L’Armée rouge : offensives finales

De la défense de Moscou aux victoires de Stalingrad et de Koursk, de Smolensk à la mer noire, de la Vistule à l’Oder, jusqu’à l’entrée dans Berlin..., la grande guerre patriotique menée par l’Armée rouge scelle le destin du Reich et consacre l’émergence d’une nouvelle superpuissance.

Meliton Kantaria, officier géorgien de l'Armée rouge, hissant le drapeau soviétique sur le toit du Reichstag à Berlin, mai 1945.
Meliton Kantaria, officier géorgien de l'Armée rouge, hissant le drapeau soviétique sur le toit du Reichstag à Berlin, mai 1945. - © Ullstein Bild/Roger-Viollet

La recherche de la « bataille décisive », du « tournant », est une marotte d’historiens, génératrice de débats sans fin. Sans céder à ce penchant, on peut accorder toutes les chapelles sur au moins deux points : Hitler a perdu la guerre bien avant 1945 ; son outil militaire principal, l’armée de terre, a eu les reins brisés par l’Armée rouge, celle-ci ayant à son actif 4 des 5,3 millions de tués militaires allemands enregistrés durant la Seconde Guerre mondiale. Pour autant, et même si le sort de la guerre était joué avant, les offensives finales de l’Armée rouge méritent d’être examinées dans leur signification militaire et politique. L’historiographie soviétique distingue huit opérations durant les cinq premiers mois de 1945. Chacune est accomplie par tout ou partie de deux ou trois Fronts, qui sont des groupements d’armées opérationnellement autonomes, dotés de leurs forces aériennes et regroupant entre

270000 hommes et presque 1,1 million d’hommes (1er Front d’Ukraine) pour le plus puissant. Le total des huit Fronts concernés se monte à près de 5 millions d’hommes, une soixantaine d’armées d’infanterie, 6 armées blindées entièrement motorisées, une douzaine d’armées aériennes, plus des formations polonaises, tchèques, roumaines et bulgares. Les rapports de force sont globalement de l’ordre de 3 contre 1 pour l’infanterie, 6 contre 1 pour les chars et plus de 10 contre 1 pour l’aviation et l’artillerie.

 

Deux groupes d’opérations méritent qu’on s’y arrête. Le premier lie l’opération Vistule-Oder - qui frappe de la Vistule vers Berlin et la Silésie - à des opérations d’aile, au nord (opérations de Prusse-Orientale et de Poméranie orientale) et au sud (opération des Carpates occidentales). Ces coups de boutoir gigantesques se déroulent entre le 12 janvier et le 25 avril

1945. Leurs résultats sont considérables. Sur le plan militaire, ils aboutissent à la destruction à 100% du groupe d’armées allemand Centre et à 50% du groupe d’armées A. Les pertes en hommes et en matériels sont si élevées qu’Hitler doit déshabiller tous les autres fronts pour reconstituer ses forces face à l’Armée rouge. De Norvège, d’Italie, de Courlande, des frontières occidentales, accourront ainsi 33 divisions entre le 16 janvier et le 20 février 1945. En février, presque toutes les armes lourdes sorties d’usine iront à l’est : 1550 canons d’assaut contre 67 placés face aux Occidentaux, 3 166 chars neufs contre 513. La première conséquence, évidente, est que ces offensives soviétiques expliquent, avant tout autre facteur, les succès obtenus en février et mars par les armées alliées occidentales dans leur marche vers le Rhin. La deuxième conséquence, fondamentale pour l’après-guerre, est que Staline contrôle, dès mars 1945, la Pologne à 100%, l’Allemagne à 25%.

 

L’autre offensive soviétique importante concerne la Hongrie. Les 2e et 3e Fronts d’Ukraine y mènent deux opérations, celle de Budapest entre le 29 octobre 1944 et le 13 février 1945, puis celle de Vienne entre le 16 mars et le 15 avril 1945, qui amènent Hitler à jeter dans la plaine magyare ses dernières formations blindées SS dans l’espoir de conserver les pétroles hongrois et autrichiens. Ces forces manqueront devant Berlin et la Ruhr et elles n’empêcheront pas la prise de contrôle de 100% de la Hongrie et de 75% de l’Autriche par Staline.

 

Enfin, les deux dernières opérations soviétiques de la guerre en Europe visent Berlin (16 avril-8 mai) et Prague (6-11 mai 1945). Elles amènent l’Armée rouge au cœur de l’Allemagne, sur l’Elbe, et lui donnent le contrôle de la Tchécoslovaquie, après l’évacuation des forces américaines de Thuringe et de Bohême occidentale, conformément aux accords passés antérieurement. À ce titre, directement - par leur puissance même - et indirectement – en facilitant la pénétration des armées occidentales en Allemagne et en Italie du Nord - les offensives finales de l’Armée rouge apparaissent comme le facteur majeur de modelage de l’après-guerre.

Jean Lopez - Historien, directeur de la rédaction de la revue Guerres & Histoire

Pour en savoir plus

Berlin. Les offensives finales de l’Armée rouge : Vistule-Oder-Elbe, Jean Lopez, Economica, 2009.

Les cent derniers jours d’Hitler, Jean Lopez, Perrin, 2015.