la persistance ou non d'une mémoire, l'image de la personne à commémorer est également importante.

 

Aujourd'hui, Pierre Brossolette est surtout considéré comme un pionnier de la Résistance et un héros. Mais, en le sauvant de l'oubli qui a englouti le souvenir de tant de résistants, en occultant son action avant et pendant la guerre et en transformant sa vie en destin, sa mort a en quelque sorte impliqué une lecture, c'est-à-dire une relecture du passé. Socialiste engagé mais non doctrinal avant la guerre, Brossolette critiqua fortement certains de ses camarades de parti durant le conflit et adopta des positions réformatrices et rénovatrices qu'il n'eut plus l'occasion d'expliquer à partir de septembre 1943. Comme l'ont montré les commémorations nationales de 1984 et 1994, son image en fut d'autant plus troublée que son engagement socialiste avait été clair avant la guerre. De même, gaulliste convaincu et raisonné, en quelque sorte « gaulliste de gauche » avant la lettre, c'est-à-dire marginal, attaché d'abord et avant tout à la personne et à la mystique du Général, il fut d'autant moins « récupéré » par la mémoire gaulliste qu'existait un autre personnage beaucoup plus aisé à utiliser : Jean Moulin. Il est également frappant de constater que rien ne fut entrepris, au moment de la création et de l'essor de l'ONU ou au long de la construction européenne, par les anciens militants de la Société des Nations, du rapprochement franco-allemand et de l'idée européenne pour s'appuyer sur le souvenir de leur précurseur Pierre Brossolette.



Deux autres facteurs contribuent à l'installation et à la persistance d'un souvenir. Le premier est l'existence d'une ou plusieurs personnes décidées à lutter pour la mémoire. À cet égard, le rôle de Gilberte Brossolette fut déterminant. En 1958, la perte par cette dernière de la plus grande partie de ses moyens d'influence porta un rude coup à la mémoire de son mari. L'actualité joue aussi un rôle essentiel. Les remises en cause des années soixante-dix, le procès Barbie et les attaques qui s'ensuivirent renforcèrent finalement, puisqu'il parvint à leur résister, et au détriment de tous les autres résistants, l'exemplarité et l'unicité de Jean Moulin ainsi que sa place de symbole de la Résistance dans la mémoire collective des Français.

 

Enfin, il apparaît impossible qu'un souvenir perdure dans la ou les mémoire(s) sans être peu ou prou instrumentalisé. Cette instrumentalisation peut prendre deux formes différentes. Dans le cas le plus favorable, elle est primaire, ou positive. En d'autres termes, elle résulte de l'action d'un groupe pour promouvoir le souvenir de tel ou tel. Mais elle peut aussi être secondaire, ou négative. Elle est alors le fait d'une association réagissant à l'occasion d'affrontements sur des enjeux de mémoire dans lesquels les héros morts sont utilisés comme arguments à charge ou à décharge.

 

Au final, par ses temps forts et ses éclipses, par les légitimes questionnements historiographiques qu'il suscite, ainsi que par sa soumission aux tentatives d'instrumentalisation, le souvenir de Pierre Brossolette illustre bien le difficile et quelquefois douloureux parcours de la mémoire de la Résistance depuis la Libération.

 

 

Notes

 

(1) Il se précipita du 5e étage de l'immeuble de la Gestapo où il était détenu.

(2) Dans le cas de Brossolette, mémoires du journaliste, du socialiste, du franc-maçon et du pionnier de la Résistance intérieure devenu Français combattant.

(3) Qui procède de tous les vecteurs du souvenir, en particulier les mémoires de groupe et les mémoires individuelles.

(4) Charles de Gaulle. Mémoires de guerre. L'appel 1940-1942. Paris, Livre de Poche, 1980, 443 p., p. 288 et 293.

(5) N° 269, juin 1990. N° 277, 1er trimestre 1992. N° 285, 1er trimestre 1994.

(6) N° 106, avril 1996.

 

 

Source : Guillaume Piketty, directeur adjoint des études de Sciences Po où il enseigne l'histoire et l'historiographie. Revue "Les Chemins de la Mémoire" n° 128 - Mai 2003 pour Mindef/SGA/DMPA

La ligne de démarcation

 

Le 18 avril 1959, lors d'une visite officielle à Moulins-sur-Allier, le général de Gaulle évoque la division majeure qui marque l'occupation allemande en plein coeur de la France : " Je sais tout ce qui a été fait ici. Cela est d'autant plus méritoire que vous étiez ici en bordure du drame (...) sur cette blessure constituée à travers notre pays qu'on appelle ligne de démarcation ".

 

Ligne de démarcation - poste de contrôle français - 1941. Photo Serge COMPIN - Don au centre d'interprétation de la ligne de démarcation

 

 

C'est la première fois que la ligne de démarcation est ainsi désignée publiquement par le premier des Français. Pendant l'occupation, dans ses allocutions à la BBC, le chef des Français libres a nié l'idée d'une France compartimentée de façon arbitraire par l'occupant. Pourtant, si la ligne de démarcation et ses acteurs (passeurs ou simples habitants) sont peu présents dans les commémorations, hormis une quarantaine de stèles, plaques et monuments de petite taille, inaugurés entre 1945 et 2002, force est de constater que la réalité quotidienne de la ligne a été bien plus qu'un tracé parfois imprécis sur les cartes d'état-major. Les historiens ne l'ont presque pas étudiée. Or, la ligne de démarcation est un observatoire remarquable de l'histoire de l'économie locale de treize départements divisés, de l'administration municipale, départementale et préfectorale, sans oublier de l'armée d'armistice et des forces policières.



La mémoire littéraire a retenu l'aspect le plus spectaculaire de l'histoire de la ligne de démarcation. Au premier rang des parutions, les vingt-deux volumes du colonel Rémy, rédigés entre 1964 et 1976, ont donné du passeur une vision soit « héroïque » soit plus sombre. Claude Chabrol en a même fait un film de cinéma, sorti dans les salles en 1966. Des écrivains comme Joseph Joffo, Jacques Laurent, Jean-Louis Curtis, Bernard Clavel ont retracé l'épopée romancée de plusieurs passeurs. De telles évocations n'apprennent quasiment rien à l'historien sur la vie quotidienne des riverains de la ligne, sur les flux interzones, tant humains que matériels et financiers, sur les types de « passagers » clandestins ou légaux, sur la chronologie des répressions.

 

 

 

L'instauration-surprise



Instaurée par l'article 2 de la Convention d'armistice, la ligne de démarcation principale de la France occupée parcourt treize départements sur près de 1 200 kilomètres.

 

A vrai dire, les plénipotentiaires français - et au premier chef le général Huntziger - ne s'attendaient pas au compartimentage de la France. La ligne a provoqué la rupture administrative et territoriale des eaux-et-forêts, des préfectures et sous-préfectures, des institutions judiciaires, des légions de gendarmerie, des académies, des banques nationales, de la SNCF, etc.

 

Le régime de Vichy, qui a connu le tracé très précis de la ligne seulement fin 1941 - les occupants le modifiaient régulièrement à l'échelon local -, à dû réorganiser le fonctionnement administratif du pays ; par exemple, il a été contraint de créer des légions-bis de gendarmerie dans les parties non occupées des anciennes légions divisées. La désorganisation du pays fut amplifiée par d'autres lignes de démarcation : celle du Nord-est ; la ligne qui isole l'Alsace et le département de la Moselle annexés de la zone interdite - qui disparaît en décembre 1941 -, sans compter l'instauration d'une zone côtière interdite à partir d'avril 1941. Ajoutons que le retour des Français de l'exode a été complexe à organiser au passage de la ligne en direction de la zone occupée.

 

 

 

Une " frontière " surveillée mais pas hermétique



Sur la ligne, la signalétique est généralement lacunaire, composée de panneaux, de poteaux peints aux couleurs nazies, de herses, de guérites et de barrières dans les villes et villages divisés ; en certains points, les Allemands ont même miné les abords de la ligne. Cette dernière n'est pas hermétique. Quelques centaines d'hommes (d'abord des soldats puis des douaniers allemands à partir de février 1941) ne suffisent pas à entraver la route à des milliers de clandestins qui ne possèdent par l'Ausweis - laissez-passer -, très difficile à obtenir.

 

Laissez-passer frontalier - décembre 1942. Centre d'interprétation de la ligne de démarcation, Génelard (71)

 

Laissez-passer frontalier

 


D'ailleurs les ministres de Pétain ne disposent pas de laissez-passer permanent ; seul Pierre Laval a ce privilège. En face des postes allemands, Vichy installe une surveillance française composée de soldats de l'armée d'armistice, de gendarmes, de policiers et de douaniers qui ne s'entendent pas très bien sur la nature des missions à remplir. Le téléphone entre les postes n'existe presque pas. Cependant, nombre de clandestins de la ligne doivent leur sauvetage à certains surveillants français qui les voyaient courir dans les champs au loin. Le régime collaborateur de Vichy, pris dans un engrenage de concessions croissantes à l'occupant, ne trouve jamais le moyen d'assouplir les effets négatifs de la ligne de démarcation. Hitler se détourne très vite des mesures prises sur cette dernière. Dès 1940, il a demandé la mise au point d'un plan d'occupation totale de la France.

 


 

La vie quotidienne des Français bouleversée



En 1940-1941, avec les prisonniers de guerre, la ligne est au coeur du chantage allemand.

 

Les contraintes immédiates se portent évidemment sur les riverains de la ligne de démarcation qui connaissent un statut particulier. Ils deviennent des " frontaliers " d'un nouveau genre, puisqu'ils vivent sur une " frontière " intérieure au coeur de leur pays et de leur terroir. Ils ont reçu des laissez-passer spéciaux qui les autorisent à franchir plus facilement la ligne, afin d'aller travailler la journée dans une zone pour rentrer le soir habiter dans une autre. C'est l'occasion de profiter de ces facilités aux postes allemands pour passer du courrier et des passagers clandestins sous les sièges d'un camion ou dans des tonneaux disposés sur une remorque.

 

Ligne de démarcation, hiver 1940-1941 - Digoin (71). Photo Paul Chaussard - "Echos du passé" - Don au centre d'interprétation de la ligne de démarcation

 



Dans leur ensemble, les Français subissent l'Ausweiss, les voyages interzones en train peu nombreux, mais aussi les cartes interzones, dont les premières sont imprimées au début de l'occupation et qui obligent à biffer des mentions stupides comme "je ne suis pas mort". Les transferts de fonds interzones sont interrompus un temps, puis restaurés grâce à l'installation en zone non-occupée de succursales-bis de la banque de France, du Crédit Lyonnais, de la Caisse des Dépôts et Consignations et de la Société Générale. Les occupants sont volontairement flous sur les autorisations qu'ils accordent pour les flux de marchandises, de valeurs et d'argent d'une zone à l'autre. Ils gèrent une économie de guerre de plus en plus gourmande. La ligne est aussi un moyen d'exploiter au mieux les richesses de la France. Des habitants de la ligne profitent aussi largement du marché noir, dont les demandeurs sont principalement les Allemands.

