14 Juillet

Presque tous les pays ont une fête nationale, choisie généralement le jour d'un anniversaire jugé particulièrement décisif et solennel, et rien n'est plus révélateur que les choix opérés et leurs éventuelles variations dans le temps.

 

Les coulisses du défilé 2018 | Dossier spécial en lien

 

Prise de la Bastille, tableau de Jean-Pierre Houël (1735-1813). Source : domaine public

En France, le 14 juillet rappelle le passage de la monarchie à la république et symbolise l'union fraternelle de toutes les parties de la France et de tous les citoyens français dans la liberté et l'égalité. Incarnation de l'unité nationale, il associe aujourd'hui la solennité des défilés militaires et la convivialité des bals et des feux d'artifice.

 

 

14 Juillet 1789 : La Prise de la Bastille

 

"-Mais c'est une révolte ? -Non, Sire, c'est une révolution !"

Breteuil à Louis XVI

 

L'histoire du 14 juillet commence bien sûr avec la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789. Les émeutiers, se sentant menacés par les troupes du roi, viennent chercher à la Bastille des armes et s'emparent de la prison, symbole du pouvoir absolutiste. Le 14 juillet 1789 marque la première manifestation du peuple français pour conquérir sa liberté et son émancipation civique. Mais les révolutionnaires ne s'arrêtent pas là ; à travers la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, ils rendent la Révolution universelle.

 



Fête de la fédération panorama. Source : domaine public

 

14 Juillet 1790 : Fête de la Fédération

 

Le 14 juillet 1790, la Fête de la Fédération, a une importance symbolique comparable à celle de 1789. Ce premier anniversaire célébré au Champ de Mars en présence du roi Louis XVI, réunit 300 000 représentants venus de la France entière. Tous prêtent serment "à la nation, à la loi et au roi." La fête est surtout une aspiration à une unité nouvelle et à la refonte de la Nation, fondées sur les valeurs de 1789, et la Déclaration des Droits de L'Homme et du Citoyen.

 

 

La Révolution et le monde

 

La Révolution française suscite une vague de réactions à travers le monde. Pour la première fois, l'Homme est mis en avant et c'est dans cette perspective que l'on construit la nouvelle République. Dans les colonies, la Déclaration des Droits de l'homme implique l'émancipation et l'abolition de l'esclavage. En Europe, elle signifie l'ouverture d'une ère nouvelle d'émancipation. La conquête napoléonienne, malgré ses excès, a également propagé en Europe les idées de liberté et d'égalité, du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

 

La Victoire politique du 18 Brumaire (novembre 1799), les grandes victoires militaires du printemps 1800, permettent au Premier consul de concevoir le 14 juillet comme une fête de la concorde et de la conciliation. Le 14 juillet 1799 n'est plus la journée de la "liberté" mais est rebaptisée celle de la concorde. En 1800 la garde consulaire défile des Tuileries au Champ de Mars. Elle fête non pas la prise de la Bastille mais le 10e anniversaire de la Fédération, axé autour de l'armée républicaine victorieuse. 1801 voit le premier changement de rive des festivités du 14 juillet. Elles ne se déroulent plus au Champ de Mars mais entre la Concorde et l'extrémité des Champs Elysées. En 1802, le 15 août devient la fête privilégiée, fête de la "Saint Napoléon", célébrée par un Te Deum à Notre Dame. S'en suivent des 14 juillet de moins en moins importants, et en 1805, le 14 juillet n'est même plus commémoré.



La Restauration

 

Après 1814, les Bourbons restaurés interdisent le 14 juillet tout en garantissant dans la charte les conquêtes sociales de la Révolution. La symbolique monarchique s'appuie sur la fête de Saint-Louis, le 25 août, et sur le mythe d'Henri IV. Les opposants à la monarchie, républicains, libéraux et bonapartistes se réfèrent toujours, quant à eux, au 14 juillet.

