Le mur de Lisa Pomnenka

Otto B. Kraus

Le mur de Lisa Pomnenka

Auteur Otto B. Kraus
Éditeur Arachnéen
ISBN 978-2-9541059-1-8
Prix 24 €

"Le mur de Lisa Pomnenka" est un roman publié en 1995 en Israël sous le titre The Painted Wall, traduit de l’anglais par Stéphane et Nathalie Gailly : il évoque le "camp des familles de Theresienstadt" à Birkenau du point de vue d’un survivant tchèque, Otto B. Kraus.


"Le leurre et l’espoir", l’essai de Catherine Coquio qui accompagne ce récit est plus qu’une postface : par son ampleur, par l’élargissement du cadre historique qui place les modalités d’existence du Kinderblock dans la continuité de celles du ghetto de Theresienstadt, et par la résonance donnée à la pensée qui sous-tend la fiction d’Otto B. Kraus.

 

Jusqu’en septembre 1943, les Juifs tchèques avaient subi le même sort que les autres Juifs d’Europe . mais en vue de démentir la rumeur de l’anéantissement des Juifs d’Europe, Eichmann invita la Croix-Rouge internationale à visiter le ghetto de Theresienstadt (Terezín en tchèque) et un "camp pénitentiaire" familial à Birkenau. À cet effet, il organisa le "nettoyage" du ghetto et déporta plusieurs milliers de ses détenus à Birkenau, où avait été créé un "camp des familles tchèques". Terezín fut visitée le 23 juin 1944 . la Croix-Rouge n’y vit que du feu. La visite à Birkenau, elle, n’eut pas lieu, et ce camp fut "liquidé" le mois suivant.

 

Le mur de Lisa Pomnenka, roman et témoignage, transpose une histoire réelle dont l’auteur fut à la fois le témoin direct, la victime et l’acteur : celle d’un groupe d’enfants et de jeunes gens juifs, tchèques pour la plupart, mais aussi allemands, autrichiens et hollandais, qui, envoyés de Terezín au camp des familles tchèques de Birkenau en décembre 1943, vécurent six mois dans le Kinderblock qu’y avait créé Fredy Hirsch – un jeune professeur de gymnastique juif d’origine allemande – en accord avec les autorités de Birkenau, avec l’approbation d’Adolf Eichmann et sous le contrôle direct du docteur Josef Mengele. Les enfants y passaient leurs journées auprès de jeunes madrichim ("guides" en hébreu) désignés parmi les détenus et qui, tout en se sachant condamnés, leur proposaient des activités éducatives, sportives et artistiques, le plus souvent clandestines. Otto B. Kraus fut l’un de cesmadrichim . il fit partie du convoi venu de Terezín en décembre 1943. Le Mur de Lisa Pomnenka témoigne de cette expérience. Il commence par le récit de la mort de Fredy Hirsch et porte sur les derniers mois du camp des familles avant sa liquidation en juillet 1944.

 

Le roman, qui dit s’inspirer d’un "Journal" écrit par un éducateur disparu, "Alex Ehren", associe des personnages semi-fictifs (composés à partir d’un ou plusieurs personnages ayant existé) et des figures historiques : parmi les nazis, Mengele et Eichmann . parmi les déportés, Fredy Hirsch, Myriam et Jakob Edelstein – le premier "doyen des Juifs" de Theresienstadt –, ainsi que trois évadés d’Auschwitz, Rudolf Vrba, Alfred Wetzler, Sravek Lederer. Il restitue des événements précis : la mort de Fredy Hirsch, la "nuit des camions" (l’envoi à la chambre à gaz, en mars 1944, des déportés du premier convoi de septembre 1943), le soulèvement avorté, les expériences de Mengele (également dans le camp des familles tsiganes), l’assassinat de Jakob Edelstein, de sa femme et de son fils… Mais surtout, sur ce fond d’horreur, le livre raconte la survie des désirs et de l’espoir, et la tentative de faire du block un îlot de "faux-semblants" dans l’espoir de protéger les enfants de la hantise de la mort. L’ensemble du récit est aimanté par l’image d’une étoile "cachée" qui semble animer chacun des éducateurs, et par celle du geste quotidien, protecteur et énigmatique, de Lisa Pomnenka, une jeune fille qui peint chaque jour des scènes et des paysages sur le mur du block. Son nom est celui d’une fleur, le "myosotis", fleur de l’humilité qu’on appelle aussi "forget me not".