 

Carte de correspondance interzone - mars 1941 - centre d'interprétation de la ligne de démarcation, Génelard (71)

 

 

Carte de correspondance interzone

 



Des Français et des réfugiés belges, polonais, hollandais et allemands refusent cette blessure au coeur de la France et organisent des équipes familiales et des filières nationales de passages clandestins. Les premiers passeurs apparaissent dès l'été 1940. Ils sont souvent seuls et pratiquent un acte d'entraide. Puis, les services secrets anglais, les mouvements et les réseaux de résistance recherchent des passeurs pour travailler sur les deux zones et espionner les installations militaires allemandes. La confrérie-Notre-dame du Colonel Rémy a très tôt organisé les passages clandestins dans le sud-ouest grâce à Louis de la Bardonnie. Mais sur le tracé de la ligne, dans le Nord (Bretagne et Normandie notamment) et l'Est de la France, des filières très structurées font passer des centaines de fugitifs traqués ou en mission : aviateurs abattus, Juifs, prisonniers évadés, simples voyageurs de commerce. Les passages sont parfois payants, afin de nourrir et d'abriter quelques temps des candidats au passage. Cependant, certains passeurs isolés en profitent pour pratiquer des prix très élevés, notamment quand les Juifs affluent plus nombreux sur la ligne, après les rafles de l'été 1942. De faux passeurs au service des Allemands opèrent également. Mais ces derniers ne doivent pas faire oublier tous les passeurs bénévoles, dont les motivations sont à mi-chemin entre l'action "humanitaire" et l'engagement résistant.



Rappelons enfin que la ligne de démarcation est supprimée en février 1943, les Allemands occupant alors la totalité du territoire français depuis novembre 1942. Elle ne disparaît cependant pas des cartes d'état-major allemandes et certaines restrictions subsistent, notamment en matière de circulation des marchandises. Elle reste ainsi jusqu'à la fin de la guerre un moyen de pression, la menace de son rétablissement pesant sur les Français jusqu'au bout.

 

Source : Eric Allary, Docteur ès Lettres de l'institut d'études politiques de Paris, agrégé d'histoire, chercheur associé au CHEVS/FNSP et au CRHISCO de l'Université de Rennes 2. Texte rédigé pour MINDEF/SGA/DMPA

Le 1er bataillon de Fusiliers marins

 

Le 1er bataillon de Fusiliers marins est créé le 17 juillet 1940 à l'initiative de l'amiral Muselier.

 

Son commandement est confié au lieutenant de vaisseau Détroyat.

À l'issue de son entraînement à Aldershot, le bataillon embarque pour participer à l'attaque sur Dakar. Le 1er BFM rejoint ensuite l'AEF où il participe à la mise en défense des côtes et à la prise de contrôle du Gabon.

En juin 1941, il est jumelé au bataillon d'infanterie de marine de Chypre et participe aux opérations de Syrie. À la mort de son chef, en juin 1941, le 1er BFM est menacé de dissolution mais son nouveau commandant, le lieutenant de vaisseau Amyot d'Inville, parvient à s'y opposer. Transformé en unité de DCA et rattaché à la lre brigade de la France Libre, le 1er BFM participe aux opérations de Libye et de Tunisie.

 

Il se distingue au cours des combats de Bir Hakeim en mai-juin 1942. Après s'être reformé et réarmé à Beyrouth, il repart pour la Libye et suit la progression des Alliés à la poursuite des troupes italo-allemandes en retraite vers la Tunisie.

 

Devenu 1er régiment de Fusiliers marins, le 1er BFM est incorporé à la lre division motorisée d'infanterie, qui n'est autre que la lre division française libre, et prend part à la campagne d'Italie puis à la campagne de France (Toulon, Vosges, Alsace) et termine la guerre dans les Alpes. Le 1er régiment de Fusiliers marins est dissout à la fin des hostilités.

 

Source : SGA/DMPA

L'internement : La France des camps (1938-1946)

 

"Sous le titre anodin et administratif d'un document extrait des archives du Loiret, défilent, page après page, des listes interminables de noms. A travers ces noms et prénoms, adresse et domicile, lieu de naissance et destination, on découvre la liste des déportés juifs des camps de Beaune-la-Rolande et de Pithiviers à l'été 1942. Puis dans une colonne, surgissent les dates de naissance : 1933, 1935, 1936, 1939... Ainsi apparaît, sur papier administratif, le spectacle de l'horreur absolue : la déportation des enfants. Des 3 000 à 5 000 cartons d'archives que j'ai eu à dépouiller pour mon travail sur les camps d'internement, celui-ci, par sa réalité froide, m'a le plus bouleversé".

 

Denis Peschanski.

 

 

Pithiviers. Vue générale du camp et de l'entrée. Source : SHD

 

 

A la différence de la procédure "judiciaro-policière" traditionnelle, l'internement administratif vise des personnes non pour ce qu'elles ont fait (ou sont présumées avoir fait) mais pour le danger potentiel qu'elles représentent aux yeux du pouvoir. La continuité de cette procédure exceptionnelle implique-t-elle une continuité des politiques, ou dissimule-t-elle des différences de nature ? Sans négliger les phénomènes de continuité, nous privilégions la deuxième option, celle de la rupture.

 

La première loi permettant l'internement administratif dans la période date du 12 novembre 1938. Elle visait ce qu'on appelait alors "les indésirables étrangers". Forte symboliquement, puisque c'est pour cette catégorie que le premier camp à Rieucros, en Lozère, fut ouvert, et qu'elle s'inscrivait dans un contexte xénophobe, elle ne toucha que peu de monde sous la IIIe République finissante.



Ce sont les réfugiés espagnols fuyant les armées franquistes qui représentèrent, et de loin, la catégorie d'internés la plus nombreuse entre 1938 et 1940. A la fin de la IIIe République, sur les 465 000 personnes qui passèrent la frontière en février-mars 1939, près de 350 000 avaient séjourné dans des camps de fortune. Le camp de Gurs fut érigé en quelques semaines au printemps 1939. Le gouvernement français avait souhaité construire de vastes espaces d'internement après l'improvisation du début mais on mesure à un détail combien cette politique se voulait provisoire et circonstancielle : des lucarnes de bois se valaient fenêtres sur le côté des baraques. Pendant le printemps et l'été, ces ouvertures sommaires ne posèrent pas trop de problèmes, mais avec l'arrivée de l'automne, les internés durent choisir entre le jour et le froid. Les autorités avaient simplement prévu que les camps seraient supprimés à l'été. Celui de Gurs ferma en 1945. Quelques travaux furent réalisés, mais cet épisode montre que, dans l'esprit des autorités, l'internement, mesure exceptionnelle répondant à une situation exceptionnelle, devait être très provisoire.



Avec la déclaration de guerre en septembre 1939, s'ajouta une nouvelle catégorie d'internés : les "ressortissants des puissances ennemies" : Allemands et Autrichiens (l'Autriche était rattachée au Reich depuis l'Anschluss). Des mesures de précaution peuvent s'expliquer au début d'une guerre. Mais pendant des mois, près de 20 000 personnes se trouvèrent internées au nom d'une guerre menée contre celui qui était responsable de l'émigration vers la France d'une large majorité d'entre elles : juifs persécutés ou politiques réprimés. Comment pouvaient-elles comprendre leur internement et les réticences répétées des autorités françaises à les intégrer dans l'armée françaises ? En mai 1940, une nouvelle vague d'internement dans cette catégorie toucha également les femmes. La loi du 26 septembre 1939 interdisant les organisations communistes après la signature du double pacte germano-soviétique est bien connue. Le décret du 18 novembre 1939 va au-delà en permettant l'internement de tous "individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique". La circulaire ministérielle qui suivit à l'adresse des préfets est explicite : "la nécessité s'impose d'être armé non seulement contre le fait délictueux ou criminel, mais aussi contre la volonté notoire de le commettre". Tel est bien le coeur de l'internement.

 

Camp de Rouillé, dans la Vienne, où furent internés des communistes, des gitans nomades et des condamnés pour "Marché noir". Source : SHD

 

 

La logique d'exclusion


 

Entre l'été 1940 et le printemps 1942, c'est Vichy qui eut la main en matière d'internement, et sa logique d'exclusion prima. Deux chiffres suffisent à l'illustrer : en décembre 1940, on comptait environ 50 000 internés en zone non occupée (y compris l'Afrique du Nord) ; il y en avait quelque 2 000 en zone nord. Cela ne signifie pas que la vie en zone occupée était plus facile pour les victimes. Simplement, le camp n'était pas, alors, une composante cruciale dans la stratégie de l'occupant. Ce dernier avait deux objectifs clairs : permettre au mieux la ponction des richesses du pays occupé ; assurer la sécurité des troupes d'occupation. Dans les deux cas, l'existence d'un régime français autoritaire et d'une administration autochtone efficace offrait les meilleures garanties. Dans une première étape, après bien des hésitations liées aux tractations à l'été 1940 entre PCF et occupants, ces derniers acceptèrent de céder à la pression de la police française souhaitant l'internement de communistes. Bientôt, cette obsession de la sécurité transforma les camps de zone nord en pourvoyeurs d'otages face à la lutte armée qui émergeait. En outre, des milliers de Juifs et de nomades furent internés.

 

 

Camps d'internement en France. Source : MINDEF/SGA/DMPA

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Cependant, l'internement fut avant tout caractéristique de la politique vichyste, elle-même sous-tendue par une interprétation générale de la défaite. Pour ces nouveaux gouvernants, la débâcle ne trouvait pas son origine dans des erreurs militaires. Elle s'expliquait, pour une part, par les aléas politiques récents mais l'essentiel tenait en fait au soit-disant pourrissement de la société, travaillée par ce que Pétain appela lui-même "les forces de l'anti-France", à savoir le Juif, le communiste, l'étranger et le franc-maçon. Dans une vision de complot très caractéristique de l'extrême droite française, rien ne servait de lutter contre l'occupation, qui n'était qu'un symptôme, il fallait s'attaquer aux racines du mal en régénérant la société française de l'intérieur par le rassemblement des éléments dits "purs" autour des valeurs traditionnelles (travail, famille, patrie, piété, ordre) et par l'exclusion des "impurs" responsables de la défaite. Dans cette perspective, le camp d'internement était une pièce majeure du dispositif.

