Jean Jaurès, première victime de la guerre

Chapeau

Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès est assassiné par un nationaliste. La mort du leader socialiste, figure emblématique du pacifisme, a pourtant été suivie du ralliement de la gauche française à l'"Union sacrée". Son enterrement, le 4 août 1914, coincide avec le début du conflit armé. Jaurès est mort, la guerre commence... 

Jean Jaurès. © SHD
Texte

« Ils ont tué Jaurès ! »

Lorsque les Français apprennent l’assassinat de Jean Jaurès, ils ne peuvent qu’associer cette nouvelle, qui fait l’objet d’une annonce officielle du gouvernement, à la guerre dont l’affiche blanche de la mobilisation, le 1er août, leur confirme l’imminence. "Ils ont tué Jaurès !" Quoique légendaire - ou parce que légendaire -, la phrase s’est imposée car elle résume bien le sentiment dominant dans le peuple : il ne peut s’agir seulement de l’acte d’un criminel déséquilibré, c’est une force collective qui a armé sa main, la haine accumulée depuis longtemps contre un homme qui avait dénoncé tour à tour l’égoïsme des classes dirigeantes, les dangers du nationalisme et du militarisme, et les paresses d’une diplomatie trop visiblement résignée à la guerre.

Un contexte de violence en politique

Jaurès lui-même et ses proches n’ignoraient pas les risques que lui faisaient courir les efforts qu’il avait faits pour s’opposer, en 1913, à l’adoption de la loi des trois ans, puis, depuis l’attentat de Sarajevo, à la mise en marche de la machinerie des alliances. S’être installé pour dîner au café du Croissant, à une table visible de la rue dont il n’était séparé, en raison de la chaleur, que par un rideau tiré devant la fenêtre ouverte, paraît rétrospectivement bien imprudent.

On n’oubliera pas, cependant, ce qu’avaient alors de relativement ordinaires des tendances ou des faits qui peuvent surprendre les Français d’aujourd’hui.

La violence des attaques dans la presse était le lot quotidien des hommes politiques de premier plan. Quelques mois plus tôt, on le sait, Henriette Caillaux avait tué le directeur du Figaro, Gaston Calmette, responsable à ses yeux de la campagne de dénigrement dont son mari était victime. Elle venait d’être acquittée, le 28 juillet, comme le sera Raoul Villain pour l’assassinat de Jaurès en 1919. L’existence d’un commanditaire caché n’a jamais pu être prouvée, mais pas davantage l’impossibilité d’une telle éventualité. Le plus probable reste l’acte isolé, qui s’inscrit cependant dans le contexte politique de l’époque.

Jaurès, symbole de "l'Union sacrée"... et du pacifisme

Trois caractères distinguent le climat des jours suivants. L’émotion est immense, mais l’heure est à la gravité, au recueillement, non au débordement de la colère - non à la mobilisation contre la guerre, que Jaurès avait présentée, le 25 juillet, dans son discours de Vaise, le dernier qu’il ait prononcé en France, comme la dernière « chance pour le maintien de la paix », mais à la mobilisation tout court.

C’est elle qui explique que Paris soit « à demi désert », selon le compte rendu de L’Humanité, le 4 août, jour de ses obsèques.

Un cortège de 12 000 à 15 000 personnes accompagne sa dépouille vers la gare d’Orsay, d’où elle doit partir pour rejoindre sa dernière demeure, le cimetière d’Albi. La préfecture de police estimera à 30 000 le nombre des manifestants contre l’acquittement de Villain le 6 avril 1919, et L’Humanité à plus de 300 000. Ce même 4 août, dans son message aux deux Chambres, le président de la République Raymond Poincaré proclame que, devant l’agression faite à leur pays, auquel l’Allemagne, la veille, a déclaré la guerre, rien ne viendra briser « l’union sacrée » entre tous les Français.

Jaurès mort ne peut qu’être enrôlé dans ce mouvement général de ralliement à l’effort de guerre. Dans le discours qu’il prononce à ses obsèques, le secrétaire général de la CGT Léon Jouhaux l’annonce : "Notre volonté fut toujours d’agrandir les droits populaires, d’élargir le champ des libertés. C’est en harmonie avec cette volonté que nous répondons « présent » à l’ordre de mobilisation." Il a fallu l’allongement de la durée de la guerre, que personne n’imaginait alors, pour que Jaurès redevienne le pacifisme incarné et puisse devenir, peu à peu, le symbole républicain, socialiste et humaniste, auquel la France d’aujourd’hui semble profondément attachée.


Auteur
Jean-François Chanet, ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé d’histoire, professeur des universités à l’Institut d’études politiques de Paris

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Bibliographie :

Oeuvres de Jean Jaurès, t.8, Défense républicaine et participation ministérielle, édition établie par Maurice Aghulon et Jean-François Chanet, Paris, Fayard, 2013.

Jean Jaurès, Gilles Candar et Vincent Duclert, Pris, Fayard, 2014.

 

Article en ligne :

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