Les campagnes de Tunisie et d’Italie : le second front oublié

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Par Benoit Rondeau

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Défilé des troupes alliées dans Bizerte (Tunisie), le 7 mai 1943. © ECPAD/Photographe inconnu

Long épilogue d’un combat qui a opposé les Alliés aux forces de l’Axe en Afrique du Nord. Une lutte acharnée allait s’ensuivre en Italie où les troupes du général Juin devaient s’illustrer au Monte Cassino. Un épisode qui constitue une étape décisive dans la victoire contre le Reich.

Corps 1

Le 8 novembre 1942, les Alliés lancent l’opération Torch et débarquent en Afrique du Nord française. Réagissant prestement, l’Axe parvient à établir une solide tête de pont en Tunisie, en expédiant sur ce nouveau front 175 000 hommes et 550 blindés, entre novembre 1942 et janvier 1943. Cet ensemble constitue la 5.Panzerarmee du général von Arnim. Le 17 novembre, tandis que le sud tunisien tombe sous le contrôle de l’Axe, les premiers contacts sont établis entre les forces françaises de Tunisie et les troupes alliées qui avancent depuis l’Algérie. La première tentative anglo-américaine en direction de Tunis amène les Alliés à 20 km du port mais ils sont stoppés et finalement repoussés, après avoir subi d’importantes pertes. Très vite, les Allemands reprennent l’initiative en repoussant les forces alliées qui subissent de cuisants revers, notamment à Tébourba, en décembre 1942. La première phase de la campagne de Tunisie s’achève de façon décevante pour les Alliés. Il n’est plus question pour Eisenhower de prendre à revers la Panzerarmee de Rommel, laquelle comprend le mythique Afrikakorps, qui bat retraite depuis El Alamein, en Egypte. La campagne va s’éterniser pendant six mois, mettant aux prises des belligérants sur un terrain très montagneux favorisant le défenseur.

 

Tirailleurs marocains à Pont-du-Fahs, mai 1943. © ECPAD
Tirailleurs marocains à Pont-du-Fahs, mai 1943. © ECPAD

Pendant la deuxième phase de la campagne, en janvier-février 1943, l’Axe garde l’initiative en lançant une série de contre-attaques. Les premières opérations, qui visent à s’assurer le contrôle d’importants cols, sont un franc succès. Elles malmènent les forces françaises du 19e corps d’armée du général Koeltz, sous-équipées et mal soutenues par les Américains. Depuis le début de la campagne, l’armée française a perdu plus de 8 000 hommes. Début février, Rommel, enfin parvenu en Tunisie, soumet un plan visant à contraindre les forces alliées à se retirer en Algérie. La 5.Panzerarmee doit frapper à partir du col du Faïd, tandis que l’Afrikakorps attaquera un peu plus au sud. L’offensive est déclenchée le 14 février. Le 20, bousculant un adversaire peu aguerri, les vétérans de Rommel s’emparent de la passe de Kasserine. L’offensive marque toutefois le pas et doit être interrompue avant d’avoir atteint ses objectifs. Les Américains sont néanmoins désorganisés et ont perdu 7 000 hommes, près de 200 chars et autant de pièces d’artillerie, ainsi que des centaines de jeeps, camions et half-tracks. Les directives du haut-commandement italien et la mauvaise volonté du général von Arnim, qui a gardé d’importantes réserves de Panzer, ont empêché les forces de l’Axe de remporter une victoire décisive. Pendant ce temps, dans le sud, la 8thArmy de Montgomery représente une nouvelle menace. Rommel, devenu le chef du Heeres-Gruppe Afrika, constitué de la 5. Panzerarmee et de la 1re armée Italienne (l’ex-Panzerarmee retraitant d’Egypte), est donc contraint de l’attaquer à Médenine, le 6 mars. Au lendemain de cet échec cuisant, il cède son commandement à Arnim et quitte l’Afrique par avion, pour ne plus jamais y revenir.