 

Pour autant, la conjoncture eut aussi son mot à dire. Vichy n'avait pas les moyens de faire vivre ce réseau de centre qui, rapidement, entrèrent en crise, comme en témoigna la terrible mortalité des hivers 1941 et 1942 à Gurs. Sous la pression combinée des évènements et d'organisations d'entraide réunies et coordonnées dans ce qu'on a appelé le "comité de Nîmes", les camps se vidèrent peu à peu au point que, au début de l'été 1942, on ne comptait plus qu'environ 9 000 internés, contre 50 000 dix-huit mois plus tôt.

 


 

La logique de déportation et d'extermination

 

Vue générale du camp de Drancy (Seine-Saint-Denis). France, 1940-1944. Source : Mémorial de la Shoah/CDJC

 


 

Au printemps 1942, les camps français d'internement - tous sous administration française, sauf Compiègne et, à partir de juillet 1943, Drancy - prirent leur place dans la nouvelle logique allemande : la mise en oeuvre de la solution finale en France. Cela ne veut pas dire qu'il n'y eut plus d'internés politiques dans les camps, de nomades, de droits communs. Mais, dès lors, les camps servirent surtout d'antichambre de la mort pour les Juifs de France. Les chiffres sont connus : sur les quelques 320 000 Juifs présents en France, 76 000 furent déportés et seuls 2 500 survécurent. Ils furent environ 10 000 à avoir été livrés par les autorités de Vichy entre août et novembre 1942, soit avant l'entrée du premier allemand en zone sud.

 

Quel était le calcul de Vichy ? Le nouveau chef du gouvernement, Pierre Laval, s'imaginait pouvoir négocier la place de la France dans une Europe qui serait nécessairement nazie. Il avait un atout dans son jeu : les Juifs étrangers. Par ailleurs, lui comme René Bousquet et de nombreux hauts fonctionnaires avaient une obsession : affirmer l'autorité de l'Etat français sur l'ensemble du territoire national, quitte à prendre en charge la mise en oeuvre des objectifs de l'occupant en matière de répression et de persécution.


En cette période, ce fut donc la logique de déportation allemande qui prévalut. Mais Vichy accepta d'imbriquer sa propre politique d'exclusion dans cette logique-là. C'est aussi le moment où l'opinion française bascula. Elle fut profondément choquée par cette stigmatisation, ces rafles et ces déportations. S'il faut se garder de confondre opinion et action, cette prise de conscience aida la résistance de sauvetage menée par les organisations clandestines, comme les éclaireurs israélites de France (EIF) et le mouvement national contre le racisme (MNCR), ou par les oeuvres d'entraide présentes dans les camps, à condition, bien entendu, qu'elles associent action légale et action clandestine, comme ce fut le cas, par exemple, de l'oeuvre de secours aux enfants (OSE) ou du comité inter-mouvements auprès des évacués (CIMADE).

 

 

Le retour de la logique d'exception


 

La libération du territoire ne signifia pas la fin de l'internement mais sa mutation, à nouveau, en logique d'exception. En effet, la guerre continua de nombreux mois et il fallait assurer la sécurité sur les arrières. En outre, après quatre ans d'occupation et surtout après six mois d'une radicalisation de la répression sous la pression des miliciens, il fallait aussi organiser l'épuration. L'internement ne fut pas marginal. Au contraire, il connut même un pic, à l'automne 1944, avec plus de 60 000 internés en même temps. Il convient de rappeler la diversité des populations internées : collaborateurs soupçonnés mais aussi nomades internés depuis le 4 octobre 1940, sur ordre des Allemands, droits communs, trafiquants de marché noir ou civils allemands, souvent transférés depuis les zones de combat en Alsace et parmi lesquels la mortalité fut élevée. Le ministre de l'intérieur, Adrien Tixier, multiplia les pressions pour faire baisser au plus vite les effectifs. Son argumentation était simple : soit les internés étaient coupables et ils devaient être transférés en prison, soit on n'avait rien sur eux et ils devaient être libérés. Le dernier interné sortit en mai 1946. C'était un nomade.

 

Peu étudié et occulté de la mémoire collective jusque dans les années 1970, l'internement fut donc un phénomène massif qui toucha, de 1938 à 1946, près de 600 000 personnes. Plus de 200 camps dessinèrent ainsi une carte peu connue de la France des années noires.

 

Source : Denis Peschanski, Directeur de recherche au CNRS, Centre d'histoire sociale du XXème siècle (CHS, Université de Paris 1). Texte rédigé en décembre 2003 pour MINDEF/SGA/DMPA

Les Français parlent aux Français

 

La première radio libre inventée à Londres en 1940

 

 POM-POM-POM-POM.

 

Cet indicatif radiophonique est le plus célèbre du monde et même pour ceux qui n'étaient pas d'âge à l'écouter entre 1940-1944, ces quatre notes existent dans notre histoire comme l'indicatif qui annonçait chaque soir: «Les Français parlent aux Français».

 

  • De gauche à droite : Jacques Duchesne, Paul Bouchon, Geneviève Wisner et J.P. Granville

    De gauche à droite : Jacques Duchesne, Paul Bouchon, Geneviève Wisner et J.P. Granville.
    Source : Fondation de la France Libre



La première "radio libre", c'était en juin 1940, un programme de quelques minutes sur les ondes de la radio britannique la BBC. Au matin du 18 juin, le premier ministre Winston Churchill donne au général de Gaulle, arrivé la veille de France, l'autorisation de s'adresser le soir même à ses compatriotes dans une émission de la BBC.

 

Charles de Gaulle, pose ses gants sur la table du studio de Bush House, l'immeuble officiel de la BBC. Un technicien britannique lui demande, selon l'usage, de faire un essai de micro. "La France" dit le général, et se tournant vers la cabine technique : " Ça va comme ça ?"

 

Dans ce premier discours, le général de Gaulle va donner, ce soir-là, toutes les raisons de combattre et d'espérer, avec, en conclusion, ce grand pari devant l'histoire: "La Flamme de la Résistance française ne doit pas s'éteindre. Elle ne s'éteindra pas".

 

Dans le couloir, un homme aussi grand que le général, le journaliste Yves Morvan qui a été affecté officiellement le 12 juin 1940 au service français de la BBC ; prendra bientôt le nom de guerre, de Jean Marin avant d'être rejoint par un peintre, Jean Oberlé, Pierre Maillaud, un autre journaliste qui se fera appeler Pierre Bourdan. Arrivent encore Pierre Lefèvre, Jacques Brunius, un poète et un homme de théâtre Jacques Duchesne (Michel Saint-Denis à la scène). Il va prendre la direction de l'équipe des "Français parlent aux Français" où arriveront bientôt Franck Bauer, Pierre Dac, Maurice Diamant-Berger qui deviendra André Gillois, Maurice Schumann qui sera le porte-parole officiel de la France Libre.



Jusqu'à la libération de 1944, cette émission de radio va mettre en fureur la propagande de l'ennemi ("Radio Paris ment, Radio Paris est allemand"). Chaque soir, les Français et les Françaises, ceux des maquis et ceux qui refusent de céder à la collaboration, chaque soir plus nombreux, viendront se rafraîchir et reprendre des forces à la source de l'Espoir. "Marguerite n'a pas froid aux yeux" ou encore : "les deux pigeons se promènent sur le balcon", ces fameux messages personnels étaient attendus avec impatience dans les maquis et avec perplexité par les spécialistes de la Gestapo.

 

Dans "Les Français parlent aux Français", il y avait aussi une certaine philosophie de l'information, qu'on aurait bien tort d'oublier. Pierre Bourdan et ses amis disaient lorsque chaque soir: "nous annonçons toutes les mauvaises nouvelles, c'est pourquoi on nous croit aussi lorsque nous annonçons les bonnes nouvelles".

 

Le premier, le général de Gaulle avait compris que la radio pouvait devenir une arme redoutable dans les guerres modernes. Il l'a écrit dans ses Mémoires de Guerre : "On comprendra quelle importance nous attachions à nos brèves émissions de Londres... Tous les huit jours environ, je parlais moi-même avec l'émouvante impression d'accomplir, pour des millions d'auditeurs qui m'écoutaient dans l'angoisse à travers mes allocutions sur des éléments très simples : le cours de la guerre... la fierté nationale... enfin, l'espoir de la victoire et d'une oeuvre de grandeur pour "notre dame la France".

 

 

 

La radio



La radio de la France Libre, diffusée par la BBC depuis Londres a joué un très grand rôle pour faire connaître aux territoires occupés les nouvelles du front, transmettre les messages codés aux résistants et soutenir aussi le moral des Français.

 

Dans ce but des humoristes très connus, comme Pierre Dac, fondateur de "l'Os à Moëlle", mirent tout leur talent pour tourner en dérision les propos et les écrits des collaborateurs les plus engagés. En pastichant les chansons les plus en vogue, à la gloire de Vichy et des nazis, ils ridiculisent les auteurs pour la plus grande joie des Français qui écoutent ces émissions et ensuite en propagent le contenu.

 

 

site internet externe : Fondation de la France Libre

 

Source : Fondation de la France Libre

L'internement et la déportation dans le Grand Est

 

Peu étudié et occulté de la mémoire collective jusque dans les années 1970, l'internement est un phénomène massif qui a touché 600 000 personnes sur l'ensemble du territoire français entre 1938 et 1946.

 

200 camps reçurent ces prisonniers.


Drancy et Compiègne-Royallieu en sont sans nul doute les deux plus importants. Le premier symbolise les persécutions antisémites entreprises par les troupes d'occupation allemande et l'Etat français, le second la politique de répression menée notamment à l'encontre des Résistants. En outre, ces deux noms rappellent que les camps d'internement, lieux de contrôle et d'exclusion, furent aussi des étapes vers les camps de concentration et les centres d'extermination nazis.

Phénomène complexe, l'internement ne saurait se limiter à ces deux seuls cas. Le territoire du Grand Est en offre d'autres exemples. Ainsi, le fort d'Ecrouves, en Meurthe-et-Moselle, alors zone réservée, fut un centre de séjour surveillé qui fonctionna du 26 août 1941 au 2 septembre 1944. Il reçut près de 4000 personnes dont 1850 Juifs et parmi eux 250 enfants.

 

Les Salines royales d'Arc et Senant. Source : Photo DMPA Vincent Konzler



Les salines royales d'Arc-et-Senans, dans le Doubs, furent utilisées, du 21 mai 1941 au mois de septembre 1943 comme camp d'Internement pour les Tsiganes. Le sort réservé à cette population est particulier. Il n'y a pas eu de déportation massive de Tsiganes vers les camps de concentration nazis depuis la France. Pour autant, du fait de la sous-alimentation, de conditions d'hygiènes déplorables, de locaux insalubres, leur situation à l'intérieur des camps d'Internement fut des plus précaires.

