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La France en guerre 1939 - 1940

 

La France en guerre 1939 - 1940

 

Lorsqu'Adolf Hitler accède au pouvoir, en janvier 1933, ses principaux objectifs sont connus : la révision des traités de paix et la réunification des Allemands de souche au sein d'une Grande Allemagne. En mars 1935, au mépris du traité de Versailles, l'Allemagne procède au réarmement. Un an plus tard, la Rhénanie est remilitarisée.

 

Un temps isolé, le régime nazi se rapproche de l'Italie fasciste au moment de la guerre d'Ethiopie (1935) et de la guerre d'Espagne (1936), puis du Japon impérialiste.

 

 

 

Par la suite, l'annexion de l'Autriche en 1938, le dépècement de la Tchécoslovaquie, suivi de la constitution d'un protectorat allemand en Bohême-Moravie, mettent la France et la Grande-Bretagne au pied du mur face à une Allemagne qui a définitivement choisi le parti de la guerre.

 

Portrait d'Adolf Hitler. Sourec : DR

 

 

En 1939, Adolf Hitler, encouragé par la faiblesse des démocraties, se tourne vers la Pologne, exigeant la ville libre de Dantzig. Conscientes du danger et du caractère inéluctable de l'affrontement, la France et la Grande-Bretagne adoptent enfin une politique intransigeante, garantissant les frontières des pays menacés par le III Reich : Pologne, mais aussi Roumanie, Pays-Bas et Belgique.

 

 Joseph Staline et Joachim von Ribbentrop, ministre des affaires étrangères allemand, après la signature du traité de non-agression entre le Reich allemand et l'Union soviétique, le 23 août 1939, à Moscou. Source : Deutsches Bundesarchiv (German Federal Archive)

 



Dès lors, la position de l'Union soviétique devient déterminante. Les démocraties ont engagé des négociations avec Staline, mais le 23 août 1939, Berlin et Moscou concluent un pacte de non-agression, dont le protocole secret prévoit le partage de la Pologne et des Etats baltes (Lituanie, Lettonie et Estonie).

 

La Grande-Bretagne et la France doivent choisir entre la guerre et une nouvelle reculade. Le 28 août, le Führer formule des exigences inacceptables : notamment, le retour au Reich de Dantzig et d'une partie de la Haute-Silésie. En réponse, la Pologne déclenche la mobilisation générale. Le 31, Mussolini propose une conférence, mais les dés sont jetés. Le lendemain, à l'aube, la Wehrmacht, prétextant une agression, attaque la Pologne.

 

En France, la mobilisation générale est décrétée. Le 3 septembre 1939, aucune réponse n'ayant été donnée à l'ultimatum franco-britannique exigeant le retrait des troupes allemandes, la Grande-Bretagne, à 11 h, puis la France, à 17 h, déclarent la guerre à l'Allemagne.

 

Affiche de la mobilisation générale. Source : collection SGA/DMPA

 



Pendant huit mois, retranchée sur la ligne Maginot dans l'Est, attentiste sur la frontière franco-belge, l'armée française attend d'hypothétiques attaques, subissant un hiver très rigoureux. Le moral des hommes, inactifs, baisse au même rythme que celui de la nation.

 

 

Stratégies et armements

 

"Tout portait (...) à imaginer que pour gagner la nouvelle guerre il suffisait d'éviter les fautes qui avaient failli faire perdre la précédente, de répéter les méthodes qui avaient une première fois assuré les succès", Marc Bloch, L'étrange défaite.

 

Hiver 1939. Dans la zone des armées. L'hiver aux avant-postes. Source ECPAD

 

 

22 novembre 1939. Dans la zone des armées. Ligne de défense. Source ECPAD



Le 23 août 1939, le général Gamelin affirme au président du Conseil Edouard Daladier que l'armée française est prête. En fait, elle est loin d'être en mesure de s'opposer à la guerre fondée sur la vitesse, l'imagination et la souplesse, préparée par Hitler et ses généraux.

 

Considérées depuis la victoire de 1918 comme la source de la science militaire, les hautes autorités militaires françaises estiment que la défense est naturellement supérieure à l'attaque.

 

Le 11 novembre 1939, le président Daladier et le général Bourret. Au centre, Vuillemin, général d'aviation. Source :ECPAD

 

 

Tablant sur un conflit long, il leur semble primordial de maintenir un front continu inviolable et d'attendre le moment opportun pour des contre-attaques décisives qui ne sont conçues que comme des opérations lentes et massives, dans lesquelles les chars doivent avant tout assurer la protection de l'infanterie ou participer à des missions de reconnaissance et de diversion.

 

Conformément à cette stratégie, l'armée française, si elle possède assez de blindés et d'artillerie lourde, n'a pas les avions nécessaires pour s'engager dans une offensive d'envergure.

Cette conception est cohérente et en phase avec une opinion française, guidée par la classe politique, encore traumatisée par l'hécatombe de la Grande Guerre et profondément marquée par le pacifisme. En revanche, comme l'a fait remarquer le colonel de Gaulle dans son ouvrage Vers l'armée de métier (1934), cet attentisme défensif derrière la ligne Maginot ne cadre pas avec la politique internationale française de sécurité fondée sur des alliances en Europe centrale, et notamment avec la Pologne. En toute logique, un tel système de sécurité impliquait un outil militaire offensif.

 

Pilier de la stratégie défensive française, la ligne Maginot est un dense réseau de casemates en béton, considérées comme imprenables, de barrages et de fossés, d'obstacles antichars et de forteresses souterraines.

 

La ligne Maginot. Défense anti-chars. Champ de rails dressés. Source : SHD

 



La ligne couvre la frontière de l'est et du nord-est, depuis la Suisse jusqu'à Montmédy, c'est-à-dire les frontières avec l'Allemagne et le Luxembourg ; au-delà, on estime que la forêt des Ardennes est infranchissable, même par des blindés puissants. Ce système défensif doit interdire une attaque brusque contre la France et permettre la mobilisation de l'armée de campagne. Plus à l'ouest, le long de la frontière avec la Belgique, les unités françaises devront improviser une ligne de défense, "extension" de la ligne Maginot.

 

La ligne Maginot. Soldats dans les galeries souterraines. Source : SHD

 

 

La ligne Maginot. Une usine électrique souterraine. Au premier plan, un transformateur et un appareil à haute tension. (Cellule à haute tension de l'usine du Simserhof) Source : SHD

 



En fait, la ligne Maginot absorbe une grande partie des crédits de la défense nationale au détriment des armes modernes et immobilise des troupes nombreuses et spécialisées, sans pour autant préparer l'armée française au choc de la guerre moderne. Les Allemands disposent également d'une ligne Siegfried, moins complexe et plus courte que la ligne Maginot.

 

Obstacle anti-char de la ligne Siegfried près de Aix-la-Chapelle, en Allemagne. Source : Licence de documentation libre GNU

 



Dans les années 1930-1935, les programmes d'armement français donnent la priorité aux fortifications et à la marine, au détriment des armées de terre et de l'air et de la mobilisation industrielle. Même si le réarmement des années 1935-1939 permet d'aligner un nombre équivalent de chars face aux nazis, certains déficits ne sont pas comblés : l'armement antichar et antiaérien, les moyens de transmission, de franchissement, mais aussi les armes individuelles.

 

Char B1 français. Source SHD

 

 

Le chasseur français, Dewoitine D200. Source : Creative Commons Paternité. Auteur : PpPachy

 



Si l'artillerie est considérable en nombre (plus de 11000 canons), la moitié est constituée des fameux "75" de la Première Guerre mondiale, qui vont vite se révéler dépassés notamment face aux 105 mm allemands, mais resteront d'excellents antichars.

 

Même après la campagne de Pologne, qui a permis de découvrir la tactique allemande de l'action coordonnée des chars, de l'aviation et de l'infanterie, les Français ne conçoivent les blindés et l'aviation que comme des armes d'accompagnement de l'infanterie, "reine des batailles". Utilisés en petits paquets pour les deux tiers, les chars doivent être prêts à intervenir en n'importe quel endroit du front. De plus, leur approvisionnement en essence est insuffisamment étudié. En 1940, les Français disposent de près de 3 200 chars et automitrailleuses, les Anglais de 600 et les Allemands de 3 500. Si en nombre et en qualité du matériel, les Alliés peuvent soutenir la comparaison avec la Wehrmacht, c'est l'application tactique, et notamment la combinaison char/avion, chère au général Guderian, qui va opérer, au cours de la campagne de France, une très nette différence à l'avantage des troupes allemandes.

 

Combats de chars devant Sedan en mai 1940. Source : SHD

 



Dans la Wehrmacht, les blindés sont utilisés en formations de masse, tandis que les avions les appuient dans leur franchissement des lignes ennemies et que les unités de parachutistes s'emparent par surprise des obstacles importants.

 

Après la victoire allemande en Pologne, la stratégie française est maintenue. Il s'agit de gagner du temps et d'attendre les effets du blocus de l'Allemagne, dont l'économie n'est pas en état de soutenir un conflit long et de grande ampleur. Il s'agit également d'attendre que les efforts du réarmement et de la mobilisation de l'Empire portent leur fruit ; d'attendre encore que les Anglais achèvent leur préparation ; d'attendre enfin que les Américains entrent à leur tour dans le conflit. Jusque-là, il faut tenir.

 

La foi dans la ligne Maginot et la supériorité navale des Alliés permettent cet attentisme. Cette conception du conflit n'est pas dénuée de fondement mais le commandement français confond défense et inaction. Il laisse l'initiative à l'ennemi, dont la puissance militaire est surestimée.

 

En effet, les graves insuffisances de la Wehrmacht en personnels, en cadres, en matériels, en matières premières, en carburant, en munitions, obligent Hitler à espérer une victoire rapide sur la puissance militaire française.

 

 

"Drôle de guerre"
 

Paris. De nouvelles affiches posées dans les rues font appel à la population pour souscrire aux "Bons d'armement". Source : SHD.

 


Tout ici est gelé. Mes commandes sont gelées. Les mitrailleuses sont gelées (...) Après neuf mois de guerre, nous n'avons pas encore réussi à faire adapter par les industries dont elles dépendent, les mitrailleuses et les commandes au climat de haute altitude Antoine de Saint Exupéry, Pilote de guerre.

 

En France, la "drôle de guerre" est justifiée par la nécessité de tenir au moins jusqu'au printemps 1940, sans accroc. Les forces alliées doivent s'accroître, leur production militaire s'accélérer, les fortifications se consolider, les petits Etats être ramenés dans le giron de l'entente franco-britannique.

 

Dans le même temps, l'Allemagne doit commencer à sentir les effets du blocus, le peuple allemand rejeter un régime qui le mène dans une impasse, l'Italie et l'Union soviétique s'éloigner de leur allié. L'offensive de la Wehrmacht, contrainte d'attaquer, sera contenue puis repoussée. Au terme d'un conflit de plusieurs années, la contre-attaque alliée sera victorieuse. Le refus de soulager la Pologne au début de septembre 1939 est dans la logique du haut commandement français : attentiste derrière la ligne Maginot, il n'est pas question d'aventurer l'armée française, dès les premiers jours, dans un conflit long avec des unités qui ne sont pas préparées pour l'offensive. De plus, le sort de cette guerre se jouera, comme en 1918, sur le front nord-est, sur le sol national.

 

Le 22 novembre 1939, une ligne de défense de l'armée française. Source : ECPAD

 



En fait, ces huit mois de passivité ne sont pas suffisants pour renforcer le potentiel militaire allié. En revanche, l'Allemagne, occupant deux nouveaux pays (Norvège et Danemark), a assuré son approvisionnement en fer, mais aussi en pétrole et en céréales via les petits Etats et l'Union soviétique. Pour sa part, malgré sa "non-belligérance", l'Italie s'est déclarée prête à se ranger aux côtés de l'Allemagne. Quant au peuple, mais aussi aux généraux allemands à qui Hitler a imposé ses volontés, ils restent unis derrière leur "guide".

 

Malgré certains progrès, les productions militaires françaises, désorganisées par la mobilisation générale, ne sont pas à la hauteur espérée, notamment en avions et en armes antichars et antiaériennes. Des discordes entre les Alliés se sont réveillées : les Français reprochent aux Britanniques de ne pas vouloir s'engager davantage sur le continent ; les Belges doutent de la capacité franco-britannique à les protéger.

 

Hiver 1939-1940, Daladier visite le front d'Alsace. Source : ECPAD

 


En France, les règlements de comptes accentuent les divergences politiques. L'interdiction du parti communiste, qui soutient le pacte germano-soviétique et refuse de cautionner un "conflit impérialiste", et les campagnes de presse à droite non pas contre l'Allemagne, mais contre l'Union soviétique agresseur de la Finlande, en novembre 1939, pourrissent la situation.