 

Les Trois Glorieuses (27-28-29 juillet 1830) et la Révolution de février 1848 s'inscrivent dans un même mouvement révolutionnaire européen, national et libéral. L'expression "États-Unis d'Europe" apparaît à ce moment là chez Victor Hugo qui déclare en 1850: "Un jour viendra où l'on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d'Amérique et les États-Unis d'Europe, se tendant la main par-dessus les mers"

 

La IIIe République et le 14 juillet 1880

 

Ce n'est véritablement que sous la IIIe République, en 1880, que le 14 juillet devient notre fête nationale. Après de longs débats et malgré l'opposition tenace de leurs adversaires, les Républicains décident de l'adoption de la date qui manifeste symboliquement le rattachement de la IIIe République à l'époque de la Révolution française, et consacre le régime. "Article unique. - La République adopte le 14 juillet comme jour de fête nationale annuelle."

 

 

La remise des nouveaux drapeaux aux divers corps de troupe le 14 juillet 1880. Source : Musée de l'Armée

 



Le 14 juillet 1880 permet aux Républicains de conjuguer référence à la Révolution française et patriotisme (remise des drapeaux à l'armée). La période qui suit est celle où la France refait ses forces militaires pour résister à l'Allemagne et, pour certains, préparer la revanche. Les différences politiques s'estompent peu à peu sans perdre de leur acuité lors de certaines crises (crise du boulangisme, affaire Dreyfus).

 

Les 14 juillet de cette fin de siècle sont parmi les plus somptueux que la France ait connus. La revue militaire, tenue à Longchamp devient peu à peu le clou de la cérémonie. Les rues des villes sont pavoisées de drapeaux, bals populaires et feux d'artifices terminent les festivités. Pendant cette période, des événements symboliques doivent être notés : en 1889, par exemple, le centenaire de la Révolution française est célébré, se conjuguant avec le succès de l'exposition universelle. La construction de la Tour Eiffel perpétue ce souvenir.

 



 L'avant-1914

 

À la veille de la Première Guerre mondiale, malgré des différences et oppositions idéologiques qui perdurent (émergence du mouvement socialiste notamment) une certaine unanimité nationale se fait progressivement. La France républicaine, fière de son passé et de l'oeuvre de relèvement entreprise depuis une quarantaine d'années, affronte l'épreuve qui vient dans un esprit de cohésion nationale.



1914-1918 Le 14 juillet et la Première Guerre mondiale

 

La Grande Guerre montre que la France se bat quasi unanimement pour la défense de la patrie, inséparable pour beaucoup de Français de celle de la République. Les soldats qui partent pensent que c'est pour la dernière fois qu'un cataclysme se déclenche. Charles Péguy, qui tombe en septembre 1914, écrit, à son départ pour le front : "Je pars, soldat de la République, pour le désarmement général et la dernière des guerres".

 

Beaucoup de mobilisés français partent avec l'idée (partagée par leurs adversaires) d'une guerre courte. La réalité du conflit montre qu'il n'en est rien. Dans ce contexte, les 14 juillet de la Grande Guerre sont l'expression de la France en arme qui, dans l'union sacrée, se défend contre l'envahisseur. Dans ce combat pour la République, le souvenir de l'An II et des grands ancêtres est rappelé, notamment le 14 juillet 1915, marqué par le transfert des cendres de Rouget de Lisle aux Invalides, aux cotés de Napoléon, dans le caveau des Gouverneurs. La procession part de l'Arc de Triomphe, descends les Champs-Élysées et traverse la Seine jusqu'au Invalides. Ce 14 juillet est également marqué par le transfert du coeur de Gambetta au Panthéon.

 

Après l'Armistice du 11 novembre 1918, le principal traité de paix qui conclut quatre années de guerre mondiale est signé à Versailles le 28 juin 1919. L'humiliation de 1871 est ainsi symboliquement "lavée". De plus, il est décidé que le 14 juillet 1919 sera le défilé de la victoire.

