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23 octobre 1983 : l’attaque du poste Drakkar à Beyrouth

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Par Dominique Guillemin, historien au Service historique de la défense (SHD)

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Le 23 octobre 1983, 58 soldats français, tous membres des 1er et 9ème régiments de chasseurs parachutistes et présents à Beyrouth dans le cadre d’une force multinationale de sécurité, trouvent la mort lors de la destruction du poste «Drakkar», nom donné à l’immeuble où ils étaient stationnés depuis moins d'un mois.

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En juin 1982, l’armée israélienne envahit une nouvelle fois le sud du Liban, jusqu’à Beyrouth, pour tenter d’éliminer les fedayin de l’organisation de libération de la Palestine (OLP). Déjà engagée dans la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), l’armée française participe durant l’été à l’évacuation des combattants palestiniens par voie maritime vers l’Algérie ou la Tunisie.

Mais la dégradation de la situation sécuritaire consécutive à l’assassinat de président Gemayel, les massacres dans les camps de réfugiés de Sabra et de Chatila, et l’explosion de la violence à Beyrouth conduisent à la mise en place d’une nouvelle mission de maintien de la paix, la Force multinationale de sécurité à Beyrouth (FMSB). Celle-ci est conduite, de septembre 1982 à mars 1984, par trois contributeurs principaux : la France et l’Italie (2 000 hommes chacun environ), les États-Unis (1 800 Marines), rejoints en mars 1983 par le Royaume-Uni (une centaine d’hommes). Leur rôle est, d’une part, d’aider le gouvernement libanais à restaurer sa souveraineté face aux factions qui divisent le pays et à l’armée syrienne présente sur son territoire et, d’autre part, d’assurer la protection de la population civile.
   

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Un parachutiste, équipé d'un fusil de précision, assure le poste de sentinelle au poste Drakkar.
© Joël Brun/ECPAD/Défense


Sous le nom d’opération Diodon, la composante française de la FMSB occupe d’abord une quarantaine de postes dans les quartiers ouest et est de la capitale libanaise, au milieu de la population. Mais le 17 avril 1983, le retrait sans avertissement de l’armée israélienne crée un vide que l’armée libanaise ne peut combler ; les milices pro-syriennes occupent alors le terrain, et les combats reprennent de plus belle. Exposés à des attentats ou des tirs de harcèlement, les postes français sont finalement réduits en nombre pour faciliter leur défense, illustrant ainsi l’incapacité de la force multinationale à sécuriser la ville. La présence occidentale au Liban est en fait rejetée par Damas et Téhéran qui considèrent ce pays comme faisant partie de leur zone d’influence ; Américains et Français sont d’autant plus exposés à leurs attaques qu’ils sont considérés par l’Iran comme des adversaires stratégiques sur d’autres théâtres. À partir du mois d’août, l’artillerie syrienne bombarde les positions de la FMSB ainsi que l’ambassade de France à Beyrouth, causant plusieurs victimes. Le 22 septembre, la mort de trois légionnaires provoque un raid de rétorsion de l’aéronavale dont les appareils détruisent une batterie d’artillerie syrienne.

C’est dans ce contexte de montée aux extrêmes que la FMSB subit deux attentats de très grande ampleur. Le 23 octobre, un camion-suicide portant plusieurs centaines de kilos d’explosif force l’entrée du camp des Marines américains et explose, faisant 241 tués. Quelques minutes plus tard, une attaque similaire s’en prend à l’immeuble Drakkar où est posté la 3e compagnie du 1er régiment de chasseurs parachutistes, commandée par le capitaine Thomas, et un détachement du 9e régiment de chasseurs parachutistes. Malgré le tir des sentinelles et les chicanes disposées dans la rue, le véhicule percute la base du bâtiment de huit étages qui, soufflé par l'explosion, s'effondre, provoquant 62 morts, dont 58 soldats français, et 15 blessés.
 

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Recherche des victimes de Drakkar, Beyrouth.
© Joël Brun/ECPAD/Défense
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L’attentat a été revendiqué par un groupe inconnu, le « Jihad Islamique », mais les services de renseignement français et américains considèrent que le commanditaire en est le gouvernement iranien agissant par l’intermédiaire de mouvements chiites radicaux libanais. Paris décide alors de riposter en ciblant une caserne située à Baalbek, dans la plaine de la Bekaa, servant de camp d'entraînement aux milices pro-syriennes. Le 17 novembre 1983, huit Super-Etendard partis du porte-avions Clemenceau, au large du Liban, bombardent la caserne et la détruisent. La réussite tactique de ce raid, effectué malgré des tirs de missiles sol-air, est tempérée par l’information que la caserne aurait été auparavant vidée de ses occupants, peut-être du fait d’une fuite.

Le 21 décembre 1983, un autre attentat au camion-suicide vise le poste Frégate du 3e régiment parachutiste d'infanterie de marine, causant un mort et une quarantaine de blessés. À ce stade, les pays contributeurs de la FMSB prennent acte de leur incapacité à imposer une désescalade et décident d’évacuer leurs forces. Les soldats français quittent Beyrouth en mars 1984, salués en ces termes par le président de la République, François Mitterrand : « la mission pour laquelle ils sont là a été remplie. (…) Nous ne pouvons pas être un des facteurs intervenant dans ce qui est une guerre civile ».
 

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Cérémonie dans la cour d'honneur des Invalides.
© Pierre Bideault, Roland Pellegrino, François-Xavier Roch/ECPAD/DEFENSE


L’attaque du Drakkar a laissé une empreinte profonde dans la mémoire des combattants de la « 4e génération du feu », celle des opérations extérieures. Dès le lendemain de l’attaque, François Mitterrand et le ministre de la Défense, Charles Hernu, se rendent sur place pour témoigner de leur soutien au contingent français. Le 2 novembre 1983, un hommage national aux 58 militaires disparus lors de l’attentat du Drakkar se tient aux Invalides en présence du président de la République qui décore à cette occasion les victimes de la Médaille militaire à titre posthume. Une deuxième cérémonie a ensuite lieu à Pau où est érigée une stèle rassemblant quelques vestiges de l'immeuble Drakkar et un clairon écrasé de la 3e compagnie. Le 9 décembre 1983, les 58 militaires sont déclarés « Morts pour la France ».

À ce jour, l’attaque du Drakkar reste la plus meurtrière subie par les armées françaises en opération extérieure.

 

Dominique Guillemin, historien au Service historique de la défense (SHD)


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