 

Carte : La Tunisie. © SGA-DMPA/Joëlle Rosello
Carte : la Tunisie. © SGA-DMPA/Joëlle Rosello

 

Les Alliés ont désormais l’initiative jusqu’à la fin des opérations. Au sud, le 16 mars, la 8thArmy se lance à l’assaut de la 1re armée italienne du général Messe qui s’appuie sur les positions de la ligne « Mareth ». Le lendemain, le 2nd US Corps de Patton attaque à son tour et s’empare de Gafsa, puis il reçoit l’ordre de menacer les arrières de l’ennemi en se dirigeant vers Maknassy. Les troupes germano-italiennes offrent cependant une résistance sérieuse et Messe réussit à se rétablir sur l’oued Akarit, avant de se retirer en bon ordre en direction d’Enfidaville. La 8thArmy, après son long périple depuis l’Egypte, a rejoint ses alliés américains, venus de l’autre côté de l’Atlantique. Le 11 avril, la 8thArmy et la 1stArmy, qui opèrent leur jonction à Kairouan, vont pouvoir agir de concert. La grande offensive interalliée qui doit aboutir à la conclusion de la campagne est baptisée « Vulcan ». La situation logistique du Heeres-Gruppe Afrika est alors catastrophique et la supériorité numérique alliée est écrasante (500 000hommes contre 175000). La part la première à l’attaque le 19 avril mais la défense s’avère solide dès le début des opérations. La lutte dans les djebels est acharnée et les soldats germano-italiens, bien armés, se révèlent très combattifs. Cette offensive généralisée, de plus de 20 divisions alliées contre un ennemi affaibli, n’est donc pas parvenue à briser la défense adverse.

 

Carte : Débarquements et progression des Alliés en Italie en 1943. © SGA-DMPA/Joëlle Rosello

Carte : débarquements et progression des Alliés en Italie en 1943. © SGA-DMPA/Joëlle Rosello
 

Il faudra attendre le 6 mai, pour que l’assaut final soit enfin donné avec l’opération « Strike ». Le général von Armin ne peut qu’ordonner à ses deux armées de se replier : la 5.Panzerarmee part vers Bizerte et la 1re armée italienne vers la péninsule du cap Bon. Une résistance sporadique se poursuit pendant quelques jours, puis les redditions se succèdent. Le 10 mai, un détachement de la force L du général Leclerc entre symboliquement à Tunis. Arnim se rend le 11 mai, puis Messe le 13. Les Alliés ont capturé environ 250 000 prisonniers depuis le début de la campagne. Les conséquences de la défaite de Tunisie sont plus graves pour l’Axe que celle de Stalingrad. La fin de l’Italie fasciste est proche. Pour les Allemands, elle signifie la perte de nombreuses unités d’élite. Du fait des pertes subies par les forces de l’Axe en Afrique du Nord, celles-ci seront en nombre insuffisant pour assurer l’inviolabilité de la « forteresse Europe » par le sud. Enfin, l’armée française est de retour au combat avec des effectifs conséquents. La Tunisie aura constitué pour l’armée américaine un terrain essentiel, avant d’affronter la Wehrmacht dans la campagne décisive qui s’ouvrira en Normandie en juin 1944.

 

La campagne d’Italie

Préparée par les états-majors alliés avant même la conclusion de la campagne de Tunisie, l’invasion de la Sicile par les Alliés le 10 juillet 1943 – l’opération « Husky » – met l’Italie en première ligne des opérations militaires. Ce revers provoque la chute de Mussolini, qui survient le 23 juillet. Début août, la difficile victoire alliée en Sicile est toutefois bien amère. Succès stratégique allié, elle n’en est pas moins un succès tactique allemand retentissant. Commencée dès le 11 août, l’évacuation des forces de l’Axe vers la Calabre permet le franchissement du détroit à 110 000 soldats. Le 9 septembre 1943, les Alliés débarquent à Salerne. Radio-Rome annonce la reddition inconditionnelle de l’Italie. Les Allemands ne sont pas pris au dépourvu et l’opération « Achse » – invasion et désarmement de l’Italie – est aussitôt déclenchée. La Wehrmacht occupe les trois quarts du pays et Mussolini, libéré, a reconstitué une république fasciste à Salo. L’Axe ne s’est donc pas complètement effondré en Méditerranée. De précieuses divisions, dont de nombreuses unités d’élite, sont alors déployées par les Allemands en Italie. En mai 1944, on y dénombre 26 divisions allemandes et 6 divisions italiennes fascistes. Des effectifs conséquents : 450 avions, 450 chars, 360 000 combattants, répartis dans les 17 divisions qui se trouvent mobilisées sur le front. Après l’échec de la contre-attaque sur Salerne, les Allemands réussissent une retraite qui constitue un modèle du genre. Hitler, dont l’aversion pour tout abandon de terrain à l’ennemi est bien connue, est convaincu par le général Kesselring (nommé commandant en chef en Italie) de la possibilité d’arrêter les Alliés sur la ligne « Gustav », qui s’étire entre Ortona et l’embouchure du Garigliano.