 

 

Les fêtes de la Victoire à Paris - 14 juillet 1919 - Le défilé - place de la Concorde. Source : carte postale

 



La fête de la Victoire

 

"Qui a vu ce jour a vécu" Clemenceau au maréchal Pétain, le soir du 14 juillet 1919

 

Le 14 juillet 1919, l'armée française défile accompagnée par les détachements des armées alliées. À la tête du défilé, deux hommes symbolisent cette victoire : les maréchaux Joffre et Foch. L'un et l'autre rappellent en effet la volonté de la France de résister à l'invasion et de se battre jusqu'à la victoire.

 

 

Les fêtes de la Victoire à Paris - 14 juillet 1919 - Les Maréchaux Joffre et Foch. Source : carte postale

 



L'administration des Beaux-arts, chargée de la décoration, transforme l'Axe Concorde-Étoile en une Voie Triomphale, avec une mise en scène "à l'antique", urnes embrasées dédiées aux villes martyres et coqs gaulois perchés sur des cascades de canons allemands, mats, oriflammes, écussons, pylônes, guirlandes de feuillage... Ce défilé met à l'honneur mille mutilés de guerre, symboles des sacrifices consentis par le peuple français. Ensuite, toutes les armées alliées défilent dans l'ordre alphabétique, dans une procession qui durera trois heures. L'armée française, menée par Pétain, clôt le défilé.

 

Pour les participants et les spectateurs qui représentent bien l'opinion des Français, ce jour là la France veut, par delà les sacrifices et la dureté du combat qui marque durablement la patrie dans sa chair et dans son esprit, souligner le triomphe de la République démocratique sur la tentative d'asservissement de l'empire allemand.

 

 

Les fêtes de la Victoire à Paris - 14 juillet 1919 - Le défilé - Les chars d'assaut. Source : carte postale

 



L'entre-deux guerres

 

Entre les deux guerres, la France victorieuse est en proie aux désillusions. Les pertes de la guerre ont marqué le peuple français. Le patriotisme se conjugue donc avec un esprit pacifique, voire pacifiste. Dans le même temps, la prospérité qui se mue en crise économique et les périls qui renaissent en Europe divisent, parfois gravement, les Français. Certains rejettent les idées de 1789 tandis que d'autres retrouvent la force du passé révolutionnaire. La gauche française réaffirme alors avec force les sources de la démocratie et de la République.

 

Le 14 juillet 1936, c'est la liesse victorieuse pour le front populaire qui vient de signer les accords de Matignon. Place de la Nation, Daladier salue "nos grands ancêtres qui, par leur sacrifice, conquirent le droit d'inscrire aux frontières françaises : Ici commence le pays de la Liberté !"

 

Le 14 juillet 1939, célèbre le 150e anniversaire de la prise de la Bastille. Face au péril extérieur, la France célèbre le 14 juillet comme le symbole de l'unité nationale dans l'illusion de voir défiler "la plus belle armée du monde."

 

Dans un message adressé à la France ce 14 juillet 1939, le Président de la République, Albert Lebrun, évoque les leçons de la Fédération : "Puisse cette grande évocation nous donner la ferme volonté de défendre la patrie de toutes nos forces, de maintenir et de transmettre à nos enfants la liberté et l'égalité, de demeurer enfin étroitement et fraternellement unis dans la grande communauté libre, généreuse et forte..."

 



1940-1945 :de l'abîme à la liberté retrouvée

 

La défaite de la France en 1940 fournit l'occasion à certains, dans un climat de désarroi, de remettre en cause radicalement la République et les valeurs qu'elle porte. Le gouvernement du maréchal Pétain ramène le 14 juillet 1940 à un recueillement pour les deuils de la nation.