 

Utilisant les témoignages de survivants (parmi lesquels celui de Dita Kraus, la femme de l’écrivain, qui survécut comme lui à l’expérience du block des enfants) et les travaux d’historiens, Catherine Coquio retrace les grandes étapes d’un double leurre : celui du travestissement de Theresienstadt en "ville offerte par le Führer aux Juifs", suivi de l’aménagement du block de Birkenau en un îlot d’espoir à l’usage des enfants.

 

L’essai revient sur la création de Theresienstadt, sur la vie sociale et culturelle qui s’y développa, sur le rôle décisif qu’y jouèrent les mouvements de jeunesse sionistes de gauche fédérés par le mouvement Hechalutz ("Pionnier"), dont était issu Otto B. Kraus (comme Fredy Hirsch), et sur la multiplicité des horizons et provenances des Juifs internés. "Marxistes, socio-démocrates, nationalistes et religieux cohabitaient, et les formes modernes de libre-pensée et de pessimisme individualiste, restées actives, entraient en tension avec l’idéal révolutionnaire ou le projet de renaissance spirituelle. De cette situation complexe, mais riche, naquit une activité culturelle impressionnante, presque étourdissante au regard des conditions de vie. Comme si là où la politique était désamorcée ou déréalisée, l’art était devenu le seul lieu de communauté possible, propre à rythmer un temps collectif."

 

Cette activité culturelle prit des formes plus désespérées à Birkenau, répondant comme à Terezín au besoin de donner une réponse collective à l’ignominie nazie mais aussi, désormais, à la perspective d’une mort certaine : des jeux de fortune, des pièces de théâtre, des chants, des concours de poésie, des rudiments d’enseignement et d’exercices physiques, l’existence d’une "petite bibliothèque" (tenue par Dita Kraus, qui avait 14 ans à l’époque) et celle d’un "mur peint" par une jeune déportée – dans le roman "Lisa Pomnenka" : image de "la fenêtre de l’imagination ouvrant sur la vie, la vraie vie introuvable qu’était devenu le monde humain". Au chapitre intitulé "Les péripéties de l’espoir", Catherine Coquio dégage du roman les ambiguïtés du "mensonge protecteur" mis en place par lesmadrichim, leurs angoisses devant la clairvoyance des enfants et à l’idée de leur sort dans le cas d’un soulèvement (dont l’échec hante Otto B. Kraus) . elle évoque la mutation des formes messianiques et politiques de l’espoir dans cette imminence de la mort : toute projection dans l’avenir devenant impossible, c’est dans un pur présent que s’affirment les gestes de l’art et de la création, à la manière de rituels et de valeurs absolues, dont fait partie l’humour. C’est là que prend son vrai sens le geste quotidien de Lisa, la jeune fille silencieuse qui couvre le mur de fresques légères et colorées . mais aussi, à côté d’elle, le poème d’Adam Landau, un enfant corrompu par le camp, qui, aidé par Alex Ehren, parvient à exprimer sa violence et gagne le concours de poésie.

 

Citant Otto Dov Kulka, l’historien et auteur de Paysages de la Métropole de la Mort – qui fut l’un des enfants du Kinderblock –, Catherine Coquio s’interroge avec lui sur le choix des éducateurs consistant à "encourager la vie communautaire et à empêcher la désintégration de la société juive pour s’adapter aux conditions nouvelles". En écho au témoignage de Hanna Hofmann-Fischel, ancienne éducatrice du block des enfants, elle souligne le transfert des énergies de l’espoir sioniste propre aux jeunes adultes, vers le présent d’une vie ensemble dans ces formes résiduelles de l’art. Enfin, elle associe à cet entrelacement du leurre et de l’espoir le choix de la fiction qu’a fait l’auteur pour restituer cet univers englouti : mettant en scène plusieurs personnages et plongeant dans les pensées des responsables du block et des madrichim, le roman témoigne de la diversité de leurs ressources, de leurs contradictions et du "théâtre intérieur" par quoi chacun tenta de faire pièce à la déshumanisation nazie.


L’ensemble du livre compose ainsi une méditation sur le rapport différent des enfants et des adultes à la vérité, à l’espoir et à la mort, sur l’aide réciproque qu’ils s’apportèrent malgré les incompréhensions, sur les pouvoirs et les limites de l’idée d’"éducation", enfin sur le sens moral et la valeur pratique des gestes artistiques à l’échelle individuelle et collective.

 


Traduit et publié avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et du Centre national du livre.