 

Montée en ligne des Tirailleurs du 6e RTM sur le front français d’Italie, près du village de Vitticus, 24 février 1944. © ECPAD
Montée en ligne des Tirailleurs du 6e RTM sur le front français d’Italie, près du village de Vitticus, 24 février 1944. © ECPAD

 

La pièce maîtresse de cette ligne est constituée par le massif du Monte Cassino. Au sud de cette ligne, des rivières et des crêtes offrent des lignes de défenses parallèles entre elles et perpendiculaires à l’axe d’avancée des forces alliées. Comme les montagnes tunisienne et sicilienne, la ligne « Gustav » constitue un véritable cauchemar pour les troupes alliées qui piétinent devant les défenses allemandes, entre décembre 1943 et mai 1944. Quatre batailles sont livrées pour enfoncer le verrou de Cassino (105 000 pertes alliées contre 80 000 pour les Allemands), le débarquement à Anzio (21 janvier 1944) sur les arrières allemands ne débouchant malheureusement pas sur la percée tant espérée. À la surprise de nombreux observateurs, la bataille est remportée à Cassino, en mai 1944, grâce à l’intervention décisive des troupes françaises du général Juin. Avec audace, le corps expéditionnaire français enlève de puissantes positions défensives. De l’impressionnant observatoire de Monte Majo, où est hissé un immense drapeau tricolore, les Français peuvent diriger le tir de près de 400 pièces d’artillerie. Le soir du 13 mai, alors qu’Américains et Britanniques piétinent, la ligne Gustav est rompue dans le secteur français.

 

Le général Juin et les généraux alliés Clark et Alexander à Sienne, 19 juillet 1944. © ECPAD

Le général Juin et les généraux alliés Clark et Alexander à Sienne, 19 juillet 1944. © ECPAD

 

Malgré la fatigue provoquée par deux jours d’âpres combats, les Français partent à la poursuite de l’ennemi qui bat en retraite. Risquant d’être pris à découvert, les défenseurs du Monte Cassino sont donc contraints de se replier à leur tour. L’allant et l’efficacité des troupes françaises, qui ont à cœur d’effacer l’humiliante défaite de 1940, sont une surprise pour les Allemands. Kesserling ne peut s’empêcher de reconnaître la qualité des troupes du général Juin. Cependant, si les Américains entrent dans la « Ville Eternelle » le 4 juin, l’armée allemande n’est pas détruite et la campagne d’Italie est loin d’être finie. Les Alliés sont, une nouvelle fois, bloqués à la fin de l’été sur une formidable ligne de défense : la ligne « Gothique ». En 1945 toutefois, le Reich est aux abois et ne peut plus faire face à l’énorme machine de guerre alliée qui le détruit inexorablement de toute part. Le front italien s’effondre à son tour et le 2 mai, les forces armées allemandes en Italie capitulent. Les armées alliées ont donc finalement gagné cette difficile et coûteuse campagne d’Italie, un front secondaire qui n’en a pas moins nécessité des moyens considérables et dont l’impact sur l’évolution de la guerre n’est pas à négliger. Outre la diversion d’importantes forces allemandes vers le sud, le succès d’« Overlord » tient en partie à l’expérience acquise par les forces alliées en matière d’opérations amphibies et aéroportées au cours des débarquements et des parachutages d’Afrique du Nord, de Sicile, de Salerne et d’Anzio.

Par Benoit Rondeau, historien

 in la revue Les Chemins de la Mémoire n°236, mai 2013.