 

Contrairement à 1914, il n'y a pas d'union sacrée. Les Français entrent dans la guerre avec résignation, mais aussi avec fermeté. Pourtant, les longs mois de "drôle de guerre" rendent l'armée inactive et se répercutent sur une population, travaillée depuis vingt ans par le pacifisme, dans laquelle un courant défaitiste apparaît, renforcé lors de la capitulation polonaise. On s'imagine qu'une fois la Pologne battue, la paix est possible. La France n'est pas attaquée : il n'existe pas de péril national comme en 1914. Le doute sur le sens de la guerre gagne les esprits. Certains espèrent un nouveau "Munich".

 

Portrait du général Gamelin. Source : SHD

 



De plus, le mécontentement gagne des populations choquées par les affectations spéciales, les difficultés de la vie quotidienne et l'augmentation du coût de la vie.

 

Au front, les soldats, inactifs, s'ennuient. Le président de la République Albert Lebrun de retour d'une visite aux armées avoue avoir rencontré des "volontés distendues, une discipline relâchée".

 

La lenteur de la mobilisation, les délais pour la mise en place d'une artillerie lourde pour l'attaque des ouvrages allemands, la défaite polonaise et surtout la volonté de Gamelin de "gérer sagement les effectifs" et de ne pas "émousser l'instrument", expliquent le comportement du généralissime qui refuse d'exploiter une situation pourtant favorable.

 

 

sites internet externes : Site consacré à la ligne Maginot    


Site officiel du Simserhof

 

 

Source : MINDEF/SGA/DMPA

Les Français dans la campagne d'Italie (1943-1944)

 

«Le Garigliano est une grande victoire. La France le saura un jour. Elle comprendra» a déclaré Juin à ses officiers le soir de son départ d'Italie.

 

La campagne d'Italie fut dure et le coût humain élevé. Elle est de ces mémoires quelque peu «oubliées», alors que les soldats du Corps expéditionnaire français ont, selon les propres mots du général américain Clark, «ajouté un nouveau chapitre d'épopée à l'histoire de la France».


 

Goumiers d'un Tabor marocain montant en ligne. Photo DMPA

 

 

Les combats menés en Afrique, après la défaite de 1940, par tous les Français décidés à combattre pour la liberté sont plus gravés dans les mémoires que les batailles livrées lors de la campagne d'Italie. La victoire que fut la prise de Rome dans la nuit du 4 au 5 juin 1944 pâtit du retentissement du débarquement en Normandie, qui allait occulter la gloire des combattants d'Italie pendant de longues années, avant que ne soit donné, en 1966, le nom de «Pont du Garigliano», à l'ouvrage qui remplace sur la Seine le vieux viaduc d'Auteuil.

 

Pour les Français de métropole, l'année 1944 a été celle du Jour J et du début de la Libération et, dans leur euphorie, ils oubliaient que, depuis un an, l'Armée française se battait dans la péninsule. Pourtant, le Corps expéditionnaire français (CEF) fit preuve de ses qualités et ses chefs surent convaincre des Alliés sceptiques depuis la dramatique campagne de 1940.

 

Les combats se sont déroulés dans les pires conditions : cohésion encore vacillante, campagne d'hiver, guerre en montagne et ennemi rodé par quatre années de guerre. Ce contexte ne donne que plus de valeur à l'assaut du Belvédère (février 1944) ou à la percée des Monts Aurunci (mai 1944), mieux connue comme bataille du Garigliano, où le général Juin réussissait à faire traverser cette rivière à ses quatre divisions et à les pousser dans la montagne pour percer la Ligne Gustav et s'ouvrir la route de Rome. En ce soixantième anniversaire de ces actes héroïques et mal connus, sont évoquées ici les unités françaises engagées en Italie, le terrain et l'adversaire, ainsi que les opérations qui vont les mener à travers l'Italie Centrale, de Naples à Sienne en passant par Rome.

 

Libération de Rome. Défilé des troupes. Photo DMPA

 

 

Entrée des troupes françaises dans Rome libérée. Photo DMPA

 

 

 

La constitution du Corps expéditionnaire français



Le cadre du Plan d'Anfa, décidé par Roosevelt et Giraud en janvier 1943, cinq divisions d'infanterie sont progressivement mises sur pied à partir des unités de l'Armée d'Afrique - qui a déjà participé à la campagne de Tunisie -, des troupes coloniales venues d'Afrique Occidentale, et des Forces de la France Libre arrivant du Moyen Orient ou de l'Afrique Centrale après deux ans de guerre. Si les éléments de la 4ème Division Marocaine de Montagne (DMM) du général Sevez participent à la libération de la Corse (septembre - octobre 1943), la première grande unité engagée en tant que telle est la 2ème Division d'Infanterie Marocaine (DIM) du général Dody qui arrive à Naples fin novembre 1943 et rejoint le front au sein de la Vème Armée américaine du général M.W. Clark. Puis la 3ème Division d'Infanterie Algérienne (DIA) du général de Monsabert débarque fin décembre.

 

Après les durs combats d'hiver, elles sont rejointes fin février par la 4ème DMM et la 1ère Division de Marche d'Infanterie (DMI) du général Brosset, plus connue comme 1ère Division Française Libre (1ère DFL).

 

La dernière grande unité, la 9ème Division d'Infanterie Coloniale du général Magnan sera engagée, plus tard, dans la conquête de l'Ile d'Elbe.

 

Ces quatre divisions sont subordonnées au détachement d'Armée A, confié au général Alphonse Juin, qui transforme cette appellation en Corps expéditionnaire français (CEF) en Italie par souci de modestie et de discrétion.

 

Dans Sienne occupée par les troupes françaises, les généraux Clark, Juin et Alexander. Photo DMPA

 

Clark a décidé d'engager dans la montagne les unités françaises dont les soldats nord- africains sont aguerris à ce type de terrain. Fin 1943, le front allié s'aligne entre Gaète sur la Méditerranée et Pescara sur l'Adriatique, par une série de points hauts (Monts Aurunci, Monte Cairo, Monte Micetto, etc.), et le verrou de Monte Cassino qui commande la vallée du Liri vers Rome. Les monts Apennins sont un véritable imbroglio de chaînons tantôt parallèles, tantôt divergents, donnant une profondeur avantageuse pour la défense allemande. Celle-ci est confiée au maréchal Kesselring qui a sous ses ordres la valeur de dix divisions, dont la solide 1ère de Parachutistes. Il a l'avantage d'être en défensive, s'appuyant sur un réseau d'obstacles, de destructions et de champs de mines, formant les lignes Gustav (au contact) et Hitler (au sud de Rome). À peine débarquée, la 2ème DIM rejoint le 6ème Corps d'armée américain et est engagée, le 16 décembre 1943, contre le massif du Pantano puis contre le Monna Casale, enlevés par le 5ème Régiment de Tirailleurs Marocains (RTM), le 8ème RTM s'emparant, lui, de la Mainarde le 26 décembre.

 

Les pertes sont lourdes (300 tués au 5ème RTM), mais ce premier résultat rehausse l'image des Français auprès des Américains.

 

 

 

La route de Rome est ouverte


 

La 3ème DIA est alors engagée dans le secteur de Venafro, au nord de Cassino. Son 4ème Régiment de Tirailleurs Tunisiens (RTT) s'empare du Belvédère et du Colle Abate dans des combats acharnés, prenant, et reprenant pitons et villages, entre le 25 janvier et le 1er février. Ses trois régiments ont chèrement payé leur victoire : 1 500 tués, dont son colonel, au 4ème RTT. L'adversaire, la 5ème Division de montagne allemande, s'est défendue avec fermeté. Cependant, l'absence de réserves empêche d'exploiter ce succès. Dès lors, les Allemands surveillent avec attention les secteurs où les Français sont signalés. Les deux divisions sont remises en condition et le CEF se complète avec les 1ère DMI et 4ème DMM, tandis qu'en février-mars 1944, les assauts obstinés de la Vème Armée américaine contre Monte Cassino restent vains.

 

Bataille du Bevédère devant la ville d'Acquafondata au nord-est du Monte Cassino. Photo DMPA

 



Dès janvier, le général Juin a compris que pour s'ouvrir la route de Rome, il faut, non pas attaquer de front, mais manouvrer et passer par une zone où l'ennemi n'imaginerait pas que l'attaque puisse se produire.

Tel est le cas des Monts Aurunci, au nord du Garigliano, où les Allemands n'ont pas un dispositif aussi serré et puissant que sur le Rapido. C'est donc là que, dans sa note à Clark du 4 avril 1944, Juin suggère que se fasse l'effort allié et que celui-ci soit confié au CEF dont les troupes sont bien adaptées aux terrains difficiles et assez aguerries pour être engagées utilement. Clark agrée aux suggestions de Juin et, dans la plus grande discrétion, le CEF relève le 10° Corps d'armée britannique, tandis que se mettent en place les appuis d'artillerie, les moyens de franchissement, les dépôts de munitions et les unités de second échelon.

 

Dans la nuit du 11 au 12 mai, l'attaque est lancée après une puissante préparation d'artillerie de 2 400 tubes de tous calibres. L'abordage est rude. La 71ème Division d'infanterie. allemande se défend jusqu'au soir où Castelforte est enlevée par la 3ème DIA et le Monte Faito par la 2ème DIM. Il faut maintenir la pression sur l'ennemi qui rompt après deux jours de combats sans pitié : le 13 mai, San Andrea, Girofano, Cesaroli et le massif du Monte Majo sont conquis.

 

Pendant ce temps, la 1ère DFL nettoie la boucle du Garigliano et se présente sur la rive droite du Liri. Le massif du Monte Petrella est le dernier obstacle de la Ligne Gustav à faire sauter. Formant le «Corps de Montagne» sous les ordres de Sevez, avec la 2ème DIM et les Tabors Marocains du général Guillaume (1er, 3ème et 4ème Groupements), Juin les lance dans la bataille. L'objectif est entre leurs mains le 15 au soir. Dès lors, il faut avancer vers Rome.

 

Le CEF maintien le rythme du combat par la relève systématique des divisions de tête par le second échelon après trois ou quatre jours d'engagement. La 3ème DIA et la 1ère DFL arrivent aux portes de Rome. Mais, alors que le CEF est très en pointe, des arguments de prestige veulent que Rome soit libéré par des unités américaines. L'entrée dans Rome a été occultée, on l'a dit, par le débarquement allié en Normandie. Une parade triomphale, le 11 juin, marque la victoire alliée et Clark pourra écrire : «Je suis fier que le CEF appartienne à la Vème Armée». Puis c'est la remontée vers Florence et l'Arno.

 

Les 3ème DIA, 1ère DFL et 2ème DIM, restées en tête, se heurtent à un combat retardateur mené par les unités allemandes et achèvent leur campagne d'Italie à Sienne, le 2 juillet. En effet, les divisions du CEF sont retenues pour débarquer en Provence, et le CEF a été dissous en tant que tel le 23 juillet. Le général de Larminat succède à Juin à la tête des «éléments français de la Vème Armée américaine». Les unités françaises, retirées de la ligne de contact au pied des Abruzzes, gagnent les zones de regroupement dans le sud de l'Italie. Elles sont relevées par des unités indiennes, néo-zélandaises ou polonaises. La campagne d'Italie du CEF «a offert à la France, écrit J-C Notin, l'occasion de prouver aux Alliés, mais aussi, et surtout, à elle-même, qu'elle demeurait une grande nation.»

 

 

 

Opération «Brassard», la conquête de l'Ile d'Elbe (17-19 juin 1944)



Située entre la Corse et l'Italie, l'Ile d'Elbe contrôle les mouvements en mer de Ligurie tout en surveillant les activités sur la côte toscane. Sa possession aurait été fort utile aux Alliés lors de l'invasion de l'Italie, mais l'occasion d'un coup de main depuis la Corse fut manquée en octobre 1943. La question reprit de son intérêt lorsque le XVème Groupe d'Armées se trouva arrêté devant la Ligne Gustav, mais les délais de mise sur pied de l'opération Brassard furent tels que celle-ci ne pouvait être engagée qu'en juin 1944.

 

La 9ème Division d'Infanterie Coloniale (général Magnan), qui n'avait pas encore vu le feu, allait avoir l'occasion de se mesurer à l'ennemi.

 

L'Ile d'Elbe, au relief tourmenté et accidenté, est tenue par plusieurs Festung Battalionen. Leur chef, le général Gall, a fait savoir que l'île serait défendue. Dans la nuit du 16 au 17 juin, un détachement de commandos d'Afrique et le Bataillon de Choc du commandant Gambiez sont débarqués pour neutraliser les principales batteries, couper les communications et tenir certains carrefours. Au matin du 17, le vrai débarquement a lieu dans la calanque de Marina di Campo, avec l'appui naval britannique.