 

En réalité, les mesures prises à l'encontre des Tsiganes par le gouvernement de Vichy avaient pour objectif de les contraindre à se sédentariser. En ce sens, l'historien Denis Peschanski reconnaît qu'il y a dans cette attitude de Vichy une continuité avec les lois adoptées sous la IIIe République, notamment celle du 6 juillet 1912 réglementant la circulation des Tsiganes et leur imposant la possession d'un carnet anthropométrique, mais surtout celle du 6 avril 1940 leur interdisant toute circulation sur le territoire français et les assignant à résidence.

 

Loi qui ne fut abrogée que le 11 mai 1946.

 

 

L'entrée du fort de Queuleu. Source : Licence Creative Commons

 

Dans l'Alsace-Moselle annexée, deux camps d'internement retiennent l'attention : Metz-Queuleu et Schirmeck. Le premier, situé dans la banlieue Sud de Metz, fut, à partir de 1943, un camp de détention pour de nombreux Résistants avant leur déportation vers les camps de concentration nazis. Le second, le camp de Vorbruck-Schirmeck, situé en Alsace, à quelques kilomètres du Struthof, dans la vallée de la Bruche, était tout à la fois camp de sûreté, camp de travail surveillé et camp de rééducation pour les alsaciens-mosellans refusant la germanisation.

 

Les déportés du KL-Natzweiler. Source : Cliché Lucien Kohler

 



Ces deux camps conduisent inévitablement vers celui de Natzweiler-Struthof, implanté en Alsace, à 800 mètres d'altitude, dans le massif Vosgien. Construit en mai 1941 et évacué en septembre 1944, ce camp de concentration, et ses quelques 70 kommandos annexes, vit passer plus de 45 000 déportés venus de toute l'Europe.

 

Près de 22 000 y trouvèrent la mort. Parmi les nombreux Kommandos liés au Struthof citons celui de Thil-Longwy, en Meurthe-et-Moselle. Dans ce camp, qui fonctionna de mai à septembre 1944, 900 déportés travaillèrent à la fabrication de pièces de V1.

 

Source : MINDEF/SGA/DMPA Grand Est

La France en guerre 1939 - 1940

 

La France en guerre 1939 - 1940

 

Lorsqu'Adolf Hitler accède au pouvoir, en janvier 1933, ses principaux objectifs sont connus : la révision des traités de paix et la réunification des Allemands de souche au sein d'une Grande Allemagne. En mars 1935, au mépris du traité de Versailles, l'Allemagne procède au réarmement. Un an plus tard, la Rhénanie est remilitarisée.

 

Un temps isolé, le régime nazi se rapproche de l'Italie fasciste au moment de la guerre d'Ethiopie (1935) et de la guerre d'Espagne (1936), puis du Japon impérialiste.

 

 

 

Par la suite, l'annexion de l'Autriche en 1938, le dépècement de la Tchécoslovaquie, suivi de la constitution d'un protectorat allemand en Bohême-Moravie, mettent la France et la Grande-Bretagne au pied du mur face à une Allemagne qui a définitivement choisi le parti de la guerre.

 

Portrait d'Adolf Hitler. Sourec : DR

 

 

En 1939, Adolf Hitler, encouragé par la faiblesse des démocraties, se tourne vers la Pologne, exigeant la ville libre de Dantzig. Conscientes du danger et du caractère inéluctable de l'affrontement, la France et la Grande-Bretagne adoptent enfin une politique intransigeante, garantissant les frontières des pays menacés par le III Reich : Pologne, mais aussi Roumanie, Pays-Bas et Belgique.

 

 Joseph Staline et Joachim von Ribbentrop, ministre des affaires étrangères allemand, après la signature du traité de non-agression entre le Reich allemand et l'Union soviétique, le 23 août 1939, à Moscou. Source : Deutsches Bundesarchiv (German Federal Archive)

 



Dès lors, la position de l'Union soviétique devient déterminante. Les démocraties ont engagé des négociations avec Staline, mais le 23 août 1939, Berlin et Moscou concluent un pacte de non-agression, dont le protocole secret prévoit le partage de la Pologne et des Etats baltes (Lituanie, Lettonie et Estonie).

 

La Grande-Bretagne et la France doivent choisir entre la guerre et une nouvelle reculade. Le 28 août, le Führer formule des exigences inacceptables : notamment, le retour au Reich de Dantzig et d'une partie de la Haute-Silésie. En réponse, la Pologne déclenche la mobilisation générale. Le 31, Mussolini propose une conférence, mais les dés sont jetés. Le lendemain, à l'aube, la Wehrmacht, prétextant une agression, attaque la Pologne.

 

En France, la mobilisation générale est décrétée. Le 3 septembre 1939, aucune réponse n'ayant été donnée à l'ultimatum franco-britannique exigeant le retrait des troupes allemandes, la Grande-Bretagne, à 11 h, puis la France, à 17 h, déclarent la guerre à l'Allemagne.

 

Affiche de la mobilisation générale. Source : collection SGA/DMPA

 



Pendant huit mois, retranchée sur la ligne Maginot dans l'Est, attentiste sur la frontière franco-belge, l'armée française attend d'hypothétiques attaques, subissant un hiver très rigoureux. Le moral des hommes, inactifs, baisse au même rythme que celui de la nation.

 

 

Stratégies et armements

 

"Tout portait (...) à imaginer que pour gagner la nouvelle guerre il suffisait d'éviter les fautes qui avaient failli faire perdre la précédente, de répéter les méthodes qui avaient une première fois assuré les succès", Marc Bloch, L'étrange défaite.

 

Hiver 1939. Dans la zone des armées. L'hiver aux avant-postes. Source ECPAD

 

 

22 novembre 1939. Dans la zone des armées. Ligne de défense. Source ECPAD



Le 23 août 1939, le général Gamelin affirme au président du Conseil Edouard Daladier que l'armée française est prête. En fait, elle est loin d'être en mesure de s'opposer à la guerre fondée sur la vitesse, l'imagination et la souplesse, préparée par Hitler et ses généraux.

 

Considérées depuis la victoire de 1918 comme la source de la science militaire, les hautes autorités militaires françaises estiment que la défense est naturellement supérieure à l'attaque.

 

Le 11 novembre 1939, le président Daladier et le général Bourret. Au centre, Vuillemin, général d'aviation. Source :ECPAD

 

 

Tablant sur un conflit long, il leur semble primordial de maintenir un front continu inviolable et d'attendre le moment opportun pour des contre-attaques décisives qui ne sont conçues que comme des opérations lentes et massives, dans lesquelles les chars doivent avant tout assurer la protection de l'infanterie ou participer à des missions de reconnaissance et de diversion.

 

Conformément à cette stratégie, l'armée française, si elle possède assez de blindés et d'artillerie lourde, n'a pas les avions nécessaires pour s'engager dans une offensive d'envergure.

Cette conception est cohérente et en phase avec une opinion française, guidée par la classe politique, encore traumatisée par l'hécatombe de la Grande Guerre et profondément marquée par le pacifisme. En revanche, comme l'a fait remarquer le colonel de Gaulle dans son ouvrage Vers l'armée de métier (1934), cet attentisme défensif derrière la ligne Maginot ne cadre pas avec la politique internationale française de sécurité fondée sur des alliances en Europe centrale, et notamment avec la Pologne. En toute logique, un tel système de sécurité impliquait un outil militaire offensif.

 

Pilier de la stratégie défensive française, la ligne Maginot est un dense réseau de casemates en béton, considérées comme imprenables, de barrages et de fossés, d'obstacles antichars et de forteresses souterraines.

 

La ligne Maginot. Défense anti-chars. Champ de rails dressés. Source : SHD

 



La ligne couvre la frontière de l'est et du nord-est, depuis la Suisse jusqu'à Montmédy, c'est-à-dire les frontières avec l'Allemagne et le Luxembourg ; au-delà, on estime que la forêt des Ardennes est infranchissable, même par des blindés puissants. Ce système défensif doit interdire une attaque brusque contre la France et permettre la mobilisation de l'armée de campagne. Plus à l'ouest, le long de la frontière avec la Belgique, les unités françaises devront improviser une ligne de défense, "extension" de la ligne Maginot.

 

La ligne Maginot. Soldats dans les galeries souterraines. Source : SHD

 

 

La ligne Maginot. Une usine électrique souterraine. Au premier plan, un transformateur et un appareil à haute tension. (Cellule à haute tension de l'usine du Simserhof) Source : SHD

 



En fait, la ligne Maginot absorbe une grande partie des crédits de la défense nationale au détriment des armes modernes et immobilise des troupes nombreuses et spécialisées, sans pour autant préparer l'armée française au choc de la guerre moderne. Les Allemands disposent également d'une ligne Siegfried, moins complexe et plus courte que la ligne Maginot.

 

Obstacle anti-char de la ligne Siegfried près de Aix-la-Chapelle, en Allemagne. Source : Licence de documentation libre GNU

 



Dans les années 1930-1935, les programmes d'armement français donnent la priorité aux fortifications et à la marine, au détriment des armées de terre et de l'air et de la mobilisation industrielle. Même si le réarmement des années 1935-1939 permet d'aligner un nombre équivalent de chars face aux nazis, certains déficits ne sont pas comblés : l'armement antichar et antiaérien, les moyens de transmission, de franchissement, mais aussi les armes individuelles.

 

Char B1 français. Source SHD

 

 

Le chasseur français, Dewoitine D200. Source : Creative Commons Paternité. Auteur : PpPachy

 



Si l'artillerie est considérable en nombre (plus de 11000 canons), la moitié est constituée des fameux "75" de la Première Guerre mondiale, qui vont vite se révéler dépassés notamment face aux 105 mm allemands, mais resteront d'excellents antichars.

 

Même après la campagne de Pologne, qui a permis de découvrir la tactique allemande de l'action coordonnée des chars, de l'aviation et de l'infanterie, les Français ne conçoivent les blindés et l'aviation que comme des armes d'accompagnement de l'infanterie, "reine des batailles". Utilisés en petits paquets pour les deux tiers, les chars doivent être prêts à intervenir en n'importe quel endroit du front. De plus, leur approvisionnement en essence est insuffisamment étudié. En 1940, les Français disposent de près de 3 200 chars et automitrailleuses, les Anglais de 600 et les Allemands de 3 500. Si en nombre et en qualité du matériel, les Alliés peuvent soutenir la comparaison avec la Wehrmacht, c'est l'application tactique, et notamment la combinaison char/avion, chère au général Guderian, qui va opérer, au cours de la campagne de France, une très nette différence à l'avantage des troupes allemandes.

 

Combats de chars devant Sedan en mai 1940. Source : SHD

 



Dans la Wehrmacht, les blindés sont utilisés en formations de masse, tandis que les avions les appuient dans leur franchissement des lignes ennemies et que les unités de parachutistes s'emparent par surprise des obstacles importants.