 

L'État français qui s'instaure sous l'autorité de Pétain fonde sa révolution nationale sur les devoirs et la hiérarchie. Ce régime s'accommode de la défaite et de l'abaissement national qu'il croit définitifs. Son but est de refaire une France idéale se rattachant au passé antérieur à 1789 tout en acceptant de s'intégrer à l'Europe nazie.

 

On assiste alors à une transformation radicale du répertoire symbolique de la Nation. Travail Famille Patrie remplace Liberté Egalité Fraternité. Le casque gaulois remplace le bonnet phrygien et la francisque le faisceau des licteurs sur les timbres et les médailles officielles.

 

En revanche, le général de Gaulle appelle à la continuation de la lutte. "Le 14 juillet 1940 ne marque pas seulement la grande douleur de la patrie. C'est aussi le jour d'une promesse que doivent se faire tous les Français par tous les moyens dont chacun dispose, résister à l'ennemi, momentanément triomphant, afin que la France, la vraie France, puisse être présente à la victoire" De Gaulle dépose une couronne à la statue du maréchal Foch, à Londres, et passe en revue les premiers contingents des Forces Françaises Libres.

 

 

Londres, le 14 juillet 1940, le général de Gaulle passe en revue les premiers engagés volontaires de la France libre. Source : SHD

 


Pour lui, la France a simplement perdu une bataille. La guerre est une guerre mondiale. Le général veut rétablir l'indépendance et la grandeur de la France. Ce combat, d'abord national, intègre la lutte pour les valeurs de liberté et de fraternité qui sont celles de la République. Pour le général de Gaulle, celle-ci n'a jamais cessé d'être et le régime de Vichy est donc nul et non avenu. Les résistants s'inscrivent eux aussi dans la tradition des luttes de la nation opprimée et des valeurs de dignité humaine face à l'oppression et au régime nazi, négateur de tout humanisme. Pendant l'occupation, les 14 juillet, spécialement en 1943 et 1944, sont l'occasion de grandes manifestations populaires pour la victoire et la liberté.

 

La victoire de 1945

 

"Plus que jamais fête nationale puisque la France y fête sa victoire, en même temps que sa liberté"

Général De Gaulle, 1945

 

Le 14 juillet 1945 est célébré par trois jours de réjouissances civiques. On célèbre avec solennité la veillée du 13 juillet. Un splendide éclair de lumière jaillit sous l'Arc de triomphe.

 

 

Célébration du 14 juillet : le matin. Paris. Voitures à chenillettes place de la Bastille. Photo MINDEF/SGA/DMPA
 

 

Ce 14 juillet, aussi mémorable que celui de 1919, permet d'asseoir définitivement le triomphe de la démocratie sur la dictature nazie. Tout au long du parcours, des milliers de personnes acclament les Français et leurs alliés anglais et américains. Le cortège se déplace de la place de la Nation à celle de la Bastille puis à l'Arc de Triomphe. Les troupes sont alors passées en revue par le général de Gaulle. C'est dans ce contexte que les journaux évoquent la fête de la fédération comme la "fête de la première résistance".

 

 

Célébration du 14 juillet, à 15h00. Fête aérienne à Longchamp. Source : MINDEF/SGA/DMPA

 

 

La IVe République

 

Sous la IVe République, le 14 juillet est toujours célébré comme la fête de la liberté et de l'émancipation mais aussi comme la fête de l'armée, alors engagée dans les deux guerres nées de la tragédie du processus de décolonisation. En effet, face à cette question, la France est divisée : certains craignent et condamnent les prises de position anti-colonialistes qui leur paraissent constituer un "bradage" de l'Empire et de la grandeur de la France face à la "subversion communiste", tandis que d'autres, rappelant les valeurs émancipatrices de la Révolution française, symbolisée notamment par le 14 juillet, souhaitent la fin de ces guerres coloniales et l'indépendance des peuples colonisés.

 

La Ve République

 

L'instabilité gouvernementale provoquée par la guerre d'Algérie amène le retour au pouvoir du général De Gaulle et la fondation de la Ve République.

