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Représenter la guerre au cinéma

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Entretien avec Gabriel le Bomin, réalisateur et scénariste

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Gabriel Le Bomin sur un tournage. © Droits réservés

Réalisateur et scénariste français, Gabriel Le Bomin a donné naissance à nombreux films sur les conflits contemporains et les hommes qui s’y sont illustrés, comme De Gaulle, sorti en 2020, avec Lambert Wilson et Isabelle Carré. Il est également à l’origine de documentaires historiques, tels Guerre d’Algérie, la déchirure, Collaborations ou encore Cent jours.

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Des "Fragments d’Antonin" à "Nos patriotes", en passant par "Le Puits" ou "L’Occupant", la guerre est omniprésente dans votre oeuvre. Comment l’expliquez-vous ?

Au-delà de la guerre, du film de "bataille", ce que ces fictions abordent c’est la façon dont les conflits affectent les trajectoires personnelles, assujettissent les destins et mettent les personnages en position d’être confrontés à des événements plus grands que leur vie. Je crois que c’est cela qui me touche particulièrement : la façon dont l’intime, l’épique et le tragique se conjuguent en chaque individu. Ce sont les moments qui précèdent la guerre ou lui succèdent : le passage du temps de paix au temps de guerre et inversement. La complexité de ces moments est un espace passionnant pour épanouir de la fiction. Des Fragments d’Antonin, mon premier film, qui interroge sur la capacité de l’homme à accumuler de la violence, au dernier à ce jour, De Gaulle, qui doit faire un choix décisif, c’est finalement ce chemin que j’essaie d’explorer.

Peut-on mettre en rapport cet intérêt pour les conflits contemporains avec votre passage par le Service cinématographique des Armées (SCA) ?

Mon passage, à l’époque, comme appelé du contingent à l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense [ndlr : actuelle dénomination du SCA] a certainement été, à cet égard, déterminant. Il m’a permis d’aborder un univers, une culture que je ne connaissais pas : l’armée et son histoire. De plus, j’ai eu la chance de pouvoir fréquenter les archives de l’établissement concernant tous les conflits, de les travailler et de m’en nourrir.

"Combien de temps faut-il pour construire un homme, combien de temps faut-il pour le détruire ?". Cette question, qui hante le soldat Antonin dans votre premier long métrage, revient comme un leitmotiv dans le film qui lui est consacré. Pourquoi choisir ce prisme de la psyché humaine pour traiter de la guerre ?

En travaillant sur des images d’archives du Service de santé des Armées, il y a plusieurs années, j’ai été littéralement frappé par celles montrant les blessés psychiques de la Grande Guerre. Les dates de ces prises de vue médicales (1919, 1920, 1921…) prouvaient que ces hommes étaient demeurés fixés dans la période de la guerre : recroquevillés, tremblants, hagards, abattus… Ces images nous racontent finalement, sans la montrer frontalement, l’ahurissante violence de la guerre des tranchées. Quand j’ai commencé à tourner autour d’un sujet lié à ce conflit, j’ai évidemment repensé à ces témoignages visuels et donc à ce sujet. Il n’avait jamais été abordé au cinéma. Je me suis dit qu’il pouvait être passionnant de raconter le hors-champ, l’avant de ces images, la mécanique du traumatisme…

 

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Gabriel Le Bomin sur un tournage. © Droits réservés

 

À partir de là, j’ai essayé d’imaginer le destin d’un personnage dont nous remontons l’histoire pour comprendre comment il en est arrivé à ce point de rupture. Et le début du film nous apprend que ce personnage, Antonin Verset (interprété par Grégori Derangère), était instituteur, que tout son être était voué à l’éducation, à la formation, à la transmission. Ainsi la mobilisation, le fait de devenir soldat, même s’il en soutenait la cause patriotique, le plongeait dans un premier conflit moral : tuer. Le film s’est ensuite construit par strates, par "fragments" : les cinq rencontres qui, dans la période de la guerre, ont amené Antonin jusqu’au point de rupture…

Je pense aussi que les films d’histoire sont à la fois des entreprises de reconstitution fidèles du passé et, en même temps, le reflet de l’époque qui pense et produit ces oeuvres. La fiction, à ce titre, offre toujours un miroir à la société. Elle révèle l’imaginaire d’une collectivité à un moment donné. Et le film d’histoire n’y échappe pas. La présence du prisme psychologique, propre à notre époque, se retrouve donc être un élément central dans le récit de mon film.

Vous êtes également à l’origine de documentaires historiques, dont un qui traite de la guerre d’Algérie. Peut-on restituer des faits de manière factuelle, pédagogique et scientifique tout en laissant une place à l’humain ?

C’est une question centrale quand on aborde un documentaire. Comment conserver l’objectivité propre à ce genre ? Choisir une image, l’associer à une autre, y coller un commentaire, une musique… tout cela relève de la subjectivité. Il faut donc être très rigoureux, chercher à dire l’histoire sans chercher à confronter les souvenirs et les ressentis. Les mémoires, particulièrement sur la guerre d’Algérie, sont douloureuses de toutes parts. C’est par l’exposition objective des faits, l’explication des causes et de leurs effets, mais aussi le point de vue accordé à toutes les parties du conflit que l’on peut tendre vers cette neutralité narrative. Ce chemin de crête, j’essaie de le tenir sur tous les sujets documentaires que j’aborde. C’est très intéressant, notamment sur les documentaires politiques, d’explorer les faits de la façon la plus distante possible. La fiction, elle, permet de s’appuyer sur cette rigueur documentaire mais d’y épanouir aussi une subjectivité, une empathie ou une antipathie avec tel ou tel personnage. Elle permet de creuser le réel, d’y faire entrer de l’imaginaire et permet d’interpréter le fait, de s’intéresser à l’anecdotique pour mieux révéler les personnages. C’est pour cela que j’aime circuler entre ces deux genres.

 

La rédaction