 

Après la victoire allemande en Pologne, la stratégie française est maintenue. Il s'agit de gagner du temps et d'attendre les effets du blocus de l'Allemagne, dont l'économie n'est pas en état de soutenir un conflit long et de grande ampleur. Il s'agit également d'attendre que les efforts du réarmement et de la mobilisation de l'Empire portent leur fruit ; d'attendre encore que les Anglais achèvent leur préparation ; d'attendre enfin que les Américains entrent à leur tour dans le conflit. Jusque-là, il faut tenir.

 

La foi dans la ligne Maginot et la supériorité navale des Alliés permettent cet attentisme. Cette conception du conflit n'est pas dénuée de fondement mais le commandement français confond défense et inaction. Il laisse l'initiative à l'ennemi, dont la puissance militaire est surestimée.

 

En effet, les graves insuffisances de la Wehrmacht en personnels, en cadres, en matériels, en matières premières, en carburant, en munitions, obligent Hitler à espérer une victoire rapide sur la puissance militaire française.

 

 

"Drôle de guerre"
 

Paris. De nouvelles affiches posées dans les rues font appel à la population pour souscrire aux "Bons d'armement". Source : SHD.

 


Tout ici est gelé. Mes commandes sont gelées. Les mitrailleuses sont gelées (...) Après neuf mois de guerre, nous n'avons pas encore réussi à faire adapter par les industries dont elles dépendent, les mitrailleuses et les commandes au climat de haute altitude Antoine de Saint Exupéry, Pilote de guerre.

 

En France, la "drôle de guerre" est justifiée par la nécessité de tenir au moins jusqu'au printemps 1940, sans accroc. Les forces alliées doivent s'accroître, leur production militaire s'accélérer, les fortifications se consolider, les petits Etats être ramenés dans le giron de l'entente franco-britannique.

 

Dans le même temps, l'Allemagne doit commencer à sentir les effets du blocus, le peuple allemand rejeter un régime qui le mène dans une impasse, l'Italie et l'Union soviétique s'éloigner de leur allié. L'offensive de la Wehrmacht, contrainte d'attaquer, sera contenue puis repoussée. Au terme d'un conflit de plusieurs années, la contre-attaque alliée sera victorieuse. Le refus de soulager la Pologne au début de septembre 1939 est dans la logique du haut commandement français : attentiste derrière la ligne Maginot, il n'est pas question d'aventurer l'armée française, dès les premiers jours, dans un conflit long avec des unités qui ne sont pas préparées pour l'offensive. De plus, le sort de cette guerre se jouera, comme en 1918, sur le front nord-est, sur le sol national.

 

Le 22 novembre 1939, une ligne de défense de l'armée française. Source : ECPAD

 



En fait, ces huit mois de passivité ne sont pas suffisants pour renforcer le potentiel militaire allié. En revanche, l'Allemagne, occupant deux nouveaux pays (Norvège et Danemark), a assuré son approvisionnement en fer, mais aussi en pétrole et en céréales via les petits Etats et l'Union soviétique. Pour sa part, malgré sa "non-belligérance", l'Italie s'est déclarée prête à se ranger aux côtés de l'Allemagne. Quant au peuple, mais aussi aux généraux allemands à qui Hitler a imposé ses volontés, ils restent unis derrière leur "guide".

 

Malgré certains progrès, les productions militaires françaises, désorganisées par la mobilisation générale, ne sont pas à la hauteur espérée, notamment en avions et en armes antichars et antiaériennes. Des discordes entre les Alliés se sont réveillées : les Français reprochent aux Britanniques de ne pas vouloir s'engager davantage sur le continent ; les Belges doutent de la capacité franco-britannique à les protéger.

 

Hiver 1939-1940, Daladier visite le front d'Alsace. Source : ECPAD

 


En France, les règlements de comptes accentuent les divergences politiques. L'interdiction du parti communiste, qui soutient le pacte germano-soviétique et refuse de cautionner un "conflit impérialiste", et les campagnes de presse à droite non pas contre l'Allemagne, mais contre l'Union soviétique agresseur de la Finlande, en novembre 1939, pourrissent la situation.

 

Contrairement à 1914, il n'y a pas d'union sacrée. Les Français entrent dans la guerre avec résignation, mais aussi avec fermeté. Pourtant, les longs mois de "drôle de guerre" rendent l'armée inactive et se répercutent sur une population, travaillée depuis vingt ans par le pacifisme, dans laquelle un courant défaitiste apparaît, renforcé lors de la capitulation polonaise. On s'imagine qu'une fois la Pologne battue, la paix est possible. La France n'est pas attaquée : il n'existe pas de péril national comme en 1914. Le doute sur le sens de la guerre gagne les esprits. Certains espèrent un nouveau "Munich".

 

Portrait du général Gamelin. Source : SHD

 



De plus, le mécontentement gagne des populations choquées par les affectations spéciales, les difficultés de la vie quotidienne et l'augmentation du coût de la vie.

 

Au front, les soldats, inactifs, s'ennuient. Le président de la République Albert Lebrun de retour d'une visite aux armées avoue avoir rencontré des "volontés distendues, une discipline relâchée".

 

La lenteur de la mobilisation, les délais pour la mise en place d'une artillerie lourde pour l'attaque des ouvrages allemands, la défaite polonaise et surtout la volonté de Gamelin de "gérer sagement les effectifs" et de ne pas "émousser l'instrument", expliquent le comportement du généralissime qui refuse d'exploiter une situation pourtant favorable.

 

 

sites internet externes : Site consacré à la ligne Maginot    


Site officiel du Simserhof

 

 

Source : MINDEF/SGA/DMPA

Les Français dans la campagne d'Italie (1943-1944)

 

«Le Garigliano est une grande victoire. La France le saura un jour. Elle comprendra» a déclaré Juin à ses officiers le soir de son départ d'Italie.

 

La campagne d'Italie fut dure et le coût humain élevé. Elle est de ces mémoires quelque peu «oubliées», alors que les soldats du Corps expéditionnaire français ont, selon les propres mots du général américain Clark, «ajouté un nouveau chapitre d'épopée à l'histoire de la France».


 

Goumiers d'un Tabor marocain montant en ligne. Photo DMPA

 

 

Les combats menés en Afrique, après la défaite de 1940, par tous les Français décidés à combattre pour la liberté sont plus gravés dans les mémoires que les batailles livrées lors de la campagne d'Italie. La victoire que fut la prise de Rome dans la nuit du 4 au 5 juin 1944 pâtit du retentissement du débarquement en Normandie, qui allait occulter la gloire des combattants d'Italie pendant de longues années, avant que ne soit donné, en 1966, le nom de «Pont du Garigliano», à l'ouvrage qui remplace sur la Seine le vieux viaduc d'Auteuil.

 

Pour les Français de métropole, l'année 1944 a été celle du Jour J et du début de la Libération et, dans leur euphorie, ils oubliaient que, depuis un an, l'Armée française se battait dans la péninsule. Pourtant, le Corps expéditionnaire français (CEF) fit preuve de ses qualités et ses chefs surent convaincre des Alliés sceptiques depuis la dramatique campagne de 1940.

 

Les combats se sont déroulés dans les pires conditions : cohésion encore vacillante, campagne d'hiver, guerre en montagne et ennemi rodé par quatre années de guerre. Ce contexte ne donne que plus de valeur à l'assaut du Belvédère (février 1944) ou à la percée des Monts Aurunci (mai 1944), mieux connue comme bataille du Garigliano, où le général Juin réussissait à faire traverser cette rivière à ses quatre divisions et à les pousser dans la montagne pour percer la Ligne Gustav et s'ouvrir la route de Rome. En ce soixantième anniversaire de ces actes héroïques et mal connus, sont évoquées ici les unités françaises engagées en Italie, le terrain et l'adversaire, ainsi que les opérations qui vont les mener à travers l'Italie Centrale, de Naples à Sienne en passant par Rome.

 

Libération de Rome. Défilé des troupes. Photo DMPA

 

 

Entrée des troupes françaises dans Rome libérée. Photo DMPA

 

 

 

La constitution du Corps expéditionnaire français



Le cadre du Plan d'Anfa, décidé par Roosevelt et Giraud en janvier 1943, cinq divisions d'infanterie sont progressivement mises sur pied à partir des unités de l'Armée d'Afrique - qui a déjà participé à la campagne de Tunisie -, des troupes coloniales venues d'Afrique Occidentale, et des Forces de la France Libre arrivant du Moyen Orient ou de l'Afrique Centrale après deux ans de guerre. Si les éléments de la 4ème Division Marocaine de Montagne (DMM) du général Sevez participent à la libération de la Corse (septembre - octobre 1943), la première grande unité engagée en tant que telle est la 2ème Division d'Infanterie Marocaine (DIM) du général Dody qui arrive à Naples fin novembre 1943 et rejoint le front au sein de la Vème Armée américaine du général M.W. Clark. Puis la 3ème Division d'Infanterie Algérienne (DIA) du général de Monsabert débarque fin décembre.

 

Après les durs combats d'hiver, elles sont rejointes fin février par la 4ème DMM et la 1ère Division de Marche d'Infanterie (DMI) du général Brosset, plus connue comme 1ère Division Française Libre (1ère DFL).

 

La dernière grande unité, la 9ème Division d'Infanterie Coloniale du général Magnan sera engagée, plus tard, dans la conquête de l'Ile d'Elbe.

 

Ces quatre divisions sont subordonnées au détachement d'Armée A, confié au général Alphonse Juin, qui transforme cette appellation en Corps expéditionnaire français (CEF) en Italie par souci de modestie et de discrétion.

 

Dans Sienne occupée par les troupes françaises, les généraux Clark, Juin et Alexander. Photo DMPA

 

Clark a décidé d'engager dans la montagne les unités françaises dont les soldats nord- africains sont aguerris à ce type de terrain. Fin 1943, le front allié s'aligne entre Gaète sur la Méditerranée et Pescara sur l'Adriatique, par une série de points hauts (Monts Aurunci, Monte Cairo, Monte Micetto, etc.), et le verrou de Monte Cassino qui commande la vallée du Liri vers Rome. Les monts Apennins sont un véritable imbroglio de chaînons tantôt parallèles, tantôt divergents, donnant une profondeur avantageuse pour la défense allemande. Celle-ci est confiée au maréchal Kesselring qui a sous ses ordres la valeur de dix divisions, dont la solide 1ère de Parachutistes. Il a l'avantage d'être en défensive, s'appuyant sur un réseau d'obstacles, de destructions et de champs de mines, formant les lignes Gustav (au contact) et Hitler (au sud de Rome). À peine débarquée, la 2ème DIM rejoint le 6ème Corps d'armée américain et est engagée, le 16 décembre 1943, contre le massif du Pantano puis contre le Monna Casale, enlevés par le 5ème Régiment de Tirailleurs Marocains (RTM), le 8ème RTM s'emparant, lui, de la Mainarde le 26 décembre.