 

Les 14 juillet 1958 et 1959 veulent éblouir. La France, tout en étant alliée des États-Unis, veut affirmer son identité et son indépendance. Ces 14 juillet seront les premiers dans lesquels la France fera défiler ses armes lourdes. Le défilé devient une vitrine pour montrer la puissance militaire française.

 

La fête nationale revêt dès lors une forme politique opposant les partis de gauche à ceux de droite. Deux célébrations se chevauchent, un 14 juillet gaulliste et un autre anti-gaulliste. Ces deux 14 juillet de 1958 et 1959 se réfèrent au passé de la fête nationale. La droite comme la gauche se réclame du "mythe" du 14 juillet. Ainsi, d'un côté, on se réfère à 1789 et 1936 pour combattre le pouvoir gaulliste. De l'autre, à 1789 et surtout à la Fédération pour provoquer le rassemblement des citoyens autour du chef de l'État.

 

Le président Giscard d'Estaing essaie de retrouver symboliquement certaines traditions du 14 juillet notamment en reprenant le parcours du défilé Bastille-République.

 

L'arrivée de François Mitterrand à la présidence de la République en 1981 puis surtout la célébration du bicentenaire de la Révolution française de 1789 redonne au 14 juillet un esprit de renouveau en exaltant les valeurs fondatrices qui, parties de France, sont aujourd'hui revendiquées par l'Europe en construction et, plus généralement, par la civilisation occidentale. C'est le sens de la présence du président américain, des chefs d'État européens et africains aux cérémonies du 14 juillet 1989.



Vers un 14 juillet international : Le 14 juillet de nos jours

 

Défilé du 14 juillet 2006 - Cavalerie de la garde républicaine (75) Source : Photo Jacques Robert

 

Le 14 juillet est toujours vécu comme un symbole d'union nationale fondé sur les valeurs partagées de la République. Il est aussi l'occasion d'exalter ces valeurs dans la paix avec nos amis européens et ceux qui vécurent avec nous une histoire commune. C'est ainsi que le 14 juillet 1994 l'Eurocorps rejoint le cortège, et que le 14 juillet 1999, à l'occasion de la célébration de l'année du Maroc, le roi Hassan II assiste au défilé auquel participe un détachement de la garde marocaine.

 

Après avoir été un symbole et un enjeu de l'histoire, le 14 juillet est aujourd'hui celui des valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité, en un mot, celui des droits et de la dignité de l'homme.

 


Bibliographie

Publications

Les lieux de mémoire

Sous la direction de Pierre Nora, Quarto Gallimard, 1997

 

Les 14 juillet, fête et conscience nationale. 1789-1975

Rosemonde Sanson, collection tradition et le quotidien, Flammarion 1976

 

Histoire des 14 juillet 1789-1919

Jean Pierre Bois, édition Ouest France Université, Rennes 1991

 

La République en fête : les 14 juillet

Pascal Ory, catalogue de l'exposition Bibliothèque Publique d'Information. 2 juillet- 6 octobre 1980

 

Le 14 Juillet

Lucien Vogel, Paris- Office française d'édition, 1945

 

Images de La Révolution

Jean Garrigues, éditions DuMay-BDIC, 1989

 

Le Dictionnaire critique de la Révolution française

F. Furet et M. Ozouf, Flammarion 1988

 

L'histoire de la Révolution Française

Jules Michelet, 1847

 

Histoire Socialiste de la Révolution Française

Jean Jaurès, 1924 Articles

 

Le premier 14 juillet de la République,

1880 Mona Ozouf, L'Histoire n°25, Juillet-Aout 1980

 

 



 L'avant-1914

 

À la veille de la Première Guerre mondiale, malgré des différences et oppositions idéologiques qui perdurent (émergence du mouvement socialiste notamment) une certaine unanimité nationale se fait progressivement. La France républicaine, fière de son passé et de l'oeuvre de relèvement entreprise depuis une quarantaine d'années, affronte l'épreuve qui vient dans un esprit de cohésion nationale.



