Les crimes de guerre nazis en France
Sous-titre
Par Fabrice Grenard, directeur scientifique de la Fondation de la Résistance
Loin d’être « korrekte » comme tentait de le faire croire la propagande du Reich au cours de l’été 1940, l’occupation allemande de la France s’est avérée très violente, et ce dès ses premiers jours. S’ajoutant à une répression brutale menée contre la Résistance accompagnée d’une politique de déportation de nature politique et raciale, l’Allemagne nazie a également commis de nombreux crimes de guerre en France entre 1940 et 1944 qui figureront dans l’acte d’accusation du procès de Nuremberg1.
Bien que souvent occultés, des massacres ont pu se produire dès l’invasion de 1940. L’été 1941 marque une première étape dans la radicalisation de la répression allemande, avec des exécutions d’otages civils. Un second seuil est franchi à la fin 1943 dans le contexte des premières opérations menées contre les maquis, qui n’épargnent pas les populations civiles. L’été 1944 constitue le paroxysme de cette violence avec de nombreux massacres sur tout le territoire.
Les exactions de 1940
Les premiers crimes de guerre interviennent lors de la bataille de France en mai-juin 1940. Les troupes allemandes se livrent à de nombreuses exactions. Comme en 1914-1918, le Nord et le Pas-de-Calais paient un lourd tribut avec notamment 23 civils massacrés le 21 mai à Pont-du-Gy, 98 à Aubigny-en-Artois et 45 à Berles-Monchel le 22 mai, 48 à Beuvry le 24 mai, 80 à Oignies et 45 à Courrières le 28 mai.
Si des crimes de guerre sont commis contre des soldats prisonniers d’origine européenne (onze prisonniers du 110e R.I. exécutés à Houlle et 97 soldats britanniques à Lestrem dans le Pas-de-Calais le 26 mai 1940), les plus importants concernent les troupes coloniales originaires d’Afrique subsaharienne. Pour des raisons idéologiques liées à leur couleur de peau mais aussi du fait de leur engagement dans des combats d’arrière-garde acharnés destinés à ralentir leur offensive, les Allemands procèdent à de nombreuses exécutions de tirailleurs africains faits prisonniers comme à Airaines (Somme) le 7 juin, à Clamecy (Nièvre) le 18 juin ou à Chasselay (Rhône) le 19 juin. Entre 1500 et 3000 tirailleurs africains sont exécutés après leur capture en mai-juin 1940.
Représailles et exécutions d’otages en 1941-1942
À partir de l’automne 1941, les premiers attentats perpétrés contre les troupes d’occupation à l’initiative des communistes entraînent en guise de représailles des exécutions d’otages. À la suite de l’attentant à Nantes contre le Feldkommandant Klotz, 48 otages sont fusillés le 22 octobre (27 à Châteaubriant, 16 à Nantes et 5 au Mont-Valérien). Le 15 décembre 1941, une série d’attentats provoque l’exécution de 69 otages détenus au Mont-Valérien, 13 à la prison de Caen, 9 à Châteaubriant et 4 à Fontevraud-l’Abbaye.
Même si les Allemands privilégient progressivement la déportation au sein du Reich dans le cadre de la procédure Nacht und Nebel à partir de la fin 1941 aux exécutions sur le sol français qui déclenchent des réactions hostiles au sein de la population, les exécutions d’otages continuent en 1942. En représailles à différents attentats, 88 otages communistes sont fusillés au Mont-Valérien le 11 août, 116 militants le 21 septembre (46 au Mont-Valérien et 70 au camp de Souge en Gironde).
Les massacres liés aux premières opérations contre les maquis en 1943
Du fait de l’occupation de la zone sud à partir de novembre 1942 et de l’apparition des premiers maquis, 1943 marque une recrudescence importante de la violence exercée par les troupes d’occupation. Si les massacres concernent d’abord réfractaires et maquisards débusqués par les Allemands (sept réfractaires abattus lors du massacre du bois de Thouraud dans la Creuse le 7 septembre 1943 ; 18 lors du massacre des fermes de la Besse et du Treuil à Sainte-Féréole en Corrèze le 15 novembre), ils n’épargnent pas les civils.