 

La résistance est partout énergique, mais en fin de journée, la côte nord est atteinte. Le lendemain, avec le 2ème groupement de Tabors marocains, les 4ème et 13ème Régiment de Tirailleurs Sénégalais s'étendent vers l'Est. Porto Ferraio, la capitale, est occupée à la mi-journée et au soir du 18, l'île est virtuellement conquise. Gall réussit à s'échapper en sous-marin à l'aube du 19 juin. Les pertes, 250 tués et 650 blessés dans les rangs français, 700 tués et 2 000 prisonniers du coté allemand, traduisent la férocité des combats.

 

Prisonniers allemands du Corps expéditionnaire Français à Saint Andrea, sur la ligne Gustav. Photo DMPA

 

 

 

sites internet externes : Monte Cassino - Belvedere

Source : Colonel (ER) Jacques Vernet, Docteur en histoire. Revue "Les Chemins de la Mémoire n° 138" Mindef/SGA/DMPA

L'unification de la Résistance

 

Le 27 janvier 1943, Henri Frenay, chef de Combat, Emmanuel d'Astier de la Vigerie, chef de Libération Sud et Jean-Pierre Levy, chef de Franc-Tireur, signent l'acte officiel de naissance des «Mouvements unis de Résistance» (MUR). Puis vient la création du Conseil national de la Résistance (CNR) qui se réunit le 27 mai 1943 rue du Four à Paris.

 

Le débarquement anglo-américain au Maroc et en Algérie le 8 novembre 1942 accélère l'unité de la Résistance.
Tenu à l'écart de l'opération alliée, le général de Gaulle a besoin du soutien de la Résistance intérieure.

 

Le gouvernement américain est critiqué pour avoir traité avec Darlan, l'homme de la collaboration. Jean Moulin, délégué du général de Gaulle, se demande le 14 décembre si la guerre de libération «n'aurait pas pour effets
successifs de consolider les régimes mêmes contre lesquels la lutte est engagée».

 

 

De la résistance individuelle à la naissance des mouvements



Rappelons ici sommairement l'évolution de la Résistance. Née du refus de la défaite et de l'occupation ou de la lutte contre le nazisme et le fascisme, parfois de l'Appel du général de Gaulle, elle est le fait au début de quelques individus. Puis la Résistance quitte la sphère de la réaction purement individuelle.

 

Les résistants se regroupent et les noyaux initiaux deviennent des mouvements dont l'action se focalise sur l'information par la réalisation d'un journal clandestin pour contrecarrer la propagande du gouvernement de Vichy et celle de l'occupant. En zone nord, la présence de l'occupant rend plus périlleuse l'activité des mouvements nés très tôt : Organisation civile et militaire, Ceux de la Résistance, Ceux de la Libération, Front National pour l'indépendance de la France, Libération Nord, Défense de la France, La Voix du Nord. Ils n'ont pas ou peu de lien entre eux.

 

 

Vers la coordination des mouvements en zone sud



En zone sud, les mouvements Liberté, Mouvement de Libération nationale, Libération-Sud ont donné mandat en 1941, pour obtenir des moyens de Londres, à Jean Moulin, ancien préfet révoqué par Vichy le 2 novembre 1940 et connu pour son acte de courage face à l'occupant le 17 juin 1940.

 

Le 25 octobre 1941, il se présente au général de Gaulle en trait d'union virtuel entre les deux Résistances. Venu en messager, il repart comme son représentant personnel pour imposer son autorité à tous ceux qui se battent. Parachuté le 2 janvier 1942 avec des fonds et du matériel de transmission pour les mouvements, Jean Moulin, devenu Rex, a pour mission de rallier les mouvements, de les unir et de créer l'Armée secrète unifiée en séparant les forces militaires des organisations politiques.

Jusque-là, la Résistance intérieure et la France libre ont suivi des chemins parallèles avec des stratégies et des projets politiques spécifiques. Si les mouvements se rallient à l'été 1942 à de Gaulle qui s'est engagé sur le principe de la restauration de l'idéal républicain, ils veulent conserver leur liberté d'action.

 

Fin 1941, une première fusion est réalisée avec la création de Combat né de l'absorption de Liberté par le Mouvement de libération nationale tandis que Franc-Tireur s'est développé. Jean Moulin impose la mise sur pied de l'Armée secrète que le général Delestraint accepte de diriger. La coordination militaire est difficile car les résistants jugent la séparation de l'action politique de l'action militaire peu réaliste car ce sont les mêmes militants. Rex a auparavant mis en place les services communs aux différents mouvements, tel le Bureau d'information et de propagande et le Comité national des experts (futur Comité général d'études) chargé d'engager la réflexion sur les réformes à engager à la Libération.

 

La coordination des mouvements de zone sud aboutit, avec la mise sur pied d'un Comité présidé par Jean Moulin qui se réunit le 27 novembre 1942 avec le général Delestraint, chef de l'armée secrète, Frenay, d'Astier de la Vigerie, Levy, respectivement chefs de Combat, Libération Sud, Franc-Tireur. Ce comité transmet les instructions générales du Comité national français de Londres aux mouvements.

 

 
  • Appel du général de Gaulle du 18 juin 1940

    Appel du général de Gaulle du 18 juin 1940. Photo DMPA

  • Journaux des trois mouvements de résistance qui s'unirent pour former le Mouvement Unis de Résistance

    Journaux des trois mouvements de résistance qui s'unirent pour former
    le Mouvement Unis de Résistance. Source : SHD

  • ©Musée de la Résistance Nationale
  • Plaque apposée au 48 rue du Four, Paris (6ème). ©SGA/DMPA

    Plaque apposée au 48 rue du Four, Paris (6ème). ©SGA/DMPA

 

 

Les mouvements unissent leurs forces



Début 1943, tout s'accélère en raison de la situation politique en Afrique du Nord, le général Giraud ayant été désigné à la succession de Darlan après son élimination le 24 décembre 1942. Alors que commencent les pourparlers difficiles entre les généraux Giraud et de Gaulle, Moulin estime essentiel de réaliser l'union de la Résistance, afin d'apporter au chef de la France libre un concours déterminant.

 

Le 27 janvier 1943, Frenay, d'Astier, Levy signent l'acte officiel de naissance des "Mouvements unis de Résistance", qui établit une direction unique. Tous les rouages des mouvements doivent désigner à tous les échelons un responsable. C'est un événement dans l'histoire de la Résistance intérieure française puisque les mouvements acceptent de réunir leurs forces à un moment décisif de la lutte.

 

L'occupation de la zone sud par les Allemands le 11 novembre 1942 et par les Italiens, puis plus tard la création de la Milice, obligent les résistants à prendre plus de précautions. L'unité est voulue par les résistants de base et les chefs de mouvements. Le comité directeur des MUR est présidé par Jean Moulin, assisté de trois commissaires : Frenay aux "Affaires militaires", d'Astier de la Vigerie aux "Affaires politiques" et Levy aux "Renseignements et à l'Administration". La zone sud est divisée en six régions dirigées par le représentant du groupe le plus étoffé.

 

La dureté croissante de la vie clandestine due à la répression qui s'accentue, exige un travail incessant de réorganisation. La mise sur pied de l'Armée secrète, qui coïncide avec l'afflux des hommes voulant échapper au Service du travail obligatoire instauré le 16 février 1943, suscite des débats sur son emploi, sa nature - Frenay veut une "armée révolutionnaire" - et les moyens à lui donner qui dépendent du rôle que les états- majors alliés et le Comité français entendent lui faire jouer au jour J. L'action immédiate - sabotages, opérations punitives - a été jusque-là prise en charge par des groupes armés des mouvements, appelés les groupes francs. Le voyage de Moulin et Delestraint à Londres a pour but d'obtenir de l'aide pour armer et ravitailler les maquis.

 

 

La création du Conseil national de la Résistance



L'autre question est la création du Conseil de la Résistance, sorte de parlement clandestin, réintroduisant les partis politiques et les syndicats. Co-fondateur de Libération nord, Christian Pineau, entre autres, militait en faveur de cette idée. C'est à contrecoeur que les chefs de la Résistance l'acceptent parce que les mouvements créés dans le but de libérer le pays ont, d'une certaine façon, remplacé les partis politiques discrédités par la défaite. Frenay milite pour une «France nouvelle» alliant socialisme et liberté.

 

Rex, muni de nouvelles instructions du général de Gaulle et du titre de Commissaire en mission pour l'ensemble de la France, doit mettre sur pied le Conseil de la Résistance.

 

La création est nécessaire pour tenir compte du rôle des communistes (FTP-Front national), des socialistes (comités d'action socialistes) et des syndicalistes (manifeste des douze du 15 novembre 1940) dans la Résistance. En zone nord, Pierre Brossolette, envoyé par le Bureau central de renseignement et d'action (BCRA) pour y réaliser ce qui a été fait en zone sud, s'oppose à Jean Moulin pour la création du Conseil national de la Résistance (CNR). Il est chargé de créer un Comité de coordination des mouvements de zone nord qui regimbent à l'introduction des partis politiques. Sa tâche, accomplie en moins de dix semaines, est remarquable puisque les structures perdureront. Le parti communiste, plus implanté qu'en zone sud, constitue une force majeure, ce qui rend difficile son intégration. Jean Moulin conserve au sein du CNR, sorte de parlement clandestin, les huit grands mouvements, les petits s'affiliant aux grands qui les représentent.

 

Le 27 mai 1943, à Paris, au 48 rue du Four (6ème), Jean Moulin réunit et préside les 16 formations :
8 mouvements de Résistance (3 de zone sud : Combat, Libération Sud, Franc-Tireur, 5 de zone nord : l'Organisation civile et militaire (OCM), Libération Nord, Ceux de la Résistance (CDLR), Ceux de la Libération (CDLL), le Front national) ; 6 tendances (communistes, socialistes, radicaux, démocrates populaires, l'Alliance démocratique, la Fédération républicaine) et deux syndicats : la CGT et la CFTC.
Toutes les composantes de la Résistance sont ainsi fédérées au sein de cet organisme qui apporte son soutien au général de Gaulle pour «préparer en pleine lucidité et en pleine indépendance la renaissance de la Patrie détruite, comme des libertés républicaines déchirées». Le général Giraud, qui doit lui être subordonné comme chef militaire, a pris conscience de l'importance de la Résistance et se résout à faire venir, fin mai, le chef de la France libre à Alger. Une seule France au combat s'impose.
La fusion, qui n'allait pas de soi, est achevée.

 

L'arrestation de Jean Moulin, le 21 juin 1943 à Caluire, ne la remet pas en cause.
La France combattante se prépare à l'objectif final : la libération de la Patrie.
 

 

Source : Christine Levisse-Touzé, Directrice du Mémorial Leclerc et de la Libération de Paris et du Musée Jean Moulin (Villede Paris), directeur de recherche associé à Montpellier III. Source complémentaire : Isabelle Rivé, Directrice du Centre de la Résistance et de la Déportation de la Ville de Lyon. Revue "Les Chemins de la Mémoire n° 127 - avril 2003

Les combats de la Loire Juin 1940

 

Commencée le 13 mai 1940 par la percée dans les Ardennes, la bataille de France a, dans une première phase, conduit les armées allemandes sur l'Aisne et sur la Somme.

Le 9 juin 1940, le groupe d'armées françaises n° 3 du général Besson se replie difficilement. La 10e armée bat en retraite de Versailles vers Alençon pour joindre la 6e armée du général Héring (dite "armée de Paris") et la 7e du général Frère afin de constituer un ultime front de défense sur la ligne Caen-Alençon-Fontainebleau-Sens. Le général Georges installe le G.Q.G. à Vichy. La pression ennemie s'accentuant, ces opérations se déroulent sous des attaques aériennes incessantes tandis que s'écoule un flot de réfugiés immense que talonnent les chars allemands.

 

Carte des combats de la Loire. Juin 1940. Source : MINDEF/SGA/DMPA

 

Le 14 juin, le gouvernement français quitte Tours où il s'était réfugié et gagne Bordeaux. Le 16 juin, la 7e armée passe les ponts encombrés de la Loire. Sur son flanc est, une unité ennemie atteint La Charité-sur-Loire où elle crée une tête de pont.

 

Le 17 juin, tandis que le nouveau chef du gouvernement français, le maréchal Pétain, demande "de cesser le combat ", le 39e Panzerkorps Hoth attaque la 10e armée, effectuant une percée à Alençon. En exploitant cette rupture, elle sépare du groupe d'armées n°3 la 10e armée dont le chef, le général Altmayer, et son état-major, sont faits prisonniers à Rennes.