 

Les pertes sont lourdes (300 tués au 5ème RTM), mais ce premier résultat rehausse l'image des Français auprès des Américains.

 

 

 

La route de Rome est ouverte


 

La 3ème DIA est alors engagée dans le secteur de Venafro, au nord de Cassino. Son 4ème Régiment de Tirailleurs Tunisiens (RTT) s'empare du Belvédère et du Colle Abate dans des combats acharnés, prenant, et reprenant pitons et villages, entre le 25 janvier et le 1er février. Ses trois régiments ont chèrement payé leur victoire : 1 500 tués, dont son colonel, au 4ème RTT. L'adversaire, la 5ème Division de montagne allemande, s'est défendue avec fermeté. Cependant, l'absence de réserves empêche d'exploiter ce succès. Dès lors, les Allemands surveillent avec attention les secteurs où les Français sont signalés. Les deux divisions sont remises en condition et le CEF se complète avec les 1ère DMI et 4ème DMM, tandis qu'en février-mars 1944, les assauts obstinés de la Vème Armée américaine contre Monte Cassino restent vains.

 

Bataille du Bevédère devant la ville d'Acquafondata au nord-est du Monte Cassino. Photo DMPA

 



Dès janvier, le général Juin a compris que pour s'ouvrir la route de Rome, il faut, non pas attaquer de front, mais manouvrer et passer par une zone où l'ennemi n'imaginerait pas que l'attaque puisse se produire.

Tel est le cas des Monts Aurunci, au nord du Garigliano, où les Allemands n'ont pas un dispositif aussi serré et puissant que sur le Rapido. C'est donc là que, dans sa note à Clark du 4 avril 1944, Juin suggère que se fasse l'effort allié et que celui-ci soit confié au CEF dont les troupes sont bien adaptées aux terrains difficiles et assez aguerries pour être engagées utilement. Clark agrée aux suggestions de Juin et, dans la plus grande discrétion, le CEF relève le 10° Corps d'armée britannique, tandis que se mettent en place les appuis d'artillerie, les moyens de franchissement, les dépôts de munitions et les unités de second échelon.

 

Dans la nuit du 11 au 12 mai, l'attaque est lancée après une puissante préparation d'artillerie de 2 400 tubes de tous calibres. L'abordage est rude. La 71ème Division d'infanterie. allemande se défend jusqu'au soir où Castelforte est enlevée par la 3ème DIA et le Monte Faito par la 2ème DIM. Il faut maintenir la pression sur l'ennemi qui rompt après deux jours de combats sans pitié : le 13 mai, San Andrea, Girofano, Cesaroli et le massif du Monte Majo sont conquis.

 

Pendant ce temps, la 1ère DFL nettoie la boucle du Garigliano et se présente sur la rive droite du Liri. Le massif du Monte Petrella est le dernier obstacle de la Ligne Gustav à faire sauter. Formant le «Corps de Montagne» sous les ordres de Sevez, avec la 2ème DIM et les Tabors Marocains du général Guillaume (1er, 3ème et 4ème Groupements), Juin les lance dans la bataille. L'objectif est entre leurs mains le 15 au soir. Dès lors, il faut avancer vers Rome.

 

Le CEF maintien le rythme du combat par la relève systématique des divisions de tête par le second échelon après trois ou quatre jours d'engagement. La 3ème DIA et la 1ère DFL arrivent aux portes de Rome. Mais, alors que le CEF est très en pointe, des arguments de prestige veulent que Rome soit libéré par des unités américaines. L'entrée dans Rome a été occultée, on l'a dit, par le débarquement allié en Normandie. Une parade triomphale, le 11 juin, marque la victoire alliée et Clark pourra écrire : «Je suis fier que le CEF appartienne à la Vème Armée». Puis c'est la remontée vers Florence et l'Arno.

 

Les 3ème DIA, 1ère DFL et 2ème DIM, restées en tête, se heurtent à un combat retardateur mené par les unités allemandes et achèvent leur campagne d'Italie à Sienne, le 2 juillet. En effet, les divisions du CEF sont retenues pour débarquer en Provence, et le CEF a été dissous en tant que tel le 23 juillet. Le général de Larminat succède à Juin à la tête des «éléments français de la Vème Armée américaine». Les unités françaises, retirées de la ligne de contact au pied des Abruzzes, gagnent les zones de regroupement dans le sud de l'Italie. Elles sont relevées par des unités indiennes, néo-zélandaises ou polonaises. La campagne d'Italie du CEF «a offert à la France, écrit J-C Notin, l'occasion de prouver aux Alliés, mais aussi, et surtout, à elle-même, qu'elle demeurait une grande nation.»

 

 

 

Opération «Brassard», la conquête de l'Ile d'Elbe (17-19 juin 1944)



Située entre la Corse et l'Italie, l'Ile d'Elbe contrôle les mouvements en mer de Ligurie tout en surveillant les activités sur la côte toscane. Sa possession aurait été fort utile aux Alliés lors de l'invasion de l'Italie, mais l'occasion d'un coup de main depuis la Corse fut manquée en octobre 1943. La question reprit de son intérêt lorsque le XVème Groupe d'Armées se trouva arrêté devant la Ligne Gustav, mais les délais de mise sur pied de l'opération Brassard furent tels que celle-ci ne pouvait être engagée qu'en juin 1944.

 

La 9ème Division d'Infanterie Coloniale (général Magnan), qui n'avait pas encore vu le feu, allait avoir l'occasion de se mesurer à l'ennemi.

 

L'Ile d'Elbe, au relief tourmenté et accidenté, est tenue par plusieurs Festung Battalionen. Leur chef, le général Gall, a fait savoir que l'île serait défendue. Dans la nuit du 16 au 17 juin, un détachement de commandos d'Afrique et le Bataillon de Choc du commandant Gambiez sont débarqués pour neutraliser les principales batteries, couper les communications et tenir certains carrefours. Au matin du 17, le vrai débarquement a lieu dans la calanque de Marina di Campo, avec l'appui naval britannique.

 

La résistance est partout énergique, mais en fin de journée, la côte nord est atteinte. Le lendemain, avec le 2ème groupement de Tabors marocains, les 4ème et 13ème Régiment de Tirailleurs Sénégalais s'étendent vers l'Est. Porto Ferraio, la capitale, est occupée à la mi-journée et au soir du 18, l'île est virtuellement conquise. Gall réussit à s'échapper en sous-marin à l'aube du 19 juin. Les pertes, 250 tués et 650 blessés dans les rangs français, 700 tués et 2 000 prisonniers du coté allemand, traduisent la férocité des combats.

 

Prisonniers allemands du Corps expéditionnaire Français à Saint Andrea, sur la ligne Gustav. Photo DMPA

 

 

 

sites internet externes : Monte Cassino - Belvedere

Source : Colonel (ER) Jacques Vernet, Docteur en histoire. Revue "Les Chemins de la Mémoire n° 138" Mindef/SGA/DMPA

L'unification de la Résistance

 

Le 27 janvier 1943, Henri Frenay, chef de Combat, Emmanuel d'Astier de la Vigerie, chef de Libération Sud et Jean-Pierre Levy, chef de Franc-Tireur, signent l'acte officiel de naissance des «Mouvements unis de Résistance» (MUR). Puis vient la création du Conseil national de la Résistance (CNR) qui se réunit le 27 mai 1943 rue du Four à Paris.

 

Le débarquement anglo-américain au Maroc et en Algérie le 8 novembre 1942 accélère l'unité de la Résistance.
Tenu à l'écart de l'opération alliée, le général de Gaulle a besoin du soutien de la Résistance intérieure.

 

Le gouvernement américain est critiqué pour avoir traité avec Darlan, l'homme de la collaboration. Jean Moulin, délégué du général de Gaulle, se demande le 14 décembre si la guerre de libération «n'aurait pas pour effets
successifs de consolider les régimes mêmes contre lesquels la lutte est engagée».

 

 

De la résistance individuelle à la naissance des mouvements



Rappelons ici sommairement l'évolution de la Résistance. Née du refus de la défaite et de l'occupation ou de la lutte contre le nazisme et le fascisme, parfois de l'Appel du général de Gaulle, elle est le fait au début de quelques individus. Puis la Résistance quitte la sphère de la réaction purement individuelle.

 

Les résistants se regroupent et les noyaux initiaux deviennent des mouvements dont l'action se focalise sur l'information par la réalisation d'un journal clandestin pour contrecarrer la propagande du gouvernement de Vichy et celle de l'occupant. En zone nord, la présence de l'occupant rend plus périlleuse l'activité des mouvements nés très tôt : Organisation civile et militaire, Ceux de la Résistance, Ceux de la Libération, Front National pour l'indépendance de la France, Libération Nord, Défense de la France, La Voix du Nord. Ils n'ont pas ou peu de lien entre eux.

 

 

Vers la coordination des mouvements en zone sud



En zone sud, les mouvements Liberté, Mouvement de Libération nationale, Libération-Sud ont donné mandat en 1941, pour obtenir des moyens de Londres, à Jean Moulin, ancien préfet révoqué par Vichy le 2 novembre 1940 et connu pour son acte de courage face à l'occupant le 17 juin 1940.

 

Le 25 octobre 1941, il se présente au général de Gaulle en trait d'union virtuel entre les deux Résistances. Venu en messager, il repart comme son représentant personnel pour imposer son autorité à tous ceux qui se battent. Parachuté le 2 janvier 1942 avec des fonds et du matériel de transmission pour les mouvements, Jean Moulin, devenu Rex, a pour mission de rallier les mouvements, de les unir et de créer l'Armée secrète unifiée en séparant les forces militaires des organisations politiques.

Jusque-là, la Résistance intérieure et la France libre ont suivi des chemins parallèles avec des stratégies et des projets politiques spécifiques. Si les mouvements se rallient à l'été 1942 à de Gaulle qui s'est engagé sur le principe de la restauration de l'idéal républicain, ils veulent conserver leur liberté d'action.

 

Fin 1941, une première fusion est réalisée avec la création de Combat né de l'absorption de Liberté par le Mouvement de libération nationale tandis que Franc-Tireur s'est développé. Jean Moulin impose la mise sur pied de l'Armée secrète que le général Delestraint accepte de diriger. La coordination militaire est difficile car les résistants jugent la séparation de l'action politique de l'action militaire peu réaliste car ce sont les mêmes militants. Rex a auparavant mis en place les services communs aux différents mouvements, tel le Bureau d'information et de propagande et le Comité national des experts (futur Comité général d'études) chargé d'engager la réflexion sur les réformes à engager à la Libération.