La fin 1943 se caractérise par l’apparition des premiers « villages martyrs », cibles de la répression allemande parce qu’ils se trouvent à proximité d’un maquis. La Haute-Savoie apparaît particulièrement touchée. Le 17 décembre 1943, après des combats ayant opposé maquisards et des troupes allemandes, plusieurs habitations de la petite commune de Bernex sont pillées et incendiées. Le 26 décembre à Habère-Lullin, les hommes du 28e SS Polizei Regiment Todt d'Annemasse encerclent le château où se déroulait un bal clandestin et massacrent 25 personnes. Le 31 décembre enfin, un acte de représailles vise le village de Saint-Eustache, près du lac d'Annecy. Des fermes sont pillées, 28 hommes arrêtés, sur lesquels 21 seront déportés.

1944. Opération de guérilla par des hommes du maquis Sainte-Victoire.
© J.Pirotte/Archives La Contemporaine.
Radicalisation de la répression à partir de l’hiver 1944
Au début de 1944, alors que la perspective d’un débarquement allié se rapproche, les Allemands, soucieux de ne pas avoir à lutter sur deux fronts le jour J, engagent de grandes opérations militaires dans le Jura, les Alpes et le Limousin où les maquis sont les plus importants. Ces actions s’inscrivent dans le cadre de décisions prises à Berlin. Le décret adopté par le maréchal Sperrle le 3 février 1944 permet à l’armée allemande de s’en prendre aux civils des secteurs où la présence du maquis est manifeste, en procédant à des opérations d’encerclement, à l’arrestation des populations, à l’incendie des maisons. En permettant l’application de principes en vigueur sur le front de l’Est depuis 1941, ces directives laissent le champ un peu plus libre encore à la brutalisation des pratiques répressives en France.
C’est dans ce cadre que s’inscrivent les trois grandes opérations anti-maquis de l’hiver et du printemps 1944, qui s’accompagnent de nombreuses exactions. La première opération (Korporal) intervient en février 1944 contre le maquis de l’Ain. 40 personnes sont tuées entre le 5 et le 13 février (dont une majorité de civils) tandis qu’une centaine de maisons sont incendiées. La seconde action (Hoch Savoyen) intervient en mars 1944 contre le maquis qui s’était constitué sur le plateau des Glières. 105 maquisards sont tués, une vingtaine de civils sont également fusillés ou mourront en déportation. La troisième opération, l’action Brehmer, débute le 26 mars 1944 contre le maquis limousin. Le passage de la division Brehmer en Dordogne entre le 25 mars et le 2 avril 1944 provoque 196 victimes. En Corrèze, au cours de la « semaine sanglante », du 31 mars au 7 avril, le bilan s’établit à 3 000 arrestations, 300 déportations, 55 exécutions et une centaine de destructions d’habitations.
Basée dans le secteur de Montauban après avoir été rapatriée du front de l’Est, la division SS Das Reich débute de son côté en avril et mai 1944 le terrible cortège de massacres jalonnant sa présence en France : le 2 mai 1944, des membres de la division tuent cinq personnes et en déportent quinze à Montpezat en Quercy (Tarn-et-Garonne). Le 21 mai 1944, cette même division investit le village de Frayssinet-le-Gélat (Lot), soupçonné d’abriter un groupe de résistants. Trois femmes sont pendues, une autre abattue d'un coup de revolver et onze hommes fusillés.
C’est également au cours de cette période précédant le débarquement allié qu’intervient dans le nord de la France le massacre de Villeneuve-d’Ascq. À la suite d'un attentat contre un convoi militaire aux abords de la gare d'Ascq dans la nuit du 1er au 2 avril 1944, 86 civils sont fusillés par des hommes de la 12e Panzerdivision SS Hitlerjugend.

10 juin 1944. Des habitations détruites et l'église incendiée du village martyr d'Oradour-sur-Glane.