 

Le 19 juin, la 7e Panzerdivision de s'empare de Brest. Le Rommel Mans, Laval, Chartres sont successivement conquis par l'ennemi. L'avance allemande est foudroyante. A l'ouest, elle passe la Loire entre Nantes et Angers (non défendues car déclarées villes ouvertes), balaie les restes de défense française, s'empare de Niort, Poitiers, Angoulême. Le 22, l'océan Atlantique est atteint à Rochefort. A l'est, la ruée des quatre divisions blindées du groupe von Kleist prend Moulins, Vichy, Roanne, et atteint Lyon.

 

Au milieu de cette tenaille, le groupe d'armée n° 3 bat en retraite derrière la Loire le 17 juin, derrière le Cher le 19, au-delà de l'Indre le 20. Il compte environ 65 000 combattants harassés, formés d'éléments issus de quatre armées. Des millions de réfugiés belges et français fuient vers le sud, sur les routes et en train, passant en désordre la Loire à Saumur, Tours, Orléans, Gien, créant des embouteillages inextricables et un chaos sans précédent. Le général Pichon, de la 9e région militaire, a organisé la défense de la Loire en tant qu'obstacle retardateur afin de protéger la retraite de l'armée du général Héring. Il a pu, avec énergie, garnir un front de défenseurs qui feront leur devoir jusqu'au bout, pour l'honneur.

 

Sur le front Ouest, le général Rommel discute avec des officiers, en juin 1940. Source : Deutsches Bundesarchiv (German Federal Archive), photo libre de droit.



Sur le fleuve, les ponts sont minés par le génie. A Saumur, la compagnie 17/2 du 6e génie d'Angers a exécuté un travail harassant dans des conditions dramatiques. En deux jours, avec l'assistance d'agents de la S.N.C.F., les sapeurs du sous-lieutenant Fraisier ont miné le pont ferré, long de 1 050 m, manipulant 1 700 kilos de mélinite pour détruire deux travées tandis que passent sans cesse des trains de civils évacués, de matériels et de blessés.



Quand l'ennemi se présente, partout les charges explosent, faisant sauter ponts et viaducs à Ancenis, aux Ponts-de-Cé, à Saint-Mathurin, à Gennes, à Montsoreau, à Sully-sur-Loire, Gien, etc.

 

L'un des ponts de Gennes après leur destruction le 19 juin 1940. Source : "L'Anjou", revue trimestrielle. Septembre 1990.

 

Lorsque ses éléments légers tentent de traverser le fleuve sur des embarcations, fusils-mitrailleurs et mitrailleuses les en empêchent aussitôt. Le colonel Michon, commandant l'Ecole de cavalerie de Saumur, a reçu comme mission d'interdire le passage à l'ennemi de Candes au Thoureil, soit 40 km de long.



Il dispose de 2 500 hommes, dont beaucoup sans expérience de la guerre, mais tous sont animés de la plus grande résolution à tenir jusqu'au bout leurs positions de combat.

 

A Montsoreau. Sur l'emplacement d'une mitrailleuse, peu avant le combat. Source : Revue "Equus-les-cheveaux", n° 22, 1996.



776 élèves-aspirants de réserve (558 de la cavalerie, 218 du train) nommés "les cadets" sont répartis en 28 brigades de 25 à 30 hommes. Ils ont comme armement des F.M., des mitrailleuses, des mortiers de 81, des canons de 25, des fusils, des mousquetons, etc. Ces petites brigades forment les escadrons motorisés des capitaines de Saint-Blanquat, Foltz, Marzolf et l'escadron à pied du lieutenant de Saint-Germain, où 22 lieutenants et sous-lieutenants commandent les élèves. Les 5e et 6e compagnies du train (lieutenants Roimarmier, Doremus) comprennent huit brigades. En outre, 80 hommes constituent le groupe du capitaine de Montclos.



Le colonel Michon est assisté de 18 officiers qui assurent les liaisons, transmissions, ravitaillement, transports, réparations, etc.

 

Le colonel Michon, commandant l'Ecole de cavalerie et du train de Saumur. Source : DR.

 

 

Fort de 209 hommes, le 1er groupe franc motorisé de cavalerie (capitaine de Neuchèze) possède cinq chars H39, quatre autos-mitrailleuses Panhard et quelques motos. 260 cavaliers forment le groupe du chef d'escadrons Hacquard, du 19e dragons, de quatre pelotons. 260 cavaliers forment le groupe du chef d'escadrons Hacquard, du 19e dragons, de quatre pelotons. Son aussi présents un G.R.D.I. de 200 hommes (capitaine Gobbé), un détachement de 150 tirailleurs nord-africains (sous-lieutenant Parot), un groupe de trois escadrons (capitaine de Cadignan), environ 350 hommes avec des armes antichars. 120 sapeurs du génie sont en défense de ponts, quant aux artilleurs du lieutenant Chanson issus de l'Ecole d'application de Fontainebleau, une soixantaine avec cinq canons de 75 très usagés, ils sont arrivés le 20 juin. Ce jour-là vient aussi en renfort, commandé par le capitaine Bleuse, un bataillon d'élèves-aspirants de réserve de l'Ecole d'infanterie de Saint-Maixent, soit 568 cadets et 28 officiers.

 

Le pont Napoléon (ou Pont des Sept Voies), lieu des combats du lieutenant de Buffévent. Source : "L'Anjou", revue trimestrielle. Septembre 1990.



Le 19, à 0h20, le pont Napoléon, qui relie l'île d'Offard à la rive droite, saute. Un canon de 25 stoppe des véhicules ennemis. A l'aube, devant la brèche du pont écroulé, un officier allemand exigeant la reddition des défenseurs tombe sous le feu des cadets.

 

Dès lors, l'artillerie ennemie se déchaîne, pilonnant Saumur. Le lieutenant de Buffévent, dont le P.C. est installé place du roi René, galvanise ses élèves. La lutte est sévère, infligeant des pertes de part et d'autre.


Les Allemands tirent au canon de 88 dans les maisons d'où les tirailleurs algériens envoient des rafales de balles. Durant la journée et la nuit, l'ennemi arrive tout le long du secteur défendu où les ponts sautent un à un. Il s'installe, tâte les défenses, prépare ses moyens de franchissement.



Depuis son P.C. de l'auberge Marsoleau, le colonel Michon donne ses ordres. Les ponts sud de Saumur et de Gennes ayant sauté, les lieutenants de Buffévent et Desplats se retrouvent avec leurs hommes dans les îles où ils ont pris position.

 

Dans l'île, vestiges de la Maison Victor Boret, où se trouvait le P.C. de De Buffévent. Source : "L'Anjou", revue trimestrielle. Septembre 1990.

 

Vers 21 h, une première opération ennemie pour traverser la Loire se déclenche. Les Allemands attaquent l'île de Gennes où résistent Desplats et sa 1re brigade. L'assaut, pris de flanc par les feux de la 5e compagnie du train, est stoppé après deux heures de lutte violente.

 




Le 20, dès l'aube, l'attaque de Gennes reprend. L'île est conquise, le lieutenant Desplats tué. L'unité du lieutenant Roimarmier doit se replier. En dirigeant cette manœuvre délicate, l'officier est tué, le F.M. à la main. L'escadron Foltz avance vers Gennes en renfort.

 

Près de la gare, la route de Rouen, devant laquelle le lieutenant de Buffévent et ses hommes se sont battus jusqu'au dernier moment. Source : "L'Anjou", revue trimestrielle. Septembre 1990.



Incertain des positions allemandes, le lieutenant de Buffévent quitte l'île d'Offard en barque pour une patrouille avec quelques soldats. Pris sous le feu de l'ennemi, il est tué ainsi que le cadet Raveton. A l'est, des unités passent en force le fleuve avec de nombreuses embarcations, progressant en dépit des pertes que leur inflige une automitrailleuse Panhard du groupe de Neuchèze.

 

La ferme d'Aunis après la bataille. Source : "L'Anjou", revue trimestrielle. Septembre 1990.

 



Au Petit-Puy, les Allemands s'infiltrent, attaquent la cote 90 et la ferme d'Aunis défendues par l'escadron de Saint-Blanquat. Vers 12hl5, les cadets de Saint-Maixent emmenés par le capitaine Bleuse contre-attaquent à la baïonnette, appuyés par le peloton de chars du lieutenant Pitiot. L'assaut se déroule, établit le contact avec les défenseurs de la ferme d'Aunis mais échoue devant des feux ennemis importants dont une défense antichars qui détruit deux tanks, tue Pitiot et endommage les trois derniers chars.

 

En ville, la défense de Saumur se resserre, les lieutenants Perin, de Saint-Germain, et de la Lance animant les volontés de tenir. Mais l'ennemi avance partout. A Gennes, il se heurte au 19e dragons ; l'escadron Foltz lance une contre-attaque que mène le lieutenant de Galbert.

 

Le quartier des Ponts, après les combats, 18 rue Nationale. Source : "L'Anjou", revue trimestrielle. Septembre 1990.



En soirée, une solide tête de pont allemande positionnée sur la rive droite de la Loire prend Saumur en tenaille. Les défenseurs sont épuisés, en manque de munitions. Le secteur même est en passe d'être encerclé. Or le colonel Michon a reçu du général Pichon l'ordre de manœuvrer en retraite s'il "devenait impossible de résister".

 

A 19h30, le colonel ordonne à ses subordonnés de se replier par échelons, au sud-est, de 21h30 à 2lh45. Le capitaine Bleuse et ses cadets décrochent à 22 h pour rejoindre Chinon.


Le 21 juin, à 2h du matin, le colonel Michon, l'escadron Marzolf, le détachement Montclos, sont cernés à Lerné (Indre-et-Loire) et faits prisonniers. Près de Chinon, la majorité du bataillon Bleuse est capturée. Chanson et ses hommes sont pris le 22 au château de Chavigny. Quelques jours plus tard, tous ces prisonniers sont libérés par l'ennemi et peuvent gagner la zone non occupée.

 

Entrée du château de Chavigny. Source : Photo Catherine de Soyres

 

Plaque en hommage aux "Cadets de Saumur", à l'entrée du château de Chavigny. Source : Photo Catherine de Soyres



Malgré les rapports élogieux et demandes pour l'attribution d'une citation à l'ordre de l'Armée aux trois écoles de Saumur, de Saint-Maixent et de Fontainebleau, le généralissime Weygand ne l'accorde, le 23 août 1940, qu'à l'E.M.A.C.T. de Saumur. A titre individuel, 392 cadets dont 338 de l'Ecole de Saumur sont cités et décorés de la Croix de Guerre.



Les combats de la Loire ont déclenché maints épisodes héroïques dont la défense à Gien du lieutenant Vallet avec un canon de 75, le 18 juin. Le même jour, à Sully-sur-Loire, les 140e R.I. et 141e R.I. alpins ont repoussé trois violents assauts ennemis. Châteauneuf-sur-Loire et Jargeau ont été défendus par les 21e, 109e R.I.

 

Plaque commémorative des 42, 44 et 71e bataillons de chasseurs à pied, Seconde Guerre mondiale (15, 16, 18 juin 1940). Source : GNU Free Documentation License. Photo libre de droit.

 

 

A Ancenis, les combats ont duré toute la journée du 19 juin. Après la guerre, le 14 août 1948, le ministre de la Défense nationale citera à l'ordre de l'Armée les villes de Saumur, Angers, Vierzon, Tours, Blois, Chambord, Fleury-lès-Aubrais. Le 11 novembre 1948, seront de même distinguées Les Ponts-de-Cé, Saint-Lambert-des-Levées, Segré. Gien et Orléans.

 

Le texte de la citation de Saumur stipule : " ...s'est montrée digne durant toute la guerre de l'héroïque attitude de l'Ecole de cavalerie qui illustre cette cité en participant avec une grande abnégation à l'héroïque résistance des aspirants de cette école en 1940, a mérité d'être associée à leur destin... Son nom constitue un des symboles du patriotisme français."

 

 

Les lieux de mémoire


 

Inhumés sur les lieux mêmes des combats, en de précaires conditions, les soldats tombés lors de la bataille de Saumur gisaient dans des tombes rudimentaires. En 1943, certains avaient été exhumés du Thoureil et regroupés au cimetière communal de Gennes.

 

Pendant les années cinquante, la commune de Gennes procéda aux exhumations de corps avec l'accord des familles et des amicales d'anciens combattants "Saumur" et "Cadets de Saumur". Les restes mortels, recueillis à Dampierre-sur-Loire, Doué-la-Fontaine et Gennes furent enterrés dans un terrain offert par la municipalité près de la chapelle Saint-Eusèbe.

 

Dans ce mémorial reposent 17 Morts pour la France en 1940 : officiers, élèves-aspirants de réserve et deux tirailleurs. Il fut inauguré le 21 juin 1954 par le général Ganeval représentant le Président de la République, M. René Coty, en présence de l'évêque d'Angers, Mgr Chappoulie, parmi une foule fervente de familles, d'anciens combattants et d'habitants.