 

La coordination des mouvements de zone sud aboutit, avec la mise sur pied d'un Comité présidé par Jean Moulin qui se réunit le 27 novembre 1942 avec le général Delestraint, chef de l'armée secrète, Frenay, d'Astier de la Vigerie, Levy, respectivement chefs de Combat, Libération Sud, Franc-Tireur. Ce comité transmet les instructions générales du Comité national français de Londres aux mouvements.

 

 
  • Appel du général de Gaulle du 18 juin 1940

    Appel du général de Gaulle du 18 juin 1940. Photo DMPA

  • Journaux des trois mouvements de résistance qui s'unirent pour former le Mouvement Unis de Résistance

    Journaux des trois mouvements de résistance qui s'unirent pour former
    le Mouvement Unis de Résistance. Source : SHD

  • ©Musée de la Résistance Nationale
  • Plaque apposée au 48 rue du Four, Paris (6ème). ©SGA/DMPA

    Plaque apposée au 48 rue du Four, Paris (6ème). ©SGA/DMPA

 

 

Les mouvements unissent leurs forces



Début 1943, tout s'accélère en raison de la situation politique en Afrique du Nord, le général Giraud ayant été désigné à la succession de Darlan après son élimination le 24 décembre 1942. Alors que commencent les pourparlers difficiles entre les généraux Giraud et de Gaulle, Moulin estime essentiel de réaliser l'union de la Résistance, afin d'apporter au chef de la France libre un concours déterminant.

 

Le 27 janvier 1943, Frenay, d'Astier, Levy signent l'acte officiel de naissance des "Mouvements unis de Résistance", qui établit une direction unique. Tous les rouages des mouvements doivent désigner à tous les échelons un responsable. C'est un événement dans l'histoire de la Résistance intérieure française puisque les mouvements acceptent de réunir leurs forces à un moment décisif de la lutte.

 

L'occupation de la zone sud par les Allemands le 11 novembre 1942 et par les Italiens, puis plus tard la création de la Milice, obligent les résistants à prendre plus de précautions. L'unité est voulue par les résistants de base et les chefs de mouvements. Le comité directeur des MUR est présidé par Jean Moulin, assisté de trois commissaires : Frenay aux "Affaires militaires", d'Astier de la Vigerie aux "Affaires politiques" et Levy aux "Renseignements et à l'Administration". La zone sud est divisée en six régions dirigées par le représentant du groupe le plus étoffé.

 

La dureté croissante de la vie clandestine due à la répression qui s'accentue, exige un travail incessant de réorganisation. La mise sur pied de l'Armée secrète, qui coïncide avec l'afflux des hommes voulant échapper au Service du travail obligatoire instauré le 16 février 1943, suscite des débats sur son emploi, sa nature - Frenay veut une "armée révolutionnaire" - et les moyens à lui donner qui dépendent du rôle que les états- majors alliés et le Comité français entendent lui faire jouer au jour J. L'action immédiate - sabotages, opérations punitives - a été jusque-là prise en charge par des groupes armés des mouvements, appelés les groupes francs. Le voyage de Moulin et Delestraint à Londres a pour but d'obtenir de l'aide pour armer et ravitailler les maquis.

 

 

La création du Conseil national de la Résistance



L'autre question est la création du Conseil de la Résistance, sorte de parlement clandestin, réintroduisant les partis politiques et les syndicats. Co-fondateur de Libération nord, Christian Pineau, entre autres, militait en faveur de cette idée. C'est à contrecoeur que les chefs de la Résistance l'acceptent parce que les mouvements créés dans le but de libérer le pays ont, d'une certaine façon, remplacé les partis politiques discrédités par la défaite. Frenay milite pour une «France nouvelle» alliant socialisme et liberté.

 

Rex, muni de nouvelles instructions du général de Gaulle et du titre de Commissaire en mission pour l'ensemble de la France, doit mettre sur pied le Conseil de la Résistance.

 

La création est nécessaire pour tenir compte du rôle des communistes (FTP-Front national), des socialistes (comités d'action socialistes) et des syndicalistes (manifeste des douze du 15 novembre 1940) dans la Résistance. En zone nord, Pierre Brossolette, envoyé par le Bureau central de renseignement et d'action (BCRA) pour y réaliser ce qui a été fait en zone sud, s'oppose à Jean Moulin pour la création du Conseil national de la Résistance (CNR). Il est chargé de créer un Comité de coordination des mouvements de zone nord qui regimbent à l'introduction des partis politiques. Sa tâche, accomplie en moins de dix semaines, est remarquable puisque les structures perdureront. Le parti communiste, plus implanté qu'en zone sud, constitue une force majeure, ce qui rend difficile son intégration. Jean Moulin conserve au sein du CNR, sorte de parlement clandestin, les huit grands mouvements, les petits s'affiliant aux grands qui les représentent.

 

Le 27 mai 1943, à Paris, au 48 rue du Four (6ème), Jean Moulin réunit et préside les 16 formations :
8 mouvements de Résistance (3 de zone sud : Combat, Libération Sud, Franc-Tireur, 5 de zone nord : l'Organisation civile et militaire (OCM), Libération Nord, Ceux de la Résistance (CDLR), Ceux de la Libération (CDLL), le Front national) ; 6 tendances (communistes, socialistes, radicaux, démocrates populaires, l'Alliance démocratique, la Fédération républicaine) et deux syndicats : la CGT et la CFTC.
Toutes les composantes de la Résistance sont ainsi fédérées au sein de cet organisme qui apporte son soutien au général de Gaulle pour «préparer en pleine lucidité et en pleine indépendance la renaissance de la Patrie détruite, comme des libertés républicaines déchirées». Le général Giraud, qui doit lui être subordonné comme chef militaire, a pris conscience de l'importance de la Résistance et se résout à faire venir, fin mai, le chef de la France libre à Alger. Une seule France au combat s'impose.
La fusion, qui n'allait pas de soi, est achevée.

 

L'arrestation de Jean Moulin, le 21 juin 1943 à Caluire, ne la remet pas en cause.
La France combattante se prépare à l'objectif final : la libération de la Patrie.
 

 

Source : Christine Levisse-Touzé, Directrice du Mémorial Leclerc et de la Libération de Paris et du Musée Jean Moulin (Villede Paris), directeur de recherche associé à Montpellier III. Source complémentaire : Isabelle Rivé, Directrice du Centre de la Résistance et de la Déportation de la Ville de Lyon. Revue "Les Chemins de la Mémoire n° 127 - avril 2003

Les combats de la Loire Juin 1940

 

Commencée le 13 mai 1940 par la percée dans les Ardennes, la bataille de France a, dans une première phase, conduit les armées allemandes sur l'Aisne et sur la Somme.

Le 9 juin 1940, le groupe d'armées françaises n° 3 du général Besson se replie difficilement. La 10e armée bat en retraite de Versailles vers Alençon pour joindre la 6e armée du général Héring (dite "armée de Paris") et la 7e du général Frère afin de constituer un ultime front de défense sur la ligne Caen-Alençon-Fontainebleau-Sens. Le général Georges installe le G.Q.G. à Vichy. La pression ennemie s'accentuant, ces opérations se déroulent sous des attaques aériennes incessantes tandis que s'écoule un flot de réfugiés immense que talonnent les chars allemands.

 

Carte des combats de la Loire. Juin 1940. Source : MINDEF/SGA/DMPA

 

Le 14 juin, le gouvernement français quitte Tours où il s'était réfugié et gagne Bordeaux. Le 16 juin, la 7e armée passe les ponts encombrés de la Loire. Sur son flanc est, une unité ennemie atteint La Charité-sur-Loire où elle crée une tête de pont.

 

Le 17 juin, tandis que le nouveau chef du gouvernement français, le maréchal Pétain, demande "de cesser le combat ", le 39e Panzerkorps Hoth attaque la 10e armée, effectuant une percée à Alençon. En exploitant cette rupture, elle sépare du groupe d'armées n°3 la 10e armée dont le chef, le général Altmayer, et son état-major, sont faits prisonniers à Rennes.

 

Le 19 juin, la 7e Panzerdivision de s'empare de Brest. Le Rommel Mans, Laval, Chartres sont successivement conquis par l'ennemi. L'avance allemande est foudroyante. A l'ouest, elle passe la Loire entre Nantes et Angers (non défendues car déclarées villes ouvertes), balaie les restes de défense française, s'empare de Niort, Poitiers, Angoulême. Le 22, l'océan Atlantique est atteint à Rochefort. A l'est, la ruée des quatre divisions blindées du groupe von Kleist prend Moulins, Vichy, Roanne, et atteint Lyon.

 

Au milieu de cette tenaille, le groupe d'armée n° 3 bat en retraite derrière la Loire le 17 juin, derrière le Cher le 19, au-delà de l'Indre le 20. Il compte environ 65 000 combattants harassés, formés d'éléments issus de quatre armées. Des millions de réfugiés belges et français fuient vers le sud, sur les routes et en train, passant en désordre la Loire à Saumur, Tours, Orléans, Gien, créant des embouteillages inextricables et un chaos sans précédent. Le général Pichon, de la 9e région militaire, a organisé la défense de la Loire en tant qu'obstacle retardateur afin de protéger la retraite de l'armée du général Héring. Il a pu, avec énergie, garnir un front de défenseurs qui feront leur devoir jusqu'au bout, pour l'honneur.

 

Sur le front Ouest, le général Rommel discute avec des officiers, en juin 1940. Source : Deutsches Bundesarchiv (German Federal Archive), photo libre de droit.



Sur le fleuve, les ponts sont minés par le génie. A Saumur, la compagnie 17/2 du 6e génie d'Angers a exécuté un travail harassant dans des conditions dramatiques. En deux jours, avec l'assistance d'agents de la S.N.C.F., les sapeurs du sous-lieutenant Fraisier ont miné le pont ferré, long de 1 050 m, manipulant 1 700 kilos de mélinite pour détruire deux travées tandis que passent sans cesse des trains de civils évacués, de matériels et de blessés.



Quand l'ennemi se présente, partout les charges explosent, faisant sauter ponts et viaducs à Ancenis, aux Ponts-de-Cé, à Saint-Mathurin, à Gennes, à Montsoreau, à Sully-sur-Loire, Gien, etc.

 

L'un des ponts de Gennes après leur destruction le 19 juin 1940. Source : "L'Anjou", revue trimestrielle. Septembre 1990.

 

Lorsque ses éléments légers tentent de traverser le fleuve sur des embarcations, fusils-mitrailleurs et mitrailleuses les en empêchent aussitôt. Le colonel Michon, commandant l'Ecole de cavalerie de Saumur, a reçu comme mission d'interdire le passage à l'ennemi de Candes au Thoureil, soit 40 km de long.



Il dispose de 2 500 hommes, dont beaucoup sans expérience de la guerre, mais tous sont animés de la plus grande résolution à tenir jusqu'au bout leurs positions de combat.

 

A Montsoreau. Sur l'emplacement d'une mitrailleuse, peu avant le combat. Source : Revue "Equus-les-cheveaux", n° 22, 1996.



