La vie quotidienne sous l’Occupation
Sous-titre
Par Dominique Veillon, historienne, directrice de recherche honoraire au CNRS
L’historienne Dominique Veillon, auteure de nombreux ouvrages sur le sujet, présente ici de manière très précise ce qu’était la vie quotidienne en France sous l’Occupation allemande.
Dès l’automne 1939, l’entrée en guerre modifie les références habituelles auxquelles la population était habituée. L’ordinaire, le répétitif qui faisait partie du paysage quotidien disparaissent du mode de vie usuel. Jusqu’à la fin des hostilités, au printemps 1945, les habitants subissent un bouleversement sans précédent qui retentit dans leur comportement. Les moyens de transport, la nourriture jusqu’au vêtement, tout cela enregistre un changement qui complique la vie courante et la transforme.
Le choc de la guerre et le poids de la défaite
Lorsque la guerre éclate, le 3 septembre, les Français se remettent à peine du traumatisme de 1914 mais ils n’en sont pas moins prêts à accomplir leur devoir de soldats. En ville, les familles accompagnent les mobilisés jusqu’aux points de ralliement : les gares ou les casernes. À la campagne, on ne se fait aucune illusion, les paysans même s’ils acceptent d’être mobilisés ne veulent pas être les seuls à être touchés. Chacun sait ce que coûte une guerre, les femmes en particulier sur qui retombent, faute de bras, les travaux des champs.
Presque aussitôt, on enregistre les premières modifications dans le paysage. Certains habitants du Nord ou de l’Est, mus par le souvenir de l’occupation allemande de la Grande Guerre, cherchent à se mettre à l’abri vers les bords de Loire ou le Centre. Ils sont rejoints par les inquiets ; les gens bien informés. Un nombre important de véhicules en tous genres encombrent les routes.
Les premières alertes voient les citadins se presser dans des refuges, où se replie une partie des habitants. Ces caves symbolisent une forme de sociabilité. Certains abris mieux aménagés que d’autres, -il n’est pas rare d’y trouver de confortables fauteuils, une table de bridge- sont plutôt réservés aux classes aisées. D’autres plus modestes, équipés avec les moyens du bord, une caisse retournée faisant office de siège, reçoivent ouvrier et artisans. En banlieue, à la campagne ceux qui le peuvent sont invités à creuser des tranchées dans les jardins pour s’y replier en cas de nécessité.
Les évacuations se poursuivent à partir du Haut-Rhin et du Bas-Rhin vers le Périgord, la Dordogne où les nouveaux venus ne sont pas toujours bien accueillis. Hormis ces déplacements, dans la France en guerre l’impression dominante est qu’il ne se passe pas grand-chose. L’Illustration et Match présentent la ligne Maginot comme un miracle d’efficacité. Les photographes de l’armée montrent les soldats calmes et confiants.
La vie continue à l’arrière. On persiste à s’amuser même si, en raison des hostilités, l’heure de la fermeture des spectacles est avancée. Les restaurants font le plein. À Paris, les traditionnels bistrots ne désemplissent pas tandis que les grands de ce monde se retrouvent entre eux chez Maxim’s, au Ritz ou au Crillon. Théâtres, music-halls, cinémas offrent un large choix. Le Casino de Paris triomphe avec Joséphine Baker et Maurice Chevalier. Les airs à la mode, J’attendrai le jour et la nuit ou J’ai deux amours mon pays et Paris sont sur toutes les lèvres ainsi que Tout va très bien madame la marquise.
La guerre accuse les différences. Le fossé se creuse entre les catégories sociales, notamment chez les agriculteurs et les ménages ouvriers plus sévèrement touchés qui en veulent à ceux qui ont les moyens. Par ailleurs, les premières mesures de restrictions sont appliquées : la viande est interdite trois jours par semaine mais la législation est contournée. Le café et l’huile commencent à manquer.
La propagande vient au secours du gouvernement. Affiches, radio scandent le slogan. Avec notre vieille ferraille, nous forgerons l’acier victorieux et demandent à la population de jeter son fer pour aider à la victoire. Beaucoup en profitent pour se débarrasser de leurs vieilleries (voiture d’enfants, grilles statuettes…) mais le geste est exploité pour expliquer que grâce à cela il en sortira des obus, des balles, des mitraillettes….