 

Les autres militaires tombés en 1940 sont inhumés dans la nécropole nationale de Fleury-lès-Aubrais (Loiret) où reposent 3 540 Français (635 de 14-18, 2 905 de 39-45). Ce vaste cimetière, d'une superficie de 2,5 hectares, fut créé en 1951. Entre 1962 à 1965, il reçut les "Morts pour la France" 1939-1945 exhumés des départements de Seine-et-Marne, Seine-et-Oise, Eure, Eure-et-Loir, Loiret, Loir-et-Cher, Cher et Nièvre.

 

 

sites internet externes :

Le Cadre Noir de Saumur
Musée de la Cavalerie de Saumur     
Musée des blindés de Saumur   

Source : MINDEF/SGA/DMPA

Vaillant et ses pairs

 

Vaillant et ses pairs

 

Le pigeon voyageur, agent de liaison

 

La capacité du pigeon à retrouver son colombier d'origine conjuguée à une exceptionnelle endurance à voler sur des distances, parfois plusieurs centaines de kilomètres, ont permis au pigeon de servir, depuis des millénaires, l'impérative exigence des hommes à correspondre entre eux.

 

De l'oiseau mythique ...

 

La première utilisation d'un oiseau messager apparaît dans l'Ancien Testament. Après le déluge, alors que les eaux ont envahi la terre, Noé lâche une colombe et celle-ci revient à l'arche avec un rameau d'olivier annonçant la paix avec Dieu. La colombe est aussi associée aux grands moments de la chrétienté, elle symbolise le Saint Esprit.

 

Dans l'Antiquité, le pigeon est vénéré et les grandes civilisations, égyptienne, perse, chinoise, greco-romaine, ont utilisé les pigeons pour transmettre des informations à caractère officiel, commercial et stratégique en temps de guerre. Le transport des messages par pigeon a été utilisé dans les pays arabes où dès la fin du VIIe siècle un véritable réseau relie les villes de Damas, Bagdad, Mossoul, Alep, Gaza, Le Caire, Alexandrie. Charlemagne fait de l'élevage du pigeon un « privilège nobiliaire » qui devient un signe de richesse - la Révolution mettra fin à ce privilège puisque désormais tous les citoyens pourront posséder des pigeons. Leur sens de l'orientation continuera d'être exploité pendant de nombreuses décennies. Les financiers l'utiliseront pour échanger des renseignements sur les cours de la bourse. Les compagnies de navigation l'emploieront pour prévenir leurs correspondants dans les ports d'arrivée et anticiper ainsi la vente des marchandises transportées. Même les agences de presse, posséderont leur propre colombier.

 

  • La lanterne magique

    La lanterne magique. Source : Source : www.museedelaposte.fr

  • Vaillant

    Vaillant. Source : www.museedelaposte.fr

  • Grossissement et transcription de dépêches - Siège de Paris

    Grossissement et transcription de dépêches - Siège de Paris. Source : www.museedelaposte.fr

  • Timbre colombophilie

    Timbre colombophilie. Source : http://www.coppoweb.com

  • « Pigeons domestiques vulgaires, du groupe des pigeons dits voyageurs » Source : Photo libre de droit

 



L'oiseau utile

 

Tout au long des siècles, le pigeon demeure cet agent de liaison irremplaçable, les conflits de 1870 et 1914-1918 et 1939-1945, confirmeront l'importance de ce coursier du ciel. En 1870, Paris est assiégée. La Seine, le chemin de fer, les routes, le télégraphe tous les moyens de communication sont sous le contrôle des Prussiens. On pense alors à utiliser la voie des airs. Se met alors en place un véritable système de transmission dans lequel les pigeons vont jouer un rôle essentiel.



Le courrier à destination de la province va quitter Paris par ballon (64 ballons entre le 18 septembre 1870 et le 28 janvier 1871 ) ; avec à son bord des pigeons. Livrés aux caprices des vents, les aérostiers franchissent les lignes ennemies. Avant d'être relâchés, les pigeons sont « équipés » pour transporter des messages à destination des assiégés. Immédiatement le système fait ses preuves mais en voyant les quelques feuilles de papier de soie utilisées, on comprend que cela s'avère insuffisant pour un trafic conséquent. Un ingénieux procédé de miniaturisation pallie cette difficulté. La photographie microfilmée, le pigeongramme, associée à une nouvelle technique de fixation sur support souple, permet de multiplier considérablement la quantité de messages. Chaque pigeon peut alors transporter des centaines de messages, non seulement des dépêches réservées aux autorités mais surtout des correspondances privées. A l'arrivée des pigeons, la minuscule pellicule est récupérée. Un projecteur appelé "lanterne magique", identique au modèle présenté, va permettre la lecture de ces « microfilms ». Recopiés à la main, les messages sont distribués aux destinataires par des facteurs.



Au total on estime que les pigeons ont ainsi transporté plus d'un million de missives permettant ainsi à Paris de garder le contact avec le reste du pays. Cette nouvelle preuve faite de l'efficacité des pigeons conduit les militaires à créer des centres d'instruction colombophile dédiés aux armées.

 

 

Un agent de liaison militaire


Pendant la Grande Guerre, chaque camp a ses "unités" de pigeons. Des camions sont spécialement aménagés en pigeonnier mobile de campagne. Ces véhicules en se déplaçant selon les mouvements de la ligne de front, permettaient de mettre en place rapidement une base de transmission efficace. Certains pigeons accomplissent de véritables exploits au point d'être distingués au même titre que les soldats. Un des plus célèbres, le « Vaillant », dernier pigeon du Commandant Raynal, lâché du fort de Vaux le 4 juin 1916, fut cité à l'ordre de la Nation. Pendant la guerre de 1939-1945, 16 500 pigeons anglais sont parachutés sur le sol français. Ils rapportent au commandement allié des renseignements sur les positions ennemies fournis par la résistance. Les messages sont contenus dans des tubes.

 

De la conférence de Munich à la Seconde Guerre mondiale

(Septembre 1938 - Septembre 1939)

 

Face à la volonté expansionniste de Hitler, les Français et les Britanniques choisirent d'abord de négocier avec lui pour tenter de limiter ses revendications et éviter la guerre. Paris et Londres partagèrent encore bien des illusions après les accords de Munich en septembre 1938. Quand les Allemands envahirent la Tchécoslovaquie à la mi-mars 1939, la France et la Grande-Bretagne tentèrent de constituer un rempart dissuasif contre le Reich et entreprirent des négociations avec Staline pour s'assurer de son alliance ou au moins de sa neutralité bienveillante en cas de conflit. Mais la signature du pacte germano-soviétique le 23 août 1939 sonna le glas des derniers espoirs de paix. Le 1er septembre, Hitler attaquait la Pologne.

 


Portrait de Hitler. Source : DR

 



Jusqu'en 1936, Hitler s'était contenté de détruire celles des clauses du traité de Versailles qui limitaient la puissance militaire et la liberté d'action de l'Allemagne. À partir de 1937, il aborda la seconde phase de son programme, celle qui devait lui permettre d'acquérir, à l'Est de l'Europe, et pour finir en Ukraine et en Russie, l' "espace vital", cœur de son idéologie et de son programme géopolitique, programme qui devait donner à l'Allemagne les moyens de dominer l'Europe, et qui fut la principale cause de la Seconde Guerre mondiale.

 

 

Reichstag de Berlin, Mars 1938: Hitler accepte l'ovation du Reichstag après l'annonce de l'annexion
"pacifique" de l'Autriche. Source : U.S. military or Department of Defense. Libre de droit

 



Dès le 4 novembre 1937, il exposa ses projets à ses principaux conseillers : le Reich annexerait l'Autriche, puis la Tchécoslovaquie, sans que la France et l'Angleterre n'osent s'interposer. Puis on établirait l'espace vital à l'Est.

 

Mars 1938 Vienne Entrée des troupes allemandes dans Vienne.
Source : Deutsches Bundesarchiv (German Federal Archive), libre de droit

 



A partir de là les événements s'enchaînèrent : en mars 1938 ce fut l'Anschluss, en septembre 1938, à la suite de la crise des Sudètes (population de langue allemande de Tchécoslovaquie dont Hitler exigea le rattachement au Reich) et de la conférence de Munich, ce fut le démantèlement de la Tchécoslovaquie, parachevé en mars 1939 quand Hitler occupa Prague. L'étape suivante serait évidemment la Pologne.

 

Carte de l'Allemagne à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Source : DR

 



Face au dynamisme hitlérien, à sa logique géostratégique, à ses procédés politico-psychologiques efficaces et à sa propagande, les Français et les Britanniques essayèrent d'abord de maintenir la " sécurité collective " et le " Concert européen ", comme on les avait pratiqués depuis les accords de Locarno en 1925. C'est-à-dire qu'ils négocièrent avec Hitler, pour tenter d'encadrer ses revendications, de limiter leurs concessions, sans rompre le dialogue et afin d'éviter la guerre.

 

28 septembre 1938. Paris, aérodrome du Bourget. Départ de M. Daladier, accompagné
de M. Guy La Chambre, ministre de l'ait, pour la conférence de Munich. Source : DR

 



Fin septembre 1938, la conférence de Munich s'inscrivit pleinement pour les Franco-Britanniques dans le contexte de la sécurité collective. Cette conférence fut bien sûr une caricature, une perversion du Concert européen, mais à l'époque elle paraissait pour les esprits du temps prolonger la sécurité collective.

 

Il y avait cependant une différence entre Londres et Paris: Londres pensait que la politique hitlérienne de révision resterait limitée et acceptable ; Paris comprenait mieux les objectifs expansionnistes de Berlin, percevait, sinon les méthodes très dynamiques de guerre politique totale de Hitler, au moins la volonté de contrôle de toute l'Europe centrale et orientale et le danger qui en résultait pour le reste de l'Europe. Mais Paris n'en tira pas toutes les conséquences, à cause du mythe de la sécurité collective, renforcé par le souvenir horrifié des tueries de 1914-1918.

 

 

De Munich à l'occupation de Prague: l'illusion d'un Concert européen restauré.

 

Paris et Londres partagèrent encore bien des illusions après Munich.

 

30 septembre 1938. Edouard Daladier signe les accords de Munich.
Source : Hoffmann, Heinrich, Deutsches Bundesarchiv (German Federal Archive)

 



Avant de quitter l'Allemagne, le 1er octobre, le Premier ministre britannique Chamberlain signa avec Hitler une déclaration selon laquelle les deux pays se concerteraient à l'avenir. "Peace in our time !", devait proclamer le premier ministre britannique.

 

30 septembre 1938. A son retour de Munich, sur l'aérodrome d'Heston, près de Londres, Neville Chamberlain brandit le papier signé par le chancelier Hitler et annonce
"la paix pour notre temps". Source : IWM Collections Online. Libre de droit

 



Les Français signèrent une déclaration équivalente le 6 décembre, à l'occasion d'une visite de Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères allemand. Les deux pays affirmaient le respect de leur frontière mutuelle et s'engageaient à se consulter en cas de crise. Les Allemands prétendirent par la suite, à tort semble-t-il, que le ministre des Affaires étrangères, Georges Bonnet, aurait à cette occasion laissé les "mains libres" au Reich à l'Est.

 

Homme politique français Georges Bonnet (1889-1973), à Washington, DC en 1937. Source : Harris & Ewing, The United States Library of Congress's Prints and Photographs Division. Libre de droit

 

 

Il reste que cette déclaration produisit une très mauvaise impression, si peu de temps après la "nuit de cristal", le pogrome antisémite du 8 novembre en Allemagne. Et il est incontestable qu'à Paris comme à Londres une majorité de responsables pensaient encore qu'il serait possible de négocier avec Berlin, dans le prolongement de la conférence de Munich, des arrangements sur des questions pendantes régulièrement soulevées par l'Allemagne : sa réinsertion dans le commerce international, le problème des anciennes colonies allemandes perdues au traité de Versailles, et même les questions de Dantzig et du Corridor polonais, clairement posées par Berlin dès la fin octobre 1938.

 

On était toujours dans l'esprit de la politique menée face à Hitler depuis 1933 : obtenir que le Reich sorte de son isolement imprévisible et rejoigne le "concert européen", comme l'écrivit Georges Bonnet dans ses mémoires (1).

 

 

 

 

Le débat politico-stratégique à Paris de Munich à l'occupation de Prague : résister, négocier, ou se replier sur l'Empire ?

 

 

Néanmoins les responsables français étaient plus divisés que les Britanniques sur la possibilité de restaurer réellement le Concert européen avec Hitler. Tout en étant prêt à poursuivre la politique de Munich, le président du conseil Edouard Daladier était plus conscient que Bonnet de l'échec que représentait pour la France cette conférence.