776 élèves-aspirants de réserve (558 de la cavalerie, 218 du train) nommés "les cadets" sont répartis en 28 brigades de 25 à 30 hommes. Ils ont comme armement des F.M., des mitrailleuses, des mortiers de 81, des canons de 25, des fusils, des mousquetons, etc. Ces petites brigades forment les escadrons motorisés des capitaines de Saint-Blanquat, Foltz, Marzolf et l'escadron à pied du lieutenant de Saint-Germain, où 22 lieutenants et sous-lieutenants commandent les élèves. Les 5e et 6e compagnies du train (lieutenants Roimarmier, Doremus) comprennent huit brigades. En outre, 80 hommes constituent le groupe du capitaine de Montclos.



Le colonel Michon est assisté de 18 officiers qui assurent les liaisons, transmissions, ravitaillement, transports, réparations, etc.

 

Le colonel Michon, commandant l'Ecole de cavalerie et du train de Saumur. Source : DR.

 

 

Fort de 209 hommes, le 1er groupe franc motorisé de cavalerie (capitaine de Neuchèze) possède cinq chars H39, quatre autos-mitrailleuses Panhard et quelques motos. 260 cavaliers forment le groupe du chef d'escadrons Hacquard, du 19e dragons, de quatre pelotons. 260 cavaliers forment le groupe du chef d'escadrons Hacquard, du 19e dragons, de quatre pelotons. Son aussi présents un G.R.D.I. de 200 hommes (capitaine Gobbé), un détachement de 150 tirailleurs nord-africains (sous-lieutenant Parot), un groupe de trois escadrons (capitaine de Cadignan), environ 350 hommes avec des armes antichars. 120 sapeurs du génie sont en défense de ponts, quant aux artilleurs du lieutenant Chanson issus de l'Ecole d'application de Fontainebleau, une soixantaine avec cinq canons de 75 très usagés, ils sont arrivés le 20 juin. Ce jour-là vient aussi en renfort, commandé par le capitaine Bleuse, un bataillon d'élèves-aspirants de réserve de l'Ecole d'infanterie de Saint-Maixent, soit 568 cadets et 28 officiers.

 

Le pont Napoléon (ou Pont des Sept Voies), lieu des combats du lieutenant de Buffévent. Source : "L'Anjou", revue trimestrielle. Septembre 1990.



Le 19, à 0h20, le pont Napoléon, qui relie l'île d'Offard à la rive droite, saute. Un canon de 25 stoppe des véhicules ennemis. A l'aube, devant la brèche du pont écroulé, un officier allemand exigeant la reddition des défenseurs tombe sous le feu des cadets.

 

Dès lors, l'artillerie ennemie se déchaîne, pilonnant Saumur. Le lieutenant de Buffévent, dont le P.C. est installé place du roi René, galvanise ses élèves. La lutte est sévère, infligeant des pertes de part et d'autre.


Les Allemands tirent au canon de 88 dans les maisons d'où les tirailleurs algériens envoient des rafales de balles. Durant la journée et la nuit, l'ennemi arrive tout le long du secteur défendu où les ponts sautent un à un. Il s'installe, tâte les défenses, prépare ses moyens de franchissement.



Depuis son P.C. de l'auberge Marsoleau, le colonel Michon donne ses ordres. Les ponts sud de Saumur et de Gennes ayant sauté, les lieutenants de Buffévent et Desplats se retrouvent avec leurs hommes dans les îles où ils ont pris position.

 

Dans l'île, vestiges de la Maison Victor Boret, où se trouvait le P.C. de De Buffévent. Source : "L'Anjou", revue trimestrielle. Septembre 1990.

 

Vers 21 h, une première opération ennemie pour traverser la Loire se déclenche. Les Allemands attaquent l'île de Gennes où résistent Desplats et sa 1re brigade. L'assaut, pris de flanc par les feux de la 5e compagnie du train, est stoppé après deux heures de lutte violente.

 




Le 20, dès l'aube, l'attaque de Gennes reprend. L'île est conquise, le lieutenant Desplats tué. L'unité du lieutenant Roimarmier doit se replier. En dirigeant cette manœuvre délicate, l'officier est tué, le F.M. à la main. L'escadron Foltz avance vers Gennes en renfort.

 

Près de la gare, la route de Rouen, devant laquelle le lieutenant de Buffévent et ses hommes se sont battus jusqu'au dernier moment. Source : "L'Anjou", revue trimestrielle. Septembre 1990.



Incertain des positions allemandes, le lieutenant de Buffévent quitte l'île d'Offard en barque pour une patrouille avec quelques soldats. Pris sous le feu de l'ennemi, il est tué ainsi que le cadet Raveton. A l'est, des unités passent en force le fleuve avec de nombreuses embarcations, progressant en dépit des pertes que leur inflige une automitrailleuse Panhard du groupe de Neuchèze.

 

La ferme d'Aunis après la bataille. Source : "L'Anjou", revue trimestrielle. Septembre 1990.

 



Au Petit-Puy, les Allemands s'infiltrent, attaquent la cote 90 et la ferme d'Aunis défendues par l'escadron de Saint-Blanquat. Vers 12hl5, les cadets de Saint-Maixent emmenés par le capitaine Bleuse contre-attaquent à la baïonnette, appuyés par le peloton de chars du lieutenant Pitiot. L'assaut se déroule, établit le contact avec les défenseurs de la ferme d'Aunis mais échoue devant des feux ennemis importants dont une défense antichars qui détruit deux tanks, tue Pitiot et endommage les trois derniers chars.

 

En ville, la défense de Saumur se resserre, les lieutenants Perin, de Saint-Germain, et de la Lance animant les volontés de tenir. Mais l'ennemi avance partout. A Gennes, il se heurte au 19e dragons ; l'escadron Foltz lance une contre-attaque que mène le lieutenant de Galbert.

 

Le quartier des Ponts, après les combats, 18 rue Nationale. Source : "L'Anjou", revue trimestrielle. Septembre 1990.



En soirée, une solide tête de pont allemande positionnée sur la rive droite de la Loire prend Saumur en tenaille. Les défenseurs sont épuisés, en manque de munitions. Le secteur même est en passe d'être encerclé. Or le colonel Michon a reçu du général Pichon l'ordre de manœuvrer en retraite s'il "devenait impossible de résister".

 

A 19h30, le colonel ordonne à ses subordonnés de se replier par échelons, au sud-est, de 21h30 à 2lh45. Le capitaine Bleuse et ses cadets décrochent à 22 h pour rejoindre Chinon.


Le 21 juin, à 2h du matin, le colonel Michon, l'escadron Marzolf, le détachement Montclos, sont cernés à Lerné (Indre-et-Loire) et faits prisonniers. Près de Chinon, la majorité du bataillon Bleuse est capturée. Chanson et ses hommes sont pris le 22 au château de Chavigny. Quelques jours plus tard, tous ces prisonniers sont libérés par l'ennemi et peuvent gagner la zone non occupée.

 

Entrée du château de Chavigny. Source : Photo Catherine de Soyres

 

Plaque en hommage aux "Cadets de Saumur", à l'entrée du château de Chavigny. Source : Photo Catherine de Soyres



Malgré les rapports élogieux et demandes pour l'attribution d'une citation à l'ordre de l'Armée aux trois écoles de Saumur, de Saint-Maixent et de Fontainebleau, le généralissime Weygand ne l'accorde, le 23 août 1940, qu'à l'E.M.A.C.T. de Saumur. A titre individuel, 392 cadets dont 338 de l'Ecole de Saumur sont cités et décorés de la Croix de Guerre.



Les combats de la Loire ont déclenché maints épisodes héroïques dont la défense à Gien du lieutenant Vallet avec un canon de 75, le 18 juin. Le même jour, à Sully-sur-Loire, les 140e R.I. et 141e R.I. alpins ont repoussé trois violents assauts ennemis. Châteauneuf-sur-Loire et Jargeau ont été défendus par les 21e, 109e R.I.

 

Plaque commémorative des 42, 44 et 71e bataillons de chasseurs à pied, Seconde Guerre mondiale (15, 16, 18 juin 1940). Source : GNU Free Documentation License. Photo libre de droit.

 

 

A Ancenis, les combats ont duré toute la journée du 19 juin. Après la guerre, le 14 août 1948, le ministre de la Défense nationale citera à l'ordre de l'Armée les villes de Saumur, Angers, Vierzon, Tours, Blois, Chambord, Fleury-lès-Aubrais. Le 11 novembre 1948, seront de même distinguées Les Ponts-de-Cé, Saint-Lambert-des-Levées, Segré. Gien et Orléans.

 

Le texte de la citation de Saumur stipule : " ...s'est montrée digne durant toute la guerre de l'héroïque attitude de l'Ecole de cavalerie qui illustre cette cité en participant avec une grande abnégation à l'héroïque résistance des aspirants de cette école en 1940, a mérité d'être associée à leur destin... Son nom constitue un des symboles du patriotisme français."

 

 

Les lieux de mémoire


 

Inhumés sur les lieux mêmes des combats, en de précaires conditions, les soldats tombés lors de la bataille de Saumur gisaient dans des tombes rudimentaires. En 1943, certains avaient été exhumés du Thoureil et regroupés au cimetière communal de Gennes.

 

Pendant les années cinquante, la commune de Gennes procéda aux exhumations de corps avec l'accord des familles et des amicales d'anciens combattants "Saumur" et "Cadets de Saumur". Les restes mortels, recueillis à Dampierre-sur-Loire, Doué-la-Fontaine et Gennes furent enterrés dans un terrain offert par la municipalité près de la chapelle Saint-Eusèbe.

 

Dans ce mémorial reposent 17 Morts pour la France en 1940 : officiers, élèves-aspirants de réserve et deux tirailleurs. Il fut inauguré le 21 juin 1954 par le général Ganeval représentant le Président de la République, M. René Coty, en présence de l'évêque d'Angers, Mgr Chappoulie, parmi une foule fervente de familles, d'anciens combattants et d'habitants.

 

Les autres militaires tombés en 1940 sont inhumés dans la nécropole nationale de Fleury-lès-Aubrais (Loiret) où reposent 3 540 Français (635 de 14-18, 2 905 de 39-45). Ce vaste cimetière, d'une superficie de 2,5 hectares, fut créé en 1951. Entre 1962 à 1965, il reçut les "Morts pour la France" 1939-1945 exhumés des départements de Seine-et-Marne, Seine-et-Oise, Eure, Eure-et-Loir, Loiret, Loir-et-Cher, Cher et Nièvre.

 

 

sites internet externes :

Le Cadre Noir de Saumur
Musée de la Cavalerie de Saumur     
Musée des blindés de Saumur   

Source : MINDEF/SGA/DMPA

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