Décembre 1915 - décembre 2015. Dresser un monument des fraternisations
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Par Rémy Cazals, professeur émérite en histoire contemporaine à l’université de Toulouse-Jean-Jaurès
La mémoire des fraternisations de Noël 1914 entre soldats ennemis a donné lieu à l’édification d’un monument à Neuville-Saint-Vaast, dans le Pas-de-Calais. Rémy Cazals nous en retrace l’histoire.
Pendant la Première Guerre mondiale, le phénomène des trêves et fraternisations entre soldats ennemis est resté longtemps mal connu du côté français, faute de documents en nombre suffisant. Certains historiens en arrivaient à nier son importance. Au Royaume-Uni, il existait la recherche approfondie de Tony Ashworth, Trench Warfare 1914-1918, The Live and Let Live System, publiée en 1980 puis en collection de poche en 2000.
Deux sources françaises permettent actuellement d’aborder ce sujet. C’est d’abord l’ouverture des archives de la guerre de 1914-1918 au Service historique de la Défense, au château de Vincennes. Les rapports des censeurs affectés au contrôle des correspondances de soldats ont révélé de très nombreux cas permettant d’établir une typologie des trêves et fraternisations et montrant que le système exposé par Tony Ashworth se retrouvait dans les documents français. On peut s’étonner de situations telles que celles qui font écrire aux poilus à propos des mines : « Ça se passe en famille avec les Boches. À chaque fois que l’on fait sauter les uns ou les autres, on s’avertit, ce qui évite la mort à beaucoup d’entre nous. » « Avec les Boches, nous sommes de vrais camarades », écrit un fantassin ; et un autre : « Des deux côtés pareil, l’on se disait bonjour et tous camarades. » Il ne s’agit évidemment pas ici de nier la violence des combats, mais de constater que des situations de trêve ont réellement existé. Les censeurs, chargés de repérer les contestations des normes de la guerre, notent de nombreux récits de trêves et fraternisations. Encore faut-il remarquer que cette source est fort incomplète. D’une part, les contrôles n’étaient que des sondages très partiels et la grande majorité des lettres leur échappaient ; d’autre part, connaissant les thèmes proscrits par la censure, les poilus n’écrivaient pas tout ce qu’ils voyaient et annonçaient à leur famille : « Des choses surprenantes se sont passées avec les Boches. Je vous le raconterai quand je viendrai en permission. »
La deuxième source apparait dans les dernières décennies du XXe siècle avec la découverte et la fréquente publication des carnets de combattants des premières lignes, ceux qui vivaient à proximité des tranchées allemandes et qui pouvaient constater tous les jours la similitude des situations : vivre dans la boue, subir les bombardements provenant parfois de l’artillerie amie. Lorsqu’ils sortaient à découvert lors d’une fraternisation, les soldats des deux camps voyaient en face d’eux des blocs de boue qui leur ressemblaient comme des frères. Ignorant du chemin vers les maisons d’édition, ces hommes du peuple n’ont pas publié leurs notes manuscrites de leur vivant. Mais leurs descendants ont su le faire plusieurs années après.
Enfin, les historiens auraient pu constater plus tôt que les ordres réitérés de ne pas fraterniser, lancés par les généraux, montraient en creux la persistance du phénomène. Un de ces ordres mérite d’être cité ici, celui du général de Villaret, en date du 8 janvier 1916. Après avoir vivement condamné la participation inadmissible des soldats français à des fraternisations « avec un ennemi dont les crimes ont souillé une grande partie du sol national », le général adressait à ses subalternes les indications suivantes : « Dans leurs instructions aux troupes, ils n’auront pas, bien entendu, à entrer dans le détail des diverses formes que peut revêtir la violation du devoir militaire ; un tel exposé pourrait donner, à des hommes n’y ayant pas encore songé, l’idée trop précise de ce qu’il ne faut pas faire. »

Portrait de Louis Barthas.
©DR.
Sur ces questions, les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, livre publié par François Maspero en 1978 et constamment réédité depuis, apporte beaucoup. Sa description de la trêve de Noël 1914 est brève car le caporal audois ne se trouvait alors qu’en deuxième ligne : « Il se passait en première ligne quelque chose d’anormal, on entendait des chants, des clameurs, de nombreuses fusées furent lancées de part et d’autre, mais pas de fusillade. »
Barthas fournit ensuite une typologie complète : trêves tacites pendant lesquelles personne ne tire ; trêves formalisées quand les ennemis ont réussi à se mettre d’accord malgré la différence de langue ; tirs pour faire du bruit et satisfaire les chefs ; mines dont l’horaire d’explosion est connu en face ; véritables fraternisations dans le no man’s land avec échanges de poignées de mains et de divers produits, cigarettes, pain, vin ou gnole.