 

Septembre 1938. MM. Daladier et Bonnet sont accueillis à leur retour au Bourget par MM Sarraut et Rucart. Source : DR

 



Son gouvernement décida, en novembre 1938, un programme de relance de l'économie et de redressement de la production d'armements ; il obtint des succès certains (en 1939 le pourcentage du PNB consacré aux dépenses militaires fut plus important en France qu'en Allemagne) mais trop tardifs. Néanmoins le gouvernement et les partis politiques étaient divisés ; tout le monde était conscient du danger hitlérien, mais on distingue trois tendances divergentes sur la manière de lui résister.

 

La première considérait que la situation était grave, mais que Hitler bluffait et que l'on pourrait le dissuader avec un réseau d'alliances et un discours ferme, sans risquer une guerre pour laquelle la France n'était pas prête.

 

La deuxième ligne estimait au contraire que Hitler ne bluffait pas, que la France, isolée (rappelons qu'il n'existait pas d'alliance formelle avec la Grande-Bretagne !), peu armée, devait éviter la guerre en faisant au Reich des concessions, aussi limitées que possible.

 

La troisième tendance était plus complexe: elle estimait que la dissuasion mais aussi éventuellement des concessions étaient nécessaires, mais que la guerre était probablement inévitable et qu'il fallait donc la préparer au cas où le reste échouerait. Ce fut par moments la position de Daladier, et en particulier celle des chefs militaires.

 

A son départ de Munich, M. Daladier salue Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères. Source : ADN-Zentralbild/Archiv Libre de droit

 

 



Néanmoins, de plus en plus nombreux étaient ceux qui plaidaient pour une stratégie fort différente, celle dite du " repli impérial ".

En effet, pour pleinement comprendre l'atmosphère qui se développe en France à partir de Munich, et qui sur certains points annonce Vichy, il faut tenir compte de l'importance croissante du thème de l'Empire français. À partir de 1933, l'idée impériale fut présentée dans le contexte de la sécurité face au Reich : l'Empire constitue un bloc de 100 millions d'habitants qui assurera la sécurité et l'indépendance politique du pays.(2)

 

Après Munich, l'Empire devint désormais un atout essentiel. Mais un atout ambigu : s'agissait-il d'établir un bastion impérial pour renforcer la puissance de la France face à l'Allemagne, ou de préparer un "repli impérial" pour ne pas se heurter au Reich, en lui abandonnant l'Europe centrale et orientale ? Cette ambiguïté apparut très nettement dans les mois qui suivirent Munich : Paul Baudouin, banquier influent aux lisières de la politique, futur secrétaire aux Affaires étrangères à Vichy, publia un article retentissant sur le thème du repli impérial, selon lequel la France devait se dégager de ses alliances à l'Est et se recentrer sur son Empire, tout en recherchant en Europe un compromis avec l'Allemagne.(3)


Cette tendance fut encore renforcée avec la détérioration des rapports franco-italiens à partir de la fin 1938 : nombreux estimaient que Rome menaçait directement les possessions et intérêts vitaux français en Méditerranée et en Afrique, et était donc désormais l'adversaire principal ; ce n'était pas l'Allemagne, à laquelle il suffisait de concéder les mains libres à l'Est. Et de fait toute une discussion eut lieu au sein du gouvernement pour savoir s'il convenait de maintenir l'alliance avec la Pologne.

 

 

De l'occupation de Prague à la guerre: le durcissement franco-britannique et ses limites.

 

 

Entrée des troupes allemandes à Brno, en mars 1939. Source : Deutsches Bundesarchiv (German Federal Archive) Libre de droit

 



L'invasion de la Tchécoslovaquie à la mi-mars 1939 provoqua cependant un net durcissement franco-britannique, encore que pour Chamberlain il se soit agi avant tout de dissuasion, car il espérait encore ramener Hitler à la table de négociation, alors que les Français, même s'ils espéraient eux aussi pouvoir sauver la paix, intégraient une vision militaire nettement plus opérationnelle. Les deux pays apportèrent leur garantie à la Grèce et à la Roumaine, Londres apporta la sienne à la Pologne. Mais la pièce essentielle de l'ensemble dissuasif que l'on essayait de constituer était bien sûr l'URSS.

 

Sous la pression de Paris, beaucoup plus convaincu et pressé que Londres, des négociations politiques commencèrent avec les Russes en avril 1939, en vue d'un pacte tripartite, conversations auxquelles s'ajoutèrent, à partir du 12 août 1939, des négociations militaires, afin d'aboutir à une convention militaire.



Néanmoins ces négociations butèrent sur une série de difficultés : les Soviétiques exigeaient qu'on leur garantisse le libre passage à travers la Pologne et la Roumanie, ce que Varsovie en tout cas n'était pas disposé à accepter. En outre, ils s'attendaient, sous le couvert de clauses juridiques complexes, à ce qu'on leur laisse les mains libres dans les Pays baltes.

 

Devant l'urgence, Paris était d'avis de leur donner satisfaction, et les Français à la fin bousculèrent même les Polonais, mais Londres se montrait très négatif. Il est clair que Staline, échaudé par l'expérience de la conférence de Munich, dont il avait été exclu, ne pouvait être que fâcheusement impressionné par les atermoiements franco-britanniques. Pour les Français eux-mêmes, il n'était pas prévu de faire la guerre réellement aux côtés de l'URSS : on ne pensait pas que celle-ci fût en état d'apporter une aide militaire sérieuse, tout au plus pourrait-elle ravitailler la Pologne. En fait, on négociait avec Staline pour s'assurer de sa neutralité bienveillante en cas de conflit ou tout au moins pour qu'il ne se rapproche pas de Hitler.

 



Mais Moscou multipliait les difficultés, tout en négociant parallèlement depuis la fin juillet avec Hitler, qui promettait à l'URSS le contrôle de toute une partie de l'Europe orientale sans guerre, alors que les Franco-Britanniques proposaient en fait à la Russie de risquer d'entrer rapidement en guerre sans aucun avantage en termes de territoires et de zones d'influence, avantages qu'ils ne voulaient ni ne pouvaient promettre aux dépens de la Pologne et de la Roumanie.

 

8 septembre 1939. Caricature polonaise montrant Ribbentrop baisant la main de Staline devant Molotov, souriant et applaudissant. Source : enwiki. Libre de droit

 

 

 

On s'interroge d'ailleurs encore aujourd'hui sur les arrière-pensées de Staline, qui avait publiquement laissé entendre dès le 10 mars que Moscou ne se déterminerait qu'en fonction de ses intérêts ; aurait-il été prêt à conclure avec les Puissances occidentales, si elles avaient été plus décidées ? Il était en effet conscient du danger hitlérien pour l'URSS. A-t-il craint que les Occidentaux ne laissent les mains libres à Hitler à l'Est ? A-t-il vu simplement une bonne occasion pour récupérer des régions qui avaient appartenu à l'Empire russe ? A-t-il pensé pouvoir tirer profit plus tard d'une guerre longue et indécise en Europe ?

 

Malgré les efforts de la diplomatie française, jusqu'au bout, pour lever l'obstacle polonais, ce fut avec Hitler que Staline signa, le 23 août, le pacte de non-agression germano-soviétique, dont les clauses secrètes partageaient en fait l'Europe orientale entre les deux pays.

 

23 août 1939, à Moscou, après la signature du traité de non-agression entre le Reich allemand et l'URSS, Joseph Staline salue Joachim von Ribbentrop, le ministre allemand des Affaires étrangères. Source : Deutsches Bundesarchiv (German Federal Archive). Libre de droit

 

 

23 août 1939, à Moscou, le ministre soviétique des Affaires étrangères, Molotov, signe le pacte germano-soviétique de non-agression. Joachim von Ribbentrop et Josef Staline sont derrière lui. Source: National Archives & Records Administration, nara.gov. Libre de droit

 


Ce fut pour les Anglais et les Français un échec retentissant. Et Staline ouvrait ainsi la voie à la Seconde Guerre mondiale : tranquille du côté de la Russie, Hitler attaquait la Pologne le 1er septembre.

 

 

L'entrée en guerre et ses ambiguïtés.

 

En 1937, Benito Mussolini et Adolf Hitler, lors d'une visite officielle du Mussolini à Munich. Source : Muzej Revolucije Narodnosti Jugoslavije. USHMM Photograph media. Libre de droit

 

 

Après d'ultimes tentatives de la part de Mussolini et de Bonnet pour trouver une solution négociée, la Grande-Bretagne et la France déclaraient la guerre au Reich le 3. L'opinion britannique et le Parlement imposèrent à Chamberlain la fermeté. L'opinion française était déterminée : en juillet 1939, 76% des participants à un sondage estimaient nécessaire de résister à Berlin pour Dantzig (57% avaient approuvé Munich en septembre 1938). Dès le 23 août, le gouvernement avait décidé que, malgré le pacte germano-soviétique, on soutiendrait la Pologne.

 

Néanmoins, fort peu imaginaient ce qu'allait être la guerre. Au pire des cas, la stratégie d'attente et le blocus du Reich permettraient vers 1942 ou 1943 une victoire moins coûteuse que celle de 1918.

 

1er septembre 1939, des soldats allemands à la frontière germano-polonaise. Source : Hans Sönnke, Deutsches Bundesarchiv (German Federal Archive). Libre de droit

 



Dans le meilleur des cas, les difficultés économiques du Reich et la faiblesse (supposée) du régime aboutiraient à une issue favorable bien plus rapide. Les enjeux idéologiques de la guerre (le totalitarisme nazi) n'étaient perçus que vaguement, et ses enjeux humains - en particulier la recomposition raciale de l'Europe prévue par Hitler, y compris l'expulsion ou le massacre des Juifs - n'étaient que très rarement entrevus. D'autre part, fort peu comprenaient que l'Europe allait perdre par suite de la guerre son leadership mondial.

 



Nota : (1) Georges Bonnet, Fin d'une Europe. De Munich à la guerre, Genève, Le Cheval ailé, 1948, p. 44. (2) Charles-Robert Ageron, France coloniale ou Parti colonial?, Paris, PUF, 1978. (3) Anthony Adamthwaite, France and the Coming of the Second World War, p. 117.

 



Bibliographie sommaire

 

  • Donald Cameron Watt, How War Came. The Immediate Origins of the Second World War, New York, 1989.
  • Yves Durand, Les causes de la Seconde Guerre mondiale, Cursus.
  • R. A. C. Parker, Chamberlain and Appeasement: British Policy and the Coming of the Second World War, Londres, Macmillan, 1993.
  • Gerhard L. Weinberg, Germany, Hitler and World War II, Cambridge UP, 1995.
  • J.-B. Duroselle, La Décadence 1932-1939, Le Seuil.
  • Hugh Ragsdale, The Soviets, the Munich Crisis and the Coming of World Wwar II, Cambridge, Cambridge UP, 2004.
  • Elisabeth du Réau, Daladier, Paris, Fayard, 1993.

 

 

Source : Georges-Henri Soutou, Membre de l'Institut. Revue "Les Chemins de la Mémoire n° 197" - septembre 2009 pour MINDEF/SGA/DMPA

Nacht und Nebel : destinés à disparaître sans laisser de trace

 

NACHT UND NEBEL Destinés à disparaître sans laisser de trace

 

Instaurée en 1941 par le décret Keitel, la procédure NN, Nacht und Nebel - Nuit et brouillard - entre en application progressivement dans toute l'Europe occupée. Les premiers détenus NN arrivent au Konzentrationslager (KL) Natzweiler le 15 juin 1943.


 

Croquis réalisés au camp du Struthof par le Docteur Henri Gayot. Source : DR

 

 

 En juin 1941, la guerre prend un virage décisif avec le déclenchement du plan Barbarossa contre l'URSS, qui oblige à alléger partiellement les troupes d'occupation à l'Ouest et focalise tous les efforts de l'appareil de guerre nazi. Ce combat, décisif, et le plus idéologique d'Hitler, ne peut être conduit que si ailleurs, dans les zones occupées depuis 1940, règne la sécurité.

 

A l'Ouest, la Résistance se renforce, commence à se structurer et bénéficie désormais de l'apport des communistes, tandis qu'à l'Est, elle est plus forte que prévu. La répression va être impitoyable. L'action menée le 21 août 1941, au métro Barbès, par Pierre Georges (futur colonel Fabien) contre un officier de la Kriegsmarine, montre la voie. Il faut harceler l'occupant en multipliant les actions afin de créer pour lui un état d'insécurité.