1914-1918 Le 14 juillet et la Première Guerre mondiale

 

La Grande Guerre montre que la France se bat quasi unanimement pour la défense de la patrie, inséparable pour beaucoup de Français de celle de la République. Les soldats qui partent pensent que c'est pour la dernière fois qu'un cataclysme se déclenche. Charles Péguy, qui tombe en septembre 1914, écrit, à son départ pour le front : "Je pars, soldat de la République, pour le désarmement général et la dernière des guerres".

 

Beaucoup de mobilisés français partent avec l'idée (partagée par leurs adversaires) d'une guerre courte. La réalité du conflit montre qu'il n'en est rien. Dans ce contexte, les 14 juillet de la Grande Guerre sont l'expression de la France en arme qui, dans l'union sacrée, se défend contre l'envahisseur. Dans ce combat pour la République, le souvenir de l'An II et des grands ancêtres est rappelé, notamment le 14 juillet 1915, marqué par le transfert des cendres de Rouget de Lisle aux Invalides, aux cotés de Napoléon, dans le caveau des Gouverneurs. La procession part de l'Arc de Triomphe, descends les Champs-Élysées et traverse la Seine jusqu'au Invalides. Ce 14 juillet est également marqué par le transfert du coeur de Gambetta au Panthéon.

 

Après l'Armistice du 11 novembre 1918, le principal traité de paix qui conclut quatre années de guerre mondiale est signé à Versailles le 28 juin 1919. L'humiliation de 1871 est ainsi symboliquement "lavée". De plus, il est décidé que le 14 juillet 1919 sera le défilé de la victoire.

 

 

Les fêtes de la Victoire à Paris - 14 juillet 1919 - Le défilé - place de la Concorde. Source : carte postale

 



La fête de la Victoire

 

"Qui a vu ce jour a vécu" Clemenceau au maréchal Pétain, le soir du 14 juillet 1919

 

Le 14 juillet 1919, l'armée française défile accompagnée par les détachements des armées alliées. À la tête du défilé, deux hommes symbolisent cette victoire : les maréchaux Joffre et Foch. L'un et l'autre rappellent en effet la volonté de la France de résister à l'invasion et de se battre jusqu'à la victoire.

 

 

Les fêtes de la Victoire à Paris - 14 juillet 1919 - Les Maréchaux Joffre et Foch. Source : carte postale

 



L'administration des Beaux-arts, chargée de la décoration, transforme l'Axe Concorde-Étoile en une Voie Triomphale, avec une mise en scène "à l'antique", urnes embrasées dédiées aux villes martyres et coqs gaulois perchés sur des cascades de canons allemands, mats, oriflammes, écussons, pylônes, guirlandes de feuillage... Ce défilé met à l'honneur mille mutilés de guerre, symboles des sacrifices consentis par le peuple français. Ensuite, toutes les armées alliées défilent dans l'ordre alphabétique, dans une procession qui durera trois heures. L'armée française, menée par Pétain, clôt le défilé.

 

Pour les participants et les spectateurs qui représentent bien l'opinion des Français, ce jour là la France veut, par delà les sacrifices et la dureté du combat qui marque durablement la patrie dans sa chair et dans son esprit, souligner le triomphe de la République démocratique sur la tentative d'asservissement de l'empire allemand.

 

 

Les fêtes de la Victoire à Paris - 14 juillet 1919 - Le défilé - Les chars d'assaut. Source : carte postale

 



L'entre-deux guerres

 

Entre les deux guerres, la France victorieuse est en proie aux désillusions. Les pertes de la guerre ont marqué le peuple français. Le patriotisme se conjugue donc avec un esprit pacifique, voire pacifiste. Dans le même temps, la prospérité qui se mue en crise économique et les périls qui renaissent en Europe divisent, parfois gravement, les Français. Certains rejettent les idées de 1789 tandis que d'autres retrouvent la force du passé révolutionnaire. La gauche française réaffirme alors avec force les sources de la démocratie et de la République.