© SCA/ECPAD
L’été des massacres
Les violences allemandes connaissent leur paroxysme au cours des semaines qui suivent le débarquement allié, dans le contexte de la bataille pour la libération de la France. De nombreux massacres interviennent tout d’abord dans les prisons où les Allemands multiplient les exécutions sommaires pour éliminer leurs prisonniers avant l’arrivée des Alliés, comme à la prison de Caen le 6 juin où au moins 73 détenus sont exécutés en réaction à l'annonce du débarquement de Normandie, ou au fort de Côte-Lorette, près de Lyon, où sont tués 120 détenus de la prison de Montluc le 20 août 1944, quelques jours après le débarquement de Provence.
Alors qu’une insurrection se déclenche à partir du 6 juin dans la plupart des zones de maquis, les Allemands, qui résistent aux Alliés en Normandie jusqu’à la fin juillet, entament une grande contre-offensive dans le Centre et le Sud de la France. Les opérations militaires contre les maquis s’accompagnent d’un déchaînement de violence contre les civils dans une stratégie visant à terroriser la population. Dans le Limousin, la division Das Reich est responsable du massacre de Tulle le 9 juin 1944 (99 Tullistes pendus) après avoir repris le contrôle de la ville temporairement libérée par les Francs-tireurs et partisans (FTP). Cette même division opère le 10 juin le massacre d’Oradour sur Glane, faisant 643 victimes dont une majorité de femmes et d’enfants, plus important massacre allemand en France. Dans l’Ain, les événements liés à l’opération Treffenfeld en juillet sont désignés sous l’expression de « Juillet rouge ». Les massacres les plus importants font douze victimes à Neuville-sur-Ain (11 juillet), seize à Charchilla (11 juillet) et vingt-quatre à Dortan (20 juillet). Plusieurs massacres interviennent également dans le Morvan (27 habitants tués à Dun-les-Places le 26 juin 1944). Fin juillet, l’intervention contre le maquis du Vercors n’épargne pas les civils : Vassieux perd 72 de ses habitants, seize otages sont abattus le 25 juillet à la Chapelle-en-Vercors, les 25 blessés qui se trouvaient dans la grotte de la Luire aménagée en hôpital militaire sont massacrés les 25 et 26 juillet. Dans l’Ouest, le 7 août 1944, 43 personnes sont assassinées à Gouesnou (Finistère) par des soldats de la Kriegsmarine.

Août 1944, Vassieux en Vercors. Des cadavres dans les rues, 20 jours après le début des massacres.
© AERD/Le Musée de la Résistance en ligne.
Les massacres se poursuivent dans le contexte de la retraite allemande décrétée par Hitler le 17 août 1944, au lendemain du débarquement de Provence, avec celui de Buchères dans l’Aube le 24 août (68 habitants tués), de Maillé en Touraine le 25 août (124 habitants tués), de Couvonges et Robert-Espagne dans la Meuse le 29 août (86 personnes tuées) ou encore les nombreuses exactions opérées dans la vallée du Rabodeau (la « vallée des larmes ») en septembre et octobre 1944 dans les Vosges.
Parmi les pays situés à l’Ouest de l’Europe, la France fut le plus touché par les crimes de guerre allemand. Dès la Libération se met en place un service de recherches des crimes de guerre, qui enregistra plus de 20 000 crimes allemands commis en France. 18 000 criminels de guerre feront l’objet d’un ordre d’information et d’une citation directe. Différents facteurs (difficultés de clore certains dossiers, volonté de refermer la parenthèse de la guerre, rapprochement franco-allemand) feront toutefois que la très grande majorité d’entre-eux bénéficieront d’un non-lieu. 2 345 criminels seulement sont jugés, dont 1 031 contradictoirement et 1 314 par contumace. 800 condamnations à mort seront prononcées (mais seulement 47 exécutées) et la plupart des grands criminels de guerre allemands échappèrent à la justice française.
Fabrice Grenard, directeur scientifique de la Fondation de la Résistance.
Publié le 23 mars 2026.
Note :
1 - Cet article se limite aux exactions commises par les Allemands sur le sol français et n’aborde donc pas les faits développés dans le cadre de la politique de déportation, qui figurent aussi parmi les crimes de guerre évoqués à Nuremberg.
Parmi les ouvrage de l'auteur :
Les Années Résistance 1940-1944, aux éditions Tallandier, octobre 2024.