Les contraintes de la guerre à l'Est et la menace que fait peser le développement de l'action résistante à l'Ouest sont donc à l'origine d'un renforcement de la répression et de la mise en place de la procédure NN. A ce combat sans merci engagé par la Résistance, Hitler et Keitel, chef de l'OKW (commandement suprême de la Wehrmacht), décident de répondre d'une manière aussi cinglante. Arrêté, jugé et condamné, le résistant ("terroriste" pour l'occupant) devient un martyr pour son peuple. La répression risque ainsi d'avoir un effet contraire à celui que l'on attend. Publié le 12 décembre 1941, le décret Keitel (Keitel-ErlaB) (1) doit trouver la parade.

 

Croquis réalisés au camp du Struthof par le Docteur Henri Gayot. Source : DR

 



Arrêtés dans leur pays, les résistants sont emmenés en Allemagne, où ils doivent être jugés de la manière la plus sévère par des Tribunaux Spéciaux (Sondergericht) ou par les Tribunaux du Peuple (Volksgerichtshof). Dès leur arrestation, ils entrent dans "la nuit et le brouillard" (2) et personne ne doit plus avoir, dès lors, connaissance de leur sort. Ils doivent disparaître sans laisser de trace.

 

"Le Führer est d'avis i que les peines de privation de liberté et même les peines de réclusion à vie sont, pour de tels actes, regardées comme des signes de faiblesse. Un effet de frayeur efficace et durable ne peut être obtenu que par la peine de mort ou par des mesures propres à maintenir les proches et la population dans l'incertitude sur le sort des coupables. Le transfert en Allemagne permet d'atteindre ce but." (3)

 

Il reste à préciser les modalités. Ecarté, au départ, de la procédure par la Wehrmacht, le RSH (4) se voit confier la prise en charge des prévenus dès février 1942. Tout contact avec le monde extérieur (colis, lettres, visites) est interdit. Aucune information ne doit être donnée en cas de décès ou d'exécution. Une circulaire en date du 4 août 1942 parvient aux commandants des KL (5). Ils sont informés du contenu du décret NN et du début des transferts vers l'Allemagne. Mais "dans le cas où cela ne serait pas possible, pour des raisons quelconques" les prévenus peuvent être envoyés en KL au titre de la détention préventive. Les militaires ont perdu la main et la Gestapo s'est emparée de cette procédure d'exception qui, en France, conduira à l'arrestation de plus de 5000 personnes.

 

Dessin de Henri Gayot. Source : DR

 



Les NN se divisent en deux catégories : les "NN de la Wehrmacht" ou "NN procédure" et les "NN de la Gestapo". Les uns sont internés par la Wehrmacht et doivent être jugés en Allemagne. Les autres sont internés par la Gestapo qui trouve là une solution pour renforcer sa terreur et l'internement en KL (6). Arrêtés dans leurs pays, les prévenus sont transférés dans des prisons. Celles-ci sont rapidement saturées et ce sont alors les KL qui servent de sas pour les uns et de lieu définitif de détention pour les autres. Le 30 juillet 1944, le décret "Terreur et sabotage" abolit la procédure NN.

 

 

 

Les NN au KL Natzweiler



Le 29 mai 1942, les premiers NN arrivent à Hinzert. Après une détention préventive à la prison de Wittlich, ils sont jugés par le Sondergericht de Cologne. Le bombardement de la ville en juillet 1943 déplace la procédure vers Breslau (Wroclaw) en Haute-Silésie. Les prisons de Brieg et de Wohlau, en particulier, prennent le relais de celle de Wittlich et Hinzert décroît. Le KL Natzweiler devient alors "le camp des NN" : le 24 septembre 1943, Himmler donne l'ordre aux commandants des KL d'y transférer tous les NN qu'ils détiennent. Cet ordre est renouvelé le 20 mai 1944, mais ne sera jamais complètement exécuté (7). Si Natzweiler est le lieu principal de la déportation NN, il n'est pas le seul. On peut citer notamment le KL de Sachsenhausen (8), de Ravensbrück (9) et Mauthausen (10). Le 15 juin 1943, 71 Norvégiens arrivent au camp de Natzweiler-Struthof en provenance des prisons norvégiennes (11). C'est le premier convoi NN. Il est suivi le 9 juillet de 56 Français et le 10 juillet de 83 Néerlandais. Les trois principales nationalités composant la catégorie NN sont désormais présentes à Natzweiler.

 

"L'appel" par Rudolf Naess (NN norvégien). Source : DR

 



Le nombre de NN qui ont été immatriculés au camp entre juin 1943 et fin août 1944 se situe autour de 2500 (12). 984 sont arrivés en 1943 et près de 1 500 dans les huit premiers mois de 1944. En tenant pour fiable notre estimation de 6050 détenus présents au camp principal lors de l'évacuation du début septembre 1944, les NN représentent 22,6% du nombre total des détenus présents, compte non tenu de certaines incertitudes de classement. Les Français sont les plus nombreux (56,1%), suivis des Norvégiens (20,6%), des Néerlandais (15,1%) et des Belges (6,7%).

 

 

Les NN français



Les trois premiers convois arrivent en juillet 1943, le 9 (56 hommes), le 12 (56) et le 15 (57), les deux premiers depuis Fresnes et le troisième depuis Romainville. Enchaînés 2 à 2, les hommes sont conduits en camion vers le camp. Ils y sont annoncés comme appartenant à la pègre marseillaise et voient s'abattre sur eux la fureur des SS. Dès le 10 juillet, ils sont affectés au transport de lourdes pierres pour la construction de la cave à pommes de terre (Kartoffeln-keller). A midi, ils ne sont plus que 8 à tenir encore debout. Frappés, mordus par les chiens, ils doivent néanmoins poursuivre leur travail, malgré les plaies ouvertes. Le traitement est le même pour les autres qui travaillent au terrassement autour des baraques de l'avant-camp, près de ce qui devient le "ravin de la mort". Marqués physiquement, ils n'ont pas droit au Revier (infirmerie), pourtant situé sur la même plate-forme que celle du block qu'ils partagent avec les autres NN. Les médecins NN utilisent les moyens du bord pour soigner les plaies les plus graves, enduites de margarine et pansées avec du papier. Les blessés ne peuvent rester dans le block et doivent partir chaque jour au travail où ils restent étendus, alors que les SS s'acharnent sur eux. Le soir, ils sont portés au camp par des camarades en meilleur état (13). Cette sauvagerie, qui surprend les autres NN, semble aussi inquiéter le SS-Maier, lieutenant de la compagnie des gardes. Ce dernier fait un rapport à l'Inspection générale des camps (14). A la fin de l'été, l'Obergruppenführer Pohl, responsable du SS-WVHA (15), se rend à Natzweiler et réprimande Kramer sur les cas de brutalité extrême. Faut-il voir un lien entre cette visite et le fait que les NN malades puissent rester dans leur block et que le Revier soit ouvert aux NN français à partir du 14 octobre ?

 

Dessin de Henri Gayot. Source : DR

 



Des convois de Français arrivent en novembre (12, 19 et 26) avec 183 hommes. Ce sont alors principalement des "NN-Wehrmacht" venant de Fresnes, le Cherche-midi et Romainville. D'autres suivent en 1944 (16).

 

Parias du camp, les NN sont singularisés des autres détenus par ces deux lettres peintes en rouge sur leur costume. Le block 13, entouré de barbelés, devient le block des NN, une fois vidé des Juifs gazés par le professeur Hirt en août 1943. Le statut particulier des NN leur interdit d'être affectés dans un kommando de travail extérieur au camp. En revanche, certains sont envoyés dans des camps annexes, à Kochem (10 mars 1944) et à Erzingen (juin) et ceux de Kochem reviendront en piteux état.

 

Travail à la grande carrière au camp du Struthof. Croquis de R. Naess. Source : DR

 



En 1943, près de 9% d'entre eux décèdent au KL Natzweiler (KL Na), principalement des Français. En 1944, la seule catégorie des NN compte 1 décédé sur 5. Très peu ont été transférés en Allemagne. Les "NN-Wehrmachf" ne représenteraient, selon les transferts vers les prisons, que 351 détenus, soit 14% de l'ensemble des NN. Les survivants sont transférés à Dachau lors des évacuations massives de septembre 1944. Beaucoup retournent ensuite avec une nouvelle immatriculation au KL Na et deviennent des détenus politiques.

 

Croquis de R. Naess. Source : DR

 

 


Leur force de résistance, la solidarité qui les unit face à la dureté spécifique de leur sort, leur jeunesse aussi, leur ont souvent permis d'échapper à une mortalité plus importante. C'est aussi parmi eux, autour du général Delestraint, chef de l'Armée Secrète (matricule 7839, arrivé le 10 mars 1944) qu'ils parviennent à protéger, que se tisse une organisation interne de résistance qui tente de se structurer. Si tous connaissent un sort très dur à Natzweiler, celui réservé aux Français fut encore plus sévère. Mais la solidarité entre les NN, et aussi entre les NN et les politiques - surtout à partir de 1944 lorsque Willy Behnke, détenu portant le numéro 6, est devenu Lagerälteste - a permis d'en limiter un peu les effets. Leur maintien sur place peut-être aussi, car bien souvent, dans les kommandos extérieurs, les détenus sont encore plus isolés et la mortalité encore plus importante qu'au camp-mère (17).

 



Notes :

(1) En réalité il s'agit de trois textes datant l'un du 7 décembre et les deux autres du 12 décembre 1941.

(2) O. Wormser-Migot, "Le système concentrationnaire nazi (1933-1945)", Paris, PUF, 1968, voir pp. 199-201 pour les différentes explications possibles de cette appellation.

(3) Actes de Nuremberg, PS 669, volume 26, p. 245

(4) Reischsicherheitshauptamt, Office central de la sécurité du Reich coiffé par Himmler

(5) Circulaire de Hoffmann (Actes de Nuremberg, PS 2521 du 4 août) et lettre de Glücks du WVHA datée du 18/08/1942 (Wormser-Migot, op. cit., pp. 203-206)

(6) Voir l'étude, à ce jour non dépassée et à laquelle nous empruntons beaucoup, de l'Abbé Joseph de la Martinière, ancien NN, " Le décret et la procédure Nacht und Nebel (Nuit et Brouillard) ", Paris, FNDIRP, 1981 (rééd. 1989).

(7) Bundesarchiv Berlin-Lichterfelde. NS 3/427 et aussi Bundesarchiv-Ludwigsburg, US Dok 15, US Film 4

(8) J. Bézaut, " Oranienbourg-Sachsenhausen ", Hérault-Éditions, 1989.

(9) G.Tillion, " Ravensbrück ", Paris, Seuil, 1973, rééd. 1988

(10) M. Fabréguet, "Mauthausen, camp de concentration national-socialiste en Autriche rattachée", Paris, H. Champion 1999.

(11) K. Ottosen, "Nuit et Brouillard", Bruxelles, Le Cri Éditions, 1994.

(12) Nos calculs permet- tent d'avancer une estimation comprise entre 2 443 certains et 2 526 - compte tenu de certaines approximations dans l'attribution de la qualification de NN

(13) Voir R. Leroy, R. Linet, M. Nevers, " 1943-1945, La résistance en enfer", Paris, Messidor, 1991. et A. Spitz, "Struthof, bagne nazi en Alsace", Sélestat, Alsatia, 1946, et aussi les dessins du Dr Gayot

(14) Bundesarchiv Ludwigsburg, Metz Ordner 8, PV. Ehrmann-traut, pp. 33846 - 33 847

(15) Office principal de gestion économique de la SS.

(16) On notera le convoi du 5 mai aussi surnommé le " convoi des généraux ". Parmi les hommes figurent les généraux Frère, Gilliot, Gransard, Olleris et le colonel Bonotaux

(17) Nous renvoyons à notre thèse sur le camp de Natzweiler et ses kommandos en cours d'achèvement.

 

 

site internet externe : Fondation pour la mémoire de la déportation

 

Source : Robert Steegmann est professeur agrégé d'histoire. Il vient de terminer une thèse de référence sur le camp de Natzweiler et ses Kommandos. Revue "Les Chemins de la Mémoire n° 131 septembre 2003 pour Mindef/SGA/DMPA

Discours radiodiffusé du général de Gaulle du 12 juillet 1945.

 

Le 12 juillet 1945

 

Il y a deux mois que la guerre d'Europe s'est terminée par la victoire. Après des épreuves inouïes, nous nous retrouvons debout, mais cruellement blessés. Pas un homme de bon sens ne doute que, pour nous guérir et pour nous renouveler, il nous faut beaucoup d'efforts, beaucoup d'ardeur et beaucoup de raison. D'ailleurs, malgré toutes les difficultés que nous rencontrons à chaque pas, au-dedans et au-dehors, nous sommes bel et bien engagés sur la route qui monte et non point sur celle qui descend. Mais, dans l'?uvre sacrée de la rénovation nationale, voici qu'approche un grave moment, celui où nous allons rebâtir nos institutions politiques qu'une fois de plus dans notre Histoire la tempête a jetées à bas.

