Marc Bloch combattant
Sous-titre
Par Annette Becker, professeure émérite en histoire contemporaine à l’université Paris Nanterre.
Marc Bloch en 1917 (debout au centre).
© Archives familiales Marc Bloch.
Reconstruisant le parcours de combattant des deux guerres puis de résistant de Marc Bloch, l'historienne Annette Becker a étudié ses archives militaires, conservées au Service historique de la Défense au château de Vincennes. Elle nous en livre ici un éclairage inédit.
« Au cours de deux guerres, il ne m’a pas été donné de mourir pour la France. Du moins, puis-je en toute sincérité, me rendre ce témoignage : je meurs comme j’ai vécu, en bon Français. Il sera ensuite – s’il a été possible de s’en procurer le texte – donné lecture de mes cinq citations. »
Cette lettre d’adieu de Marc Bloch, datée du 18 mars 1941, est la deuxième de sa vie. En 1915, une première écrite au front avait été reprise dans une missive à son frère fin 1917 : « Je ne regrette rien. J’ai toujours tenu à la vie […] Mais je suis prêt au sacrifice, et je l’accepte, j’ose le dire sans frisson mais non sans fierté. »
La lecture comme un seul document de ces testaments potentiels fait apparaître la cohérence d’une vie de citoyen. Marc Bloch place bout à bout les quatre citations pour « action d’éclat » reçues pendant la Grande Guerre et celle de la campagne de 1940 : un seul tableau d’honneur du combattant de deux guerres mondiales. L’incise, « s’il a été possible de s’en procurer le texte », affirme le professionnel des archives, du témoignage, de la trace. On peut y lire aussi, en creux, la persécution des Juifs en France depuis la défaite de 1940. « Je suis né Juif ; je n’ai jamais tenté à m’en défendre ni trouvé aucun motif d’être tenté de le faire ». S’il affirme de nouveau son judaïsme quand l’État français renforce ses persécutions avec le deuxième statut des Juifs de juin 1941, ce ne sont pas des prières qu’il demande de réciter sur sa tombe : ses citations militaires converties en invocations et ses décorations, proclamations citoyennes, clament son seul engagement sacré pour la République française.
Toute sa vie, Marc Bloch s’est livré à des activités militaires, bien au-delà de ce qu’il appellera avec modestie ses « services normaux. » Militaire et historien ; en 1905, à 19 ans, élève de l’École normale supérieure, il devance l’appel du service militaire pendant lequel il réalise une première percée méthodologique sur l’analyse du temps, écrivant dans son carnet de « méthodologie historique » : « Substituer à la notion "d’événement" celle de "phénomène". On appelle événement un ensemble de faits qui ont pour seul trait commun d’être rangés dans le même casier de la catégorie temps. Le phénomène est le produit de l’analyse de l’événement. »
Adjudant en 1914, lieutenant et enfin capitaine, Bloch devient immédiatement officier de réserve en 1919 et accomplit ses périodes. S’il est moins assidu dans les années trente – et il le regrettera en 1940, s’accusant de n’avoir pas assez agi comme tant d’anciens combattants pour peser sur les décisions politiques et militaires – il reprend en 1938 sa formation à l’état-major de la région de Strasbourg. « Très actif, ayant une grande puissance de travail, a donné entière satisfaction. […] S’est fait remarquer par sa grande facilité à étudier des dossiers complexes et à les assimiler. […] Tout à fait à sa place dans un état-major. Apte à faire campagne. » (Extraits du dossier personnel de Marc Bloch conservé au Service historique de la Défense, SHD).
Il est mobilisé quelques mois la même année et volontaire à la déclaration de guerre en 1939 avec le sens du devoir et du courage qui le caractérisent : « Sauf pour les pères de famille, il est certainement plus facile d’être militaire que civil – j’entends facile moralement – j’en sais quelque chose. » (Lettre de Marc Bloch du 24 octobre 1939 conservée aux archives du Collège de France). Écartelé entre patrie et famille, Bloch choisit jusqu’en 1944 la première – même s’il hésite quelques mois en 1941 à partir enseigner aux États-Unis –, ce qu’affirme la citation de 1940 : « Malgré son âge et ses 6 enfants a tenu à servir aux Armées. »
Rédigée dès juillet 1940, L’Étrange Défaite est à la fois une radiographie de la société française en une réflexion sur les sociétés civile et militaire qui ont mené « au plus grand effondrement de notre histoire » ; c’est aussi, de la part du témoin qui dit « je », l’histoire d’amour avec sa patrie d’un ancien combattant de deux guerres, 1914-1918, 1939-1940. Les erreurs commises par la Troisième République, trop pacifique voire pacifiste dans les années trente, puis pendant la « drôle de guerre » et la campagne de France, sont scrutées. Bloch propose déjà un programme d’engagement, en particulier pour la jeunesse. Puis ce sera logiquement la clandestinité de la Résistance, jusqu’à l’arrestation, la torture, la mort.
[PDF] - Extrait de l'article de la revue Les Chemins de la mémoire, Marc Bloch au Panthéon, numéro 294, printemps 2026, pp 8-15, dans notre rubrique Les Chemins de la mémoire. PDF, 8.52 Mo.