Une des plus belles pages des carnets de Barthas décrit une fraternisation en Artois, près de Neuville-Saint-Vaast, à la mi-décembre 1915. Il a plu pendant des jours, les tranchées sont inondées, les abris s’effondrent. Le 10 décembre, elles deviennent intenables, il faut sortir à découvert. En face, les Allemands doivent faire de même. Mais la fraternisation n’est pas une évidence. Les uns et les autres restent méfiants. On se regarde ; personne ne tire. Les deux groupes se rapprochent et finissent par se congratuler. Barthas écrit : « Français et Allemands se regardèrent, virent qu’ils étaient des hommes tous pareils. Ils se sourirent, des propos s’échangèrent, des mains se tendirent et s’étreignirent, on se partagea le tabac, un quart de jus ou de pinard. » La trêve est finalement brisée par les grands chefs avec la menace de faire tirer l’artillerie sur les rassemblements.
Barthas conclut son récit par cet appel : « Qui sait ! Peut-être un jour sur ce coin de l’Artois on élèvera un monument pour commémorer cet élan de fraternité entre des hommes qui avaient horreur de la guerre et qu’on obligeait à s’entretuer malgré leur volonté. »
Le texte du caporal est resté longtemps manuscrit sur 19 cahiers d’écolier. Son édition intégrale en 1978 a permis de le faire connaitre à un très large public. Le livre a été repris en format de poche et en récit graphique aux éditions La Découverte. Il est traduit en anglais, en espagnol, en néerlandais. Son tirage a dépassé les 150 000 exemplaires. Le message de Barthas a été largement entendu.
Le 11 novembre 1992, Marie-Christine Blandin, présidente de la région Nord-Pas-de-Calais, a relayé l’appel de Barthas dans un discours prononcé à Neuville-Saint-Vaast, sous les frimas, en concluant : « Eh bien, ce monument, je vous propose de commencer à l’édifier ici-même, sur ce sol où, il y a soixante dix sept ans, l’espace de quelques courtes heures, l’humanité a triomphé de la bêtise. La vie l’a emporté sur la mort. ». C’était encore trop tôt pour réussir, mais l’idée faisait son chemin malgré les oppositions.
En 2005, le film de Christian Carion Joyeux Noël sortait sur les écrans et obtenait un vif succès international. Le thème était celui de la trêve la plus célèbre, celle de Noël 1914, rassemblant des éléments britanniques, français et allemands. Mais la documentation collectée à propos d’autres épisodes, notamment celui de décembre 1915, éclairait le réalisateur en décrivant sentiments et attitudes des soldats de la grande Guerre. Le film était l’élément spectaculaire d’une opération plus large comportant la publication par les éditions Perrin du livre collectif Frères de tranchées. Dans cet ouvrage, l’historien anglais Malcolm Brown signait le chapitre sur les trêves de Noël 1914 ; l’historien français Rémy Cazals apportait enfin une documentation sérieuse sur les épisodes impliquant des Français face aux Allemands ; l’historien allemand Olaf Mueller traitait des Italiens, des Autrichiens et des Allemands ; avec un chapitre intitulé « Russie : fraternisations et révolution », Marc Ferro évoquait le front russe. Le livre sortait en collection de poche en 2006, en anglais en 2007. Un match de football réunissant des joueurs de plusieurs pays avait lieu sur le terrain de sport de Neuville-Saint-Vaast pour rappeler ceux qui avaient réuni des soldats écossais et bavarois en décembre 1914 et qui sont décrits ainsi par Malcolm Brown : « Le plus souvent, ces matchs ressemblaient à de vastes mêlées auxquelles prenait part quiconque voulait taper dans le ballon. » Les efforts des cinéastes Christian Carion et Bertrand Tavernier n’aboutirent cependant pas encore à l’édification du monument.
Enfin, le 17 décembre 2015, juste cent ans après l’appel de Louis Barthas, le président de la République, François Hollande, pouvait inaugurer le monument situé à proximité des cimetières militaires français, allemand et britannique de Neuville-Saint-Vaast. Des silhouettes grandeur nature sur verre teinté évoquent les trois armées ; un ballon rappelle les « matchs » de football. À Neuville-Saint-Vaast en décembre 1915, seuls des Allemands et des Français avaient fraternisé. Si les Britanniques sont représentés, c’est que le monument est entendu comme une synthèse de l’ensemble du phénomène des trêves et fraternisations.
Chaque année, une manifestation a lieu autour du monument de Neuville-Saint-Vaast ; elle a été particulièrement marquante pour le dixième anniversaire, en 2025. Pendant ce temps, chaque nouvelle découverte de témoignage de combattant de première ligne augmente le nombre de cas répertoriés (voir le dictionnaire des témoins en ligne sur le site du CRID 14-18).
Un autre monument a été élevé à Peyriac-Minervois, le village de Louis Barthas. Il célèbre à la fois le tonnelier local, caporal d’infanterie, devenu un véritable écrivain, et la paix entre les peuples.
Rémy Cazals, professeur émérite en histoire contemporaine à l’université de Toulouse-Jean-Jaurès.
Publié le 10 février 2026.
[Lien] - Voir le site internet Arras, pays d'Artois Tourisme.
[Lieu de mémoire] - La nécropole nationale de Neuville-Saint-Vaast, dans notre rubrique Tourisme de mémoire.