 

Une fois de plus ?... Hélas ! Dans l'espace d'un siècle et demi nous avons eu treize Constitutions, sans compter plusieurs intérims. On peut dire qu'en moyenne tous les douze ans notre pays a vu bouleverser les bases de l'État et les règles de son fonctionnement. Ce qu'ont été les conséquences d'une pareille instabilité, quant à la sécurité extérieure, au développement intérieur, à l'unité morale du pays, six invasions, plusieurs guerres civiles, de multiples émeutes, désordres et coups d'État, n'en ont que trop témoigné. Inversement, les malheurs de la patrie dévorèrent à mesure nos régimes successifs, qu'ils fussent bons ou qu'ils fussent mauvais. Cette sorte de cycle infernal a imprimé à notre vie publique un caractère de discontinuité, d'agitation, d'improvisation, qui fut, au total, désastreux. Certes, nous avons pu survivre, en payant les frais des secousses sur l'immense capital matériel et moral de la France. Mais, dans un monde où d'autres nations ne cessaient pas de grandir, la valeur relative de ce capital allait sans cesse en déclinant. En dernier lieu, nous avons failli rouler dans l'abîme où se perd jusqu'à l'indépendance. Nous sortons de là, il est vrai, par une sorte de prodige, mais trop peu riches de substance pour pouvoir encore nous ruiner. Ce n'est point dire, évidemment, qu'il suffira d'une bonne Constitution pour nous couvrir contre tous les maux, car le monde n'est pas si simple ! Mais c'est dire que de la manière dont nous allons rebâtir l'édifice de nos institutions dépend, pour une grande part, l'avenir de la France.



Depuis 1875 et jusqu'au milieu de 1940, nous avons vécu sous le régime constitutionnel de la Troisième République. Le recul du temps et les événements terribles qui se sont déroulés depuis sa destruction de fait nous ont permis de le juger avec lucidité. Sous ce régime, qui a duré soixante-cinq ans, la France avait rétabli sa puissance militaire abattue par les désastres de 1870, refait un grand Empire, renoué de solides alliances, assuré la liberté des citoyens, développé l'enseignement, institué une assez large législation sociale, gagné la Grande Guerre de 1914-1918, repris l'Alsace et la Lorraine. Ce régime ne mériterait donc pas d'être sommairement et entièrement condamné. Mais, d'autre part, il est clair que ce régime, tel qu'il fut conçu en 1875 et tel qu'il avait évolué depuis, ne correspondait plus, depuis des années, aux conditions de notre rude époque. Un siècle, où la vie subit, dans tous les domaines, l'accélération de la machine, où les problèmes intérieurs et extérieurs se posent suivant un rythme de plus en plus précipité et compliqué, où les tâches du Gouvernement et de ses administrations ne cessent de s'accroître dans toutes les dimensions, où les moyens modernes de destruction exposent à l'invasion immédiate tout pays mal défendu ne saurait plus s'accommoder d'un système tel que celui que nous pratiquions dans les débuts de cette guerre et qui souffrait de paralysie. Je crois bien qu'il est peu de Français qui n'en soient aujourd'hui convaincus. Je crois même que, sur les principaux changements qu'il est nécessaire d'introduire dans la future Constitution, par rapport à ce qu'était celle de 1875, il y a dans notre peuple un accord quasi général du bon sens et du sentiment. Le moment venu, c'est-à-dire bientôt, je donnerai publiquement mon opinion à ce sujet. Pour aujourd'hui, j'exposerai simplement par quels moyens le Gouvernement entend appeler le pays à décider de ce que sera son propre régime.


Tout d'abord, c'est au pays qu'il appartient de dire si les institutions de la Troisième République ont cessé d'être valables. Ce n'est pas le peuple français qui les a jetées par terre. C'est l'invasion et ses conséquences. Nul n'est qualifié pour décréter maintenant qu'elles sont caduques au départ, ou bien qu'elles ne le sont pas, excepté le peuple lui-même. Au mois d'octobre, nous voterons tous et toutes au suffrage universel et direct pour élire une assemblée et nous dirons si cette assemblée est constituante, c'est-à-dire si nous lui donnons le mandat d'élaborer une nouvelle Constitution. Si la majorité des électeurs décide que non, c'est que les institutions antérieures auront, au départ, gardé leur valeur. L'assemblée que nous aurons élue sera donc la Chambre des Députés. Il sera procédé ensuite à l'élection du Sénat. Après quoi, Chambre et Sénat pourront se réunir en Assemblée Nationale pour changer la Constitution de 1875.

 





Si, au contraire, le Corps électoral décide, dans sa majorité, que l'Assemblée est constituante, c'est qu'il tient pour caduques, au départ, les institutions d'avant 1940. Mais alors, le Gouvernement considère comme nécessaire que le pays règle en même temps le fonctionnement des pouvoirs de l'État jusqu'au moment où la Constitution nouvelle sera mise en application. Ne rien régler du tout reviendrait à faire de l'Assemblée un corps omnipotent, absorbant tous les pouvoirs sans aucun recours et sans aucune limite d'attributions, ni même de durée. Une pareille dictature risquerait d'entraîner les plus graves inconvénients, surtout dans la période très difficile où nous sommes. Nous ne croyons pas qu'on puisse raisonnablement admettre que tout ce qui concerne la vie du pays, celle de l'Empire, celle même des citoyens, dépendra exclusivement, pour un délai indéterminé, du premier mouvement d'une seule assemblée. On a connu, de par le monde, plusieurs expériences d'une assemblée unique et omnipotente. Ces expériences ont presque toujours mal fini. C'est pourquoi le Gouvernement, en proposant au pays que l'Assemblée soit constituante, propose en même temps à son approbation un régime transitoire pour le fonctionnement des pouvoirs jusqu'au jour où il y aura de nouveau une Constitution établie. Ce régime provisoire prévoit que l'Assemblée Constituante nommera le Président du Gouvernement, qui choisira les ministres et aura avec eux la charge de gouverner jusqu'à ce que la Constitution soit faite. Cela devra avoir lieu au plus tard dans les sept mois. Cela pourra avoir lieu plus tôt si l'Assemblée est diligente. Cependant, pour les mesures législatives principales : budget, ratification des traités, réformes de structure, c'est à l'Assemblée qu'appartiendra la décision. De cette façon, on doit espérer que l'Assemblée Constituante pourra se consacrer surtout à sa tâche primordiale qui sera d'élaborer d'urgence la Constitution. D'autre part, le pouvoir exécutif aura sans doute assez de stabilité pour gouverner dans les circonstances difficiles de l'hiver et du printemps prochains. Enfin, le Gouvernement propose au peuple français de décider que la Constitution nouvelle sera ratifiée par la nation. Ainsi nos institutions prendront un caractère d'autorité et de solennité, qu'elles n'avaient jamais revêtu.


La Troisième République a été submergée par le désastre de 1940. Le régime d'usurpation qui prétendait lui succéder s'est effondré avec l'envahisseur. L'unité française a été reconstituée par la simple mais puissante vertu du consentement général autour du Gouvernement que j'ai l'honneur de présider. Ce sont là des données de fait. Dans une telle situation, les moyens par lesquels le peuple français va reprendre en main ses destinées ne peuvent évidemment être déterminés que par l'initiative de ce Gouvernement, lors même qu'il consulte ceux dont il tient à avoir l'avis. Mais l'initiative, il la prend sur la table rase, en ne s'inspirant que de l'intérêt national dont il est le dépositaire. C'est ainsi qu'il l'a prise, quand il s'agissait de rassembler dans la guerre nos terres, nos esprits, nos ressources, nos armées, ou de représenter dans le monde les intérêts de la patrie, ou de faire participer la France à l'occupation et au gouvernement de l'Allemagne, ou de remettre peu à peu le pays au travail, ou de répartir le mieux possible notre médiocre production et nos maigres importations, ou de financer les dépenses de l'État, ou d'attribuer le droit de vote aux Françaises, ou de donner à des milliers d'Algériens la citoyenneté de plein exercice.



Le poids de la charge est lourd, tous et toutes vous pouvez m'en croire ! Dans le choix que le Gouvernement fait, quant aux dispositions à prendre pour rendre au pays l'exercice de sa souveraineté, je ne prétends pas que tout le monde trouve une satisfaction complète, pas plus que dans toutes les matières où il a fallu agir depuis le 18 juin 1940. Mais je prétends qu'en attendant que le peuple se soit prononcé, ces dispositions peuvent être acceptées par tous au nom de l'intérêt supérieur de la patrie, lequel exige que le pays se dote lui-même, au plus tôt, d'institutions solides et nouvelles, sans être jeté arbitrairement pendant la transition dans le risque des aventures. Finies les années de chaînes et de bâillons ! Grâce à sa victoire, le peuple français a recouvré la possibilité de s'exprimer par la seule voie démocratique qui est celle du suffrage. Conformément à nos promesses, nous allons lui rendre la parole. Ses destinées n'appartiennent qu'à lui !

 

Source MINDEF/SGA/DMPA SHD

Lettre d'adieu de Guy Môquet

Ma petite maman chérie,

mon tout petit frère adoré,

mon petit papa aimé,

 

Je vais mourir ! Ce que je vous demande, toi, en particulier ma petite maman, c'est d'être courageuse. Je le suis et je veux l'être autant que ceux qui sont passés avant moi. Certes, j'aurai voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon coeur, c'est que ma mort serve à quelque chose. Je n'ai pas eu le temps d'embrasser Jean. J'ai embrassé mes deux frères Roger et Rino (1). Quant au véritable je ne peux le faire hélas ! J'espère que toutes mes affaires te seront renvoyées, elles pourront servir à Serge, qui je l'escompte sera fier de les porter un jour. A toi, petit Papa, si je t'ai fait, ainsi qu'à petite Maman, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j'ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m'as tracée.

 

Un dernier adieu à tous mes amis et à mon frère que j'aime beaucoup. Qu'il étudie bien pour être plus tard un homme.

 

17 ans et demi ! Ma vie a été courte ! Je n'ai aucun regret, si ce n'est de vous quitter tous. Je vais mourir avec Tintin, Michels (2). Maman, ce que je te demande, ce que je veux que tu me promettes, c'est d'être courageuse et de surmonter ta peine.

 

Je ne peux pas en mettre davantage. Je vous quitte tous, toutes, toi Maman, Serge, Papa, je vous embrasse de tout mon coeur d'enfant. Courage !

 

Votre Guy qui vous aime

Guy

 

Dernières pensées : vous tous qui restez, soyez dignes de nous, les 27 qui allons mourir !

 

(1) Roger et Rino sont des "frères" de combat militant.

(2) Tintin désigne Jean-Pierre Timbaud. Michels, c'est Charles Michels, tous deux seront exécutés avec Guy

 

Ordre du jour du Général de Gaulle

 

Ordre du jour du Général de Gaulle aux armées de terre, de mer et de l'air.

 

 

" Au jour de la victoire, j'exprime aux Armées de Terre, de Mer et de l'Air, la reconnaissance de la France. Officiers, Sous-Officiers, Soldats, Marins, Aviateurs, sous les ordres des chefs qui vous ont conduits à la gloire, vous venez d'achever comme il le fallait la plus cruelle guerre qu'ait jamais menée la France. La terrible surprise et le désastre du début avaient paru d'abord anéantir nos Armées. Mais la volonté de vaincre, l'amour de la Patrie, le culte de liberté les ont, jour après jour, ranimées, rassemblées, reformées, à l'exemple et aux côtés des héroïques unités qui maintinrent, sans relâche, sur tous les champs de bataille, sur toutes les mers, dans tous les ciels, l'honneur de nos drapeaux. En dépit de tout, les Armées françaises, côte à côte avec celles de nos vaillants Alliés, ont vaincu en Erythrée, en Orient, en Libye, en Tunisie, en Italie, sur le sol de la France et au coeur de l'Allemagne. A présent, si la capitulation de l'ennemi allemand met un terme aux batailles d'Europe, vous avez à accomplir de nouveaux et grands devoirs. Vous avez encore à vaincre, côte à côte avec nos Alliés, l'ennemi japonais qui opprime notre Indochine et prétend dominer l'Asie. Vous avez à garantir la paix qui naîtra de la victoire et dans laquelle notre pays va recouvrer et accroître sa puissance et sa grandeur. Armées de Terre, de Mer et de l'Air, Gloire à vous, Gloire à vos morts, Gloire à vos longs efforts, à vos peines, à vos combats. Au nom de la France, que vous avez servie et continuerez à servir dans l'honneur et dans la discipline, au nom du Gouvernement de la République, je salue vos drapeaux, vos pavillons, vos Etendards. Vive la France. "

 

 

Source : Mindef/SGA/DMPA

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