Après l’écrasement de la Pologne en octobre 1939, sans réaction de la France, la guerre russo-finlandaise, la réprobation de l’opinion est générale face aux communistes. Daladier démissionne le 20 mars 1940 et Paul Reynaud jugé plus crédible, le remplace. Ce dernier ouvre en Scandinavie un nouveau théâtre d’opérations pour empêcher le Reich de s’approvisionner en fer ce qui rassure les Français. La chute n’en sera que plus dur.
Le 10 mai 1940, les chars allemands déferlent à travers les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg pour pénétrer en France. Le réveil est d’autant plus brutal que les gens s’étaient habitués à une guerre hors des frontières. Si la majeure partie des troupes est prête à se battre, elle est prise de court. Le commandement militaire ne pense pas à une guerre de mouvement en quoi comme le souligne l’historien Marc Bloch, officier et témoin, « il se trompe d’une guerre ». La force des bombardements, l’absence de l’aviation alliée, le déferlement des blindés allemands, tout cela provoque au sein des armées un choc moral inouï. Si l’on assiste à la panique de certains régiments, d’autres se battent jusqu’au bout avec héroïsme et acharnement.
De même qu’en 1789 la grande peur avait secoué la population, en juin 1940 des milliers de Français fuient devant l’ennemi. La phrase « ils seront là demain se répand », provoquant des départs. Selon les lieux, le temps, les conditions de l’exode varient. Après l’arrivée de populations belges et luxembourgeoises, c’est au tour des départements des Ardennes, de la Meuse d’être évacués puis du Nord. Cette fois l’exode est bien là provoquant le départ de civils de l’Aisne et de l’Oise. Le bouche à oreille joue à plein. La peur s’étend. Paris après avoir donné l’exemple de ne pas vouloir céder à la panique est également atteint. Le tissu social s’effiloche avec la fermeture des petits commerçants rendant l’existence difficile. Le départ de certains membres du gouvernement qui s’installent sur les rives de la Loire achève de déstabiliser les Parisiens pour lesquels atteindre le sud est un objectif.
Suivant les villes, la situation varie. Il n’empêche. La population a l’impression d’être abandonnée par ceux qui étaient chargés de la protéger. Les moyens de fuir diffèrent. Les plus chanceux empruntent une voiture et suivent la cohorte des automobilistes et des cyclistes. Les autres prennent d’assaut un train et mettent des heures à parcourir vingt kilomètres. Les routes, sont encombrées par des charrettes, ou des chariots, souvent trop chargés, et leurs occupants avancent lentement tandis que des piétons exténués embouteillent les bas-côtés.
En peu de temps, durant cette grande migration, les règles habituelles volent en éclats. Survivre au milieu de ce chaos est devenu le seul objectif. Chacun est convié à une révision déchirante de son mode vie : se laver à la pompe de la ferme avec de l’eau froide est synonyme de bonheur…Un verre d’eau n’a pas de prix. Lorsque le 17 juin, le gouvernement ordonne la cessation des combats, les prises de position contrastent suivant qu’elles émanent des militaires, ou de civils. Avec l’annonce de l’armistice se disloque un peu plus ce qui reste de la France. Il y a un fossé entre le drame que connaît une partie de la France envahie et l’autre fraction où la vie de tous les jours continue. En créant une zone dite libre et une zone occupée (elle-même subdivisée en zone interdite et zone réservée), les Allemands introduisent une discrimination au sein de la population dont une partie se voit empêchée de rentrer chez elle. Plus de la moitié du territoire est désormais sous la botte de l’occupant. Celui-ci a tous les pouvoirs, il s’agit de faire sentir aux vaincus qu’ils ont une faible marge de manœuvre.
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Dominique Veillon, historienne, directrice de recherche honoraire au CNRS.
Membre du Conseil national de la médaille de la Résistance française,
et du Conseil scientifique de la Fondation de la Résistance.
Publié le 15 juin 2026.
Parmi les ouvrages de l'auteur :
La vie quotidienne sous l'Occupation, édition Eyrolles, février 2026.