 

Le 14 juillet 1936, c'est la liesse victorieuse pour le front populaire qui vient de signer les accords de Matignon. Place de la Nation, Daladier salue "nos grands ancêtres qui, par leur sacrifice, conquirent le droit d'inscrire aux frontières françaises : Ici commence le pays de la Liberté !"

 

Le 14 juillet 1939, célèbre le 150e anniversaire de la prise de la Bastille. Face au péril extérieur, la France célèbre le 14 juillet comme le symbole de l'unité nationale dans l'illusion de voir défiler "la plus belle armée du monde."

 

Dans un message adressé à la France ce 14 juillet 1939, le Président de la République, Albert Lebrun, évoque les leçons de la Fédération : "Puisse cette grande évocation nous donner la ferme volonté de défendre la patrie de toutes nos forces, de maintenir et de transmettre à nos enfants la liberté et l'égalité, de demeurer enfin étroitement et fraternellement unis dans la grande communauté libre, généreuse et forte..."

 



1940-1945 :de l'abîme à la liberté retrouvée

 

La défaite de la France en 1940 fournit l'occasion à certains, dans un climat de désarroi, de remettre en cause radicalement la République et les valeurs qu'elle porte. Le gouvernement du maréchal Pétain ramène le 14 juillet 1940 à un recueillement pour les deuils de la nation.

 

L'État français qui s'instaure sous l'autorité de Pétain fonde sa révolution nationale sur les devoirs et la hiérarchie. Ce régime s'accommode de la défaite et de l'abaissement national qu'il croit définitifs. Son but est de refaire une France idéale se rattachant au passé antérieur à 1789 tout en acceptant de s'intégrer à l'Europe nazie.

 

On assiste alors à une transformation radicale du répertoire symbolique de la Nation. Travail Famille Patrie remplace Liberté Egalité Fraternité. Le casque gaulois remplace le bonnet phrygien et la francisque le faisceau des licteurs sur les timbres et les médailles officielles.

 

En revanche, le général de Gaulle appelle à la continuation de la lutte. "Le 14 juillet 1940 ne marque pas seulement la grande douleur de la patrie. C'est aussi le jour d'une promesse que doivent se faire tous les Français par tous les moyens dont chacun dispose, résister à l'ennemi, momentanément triomphant, afin que la France, la vraie France, puisse être présente à la victoire" De Gaulle dépose une couronne à la statue du maréchal Foch, à Londres, et passe en revue les premiers contingents des Forces Françaises Libres.

 

 

Londres, le 14 juillet 1940, le général de Gaulle passe en revue les premiers engagés volontaires de la France libre. Source : SHD

 


Pour lui, la France a simplement perdu une bataille. La guerre est une guerre mondiale. Le général veut rétablir l'indépendance et la grandeur de la France. Ce combat, d'abord national, intègre la lutte pour les valeurs de liberté et de fraternité qui sont celles de la République. Pour le général de Gaulle, celle-ci n'a jamais cessé d'être et le régime de Vichy est donc nul et non avenu. Les résistants s'inscrivent eux aussi dans la tradition des luttes de la nation opprimée et des valeurs de dignité humaine face à l'oppression et au régime nazi, négateur de tout humanisme. Pendant l'occupation, les 14 juillet, spécialement en 1943 et 1944, sont l'occasion de grandes manifestations populaires pour la victoire et la liberté.

 

La victoire de 1945

 

"Plus que jamais fête nationale puisque la France y fête sa victoire, en même temps que sa liberté"

Général De Gaulle, 1945

 

Le 14 juillet 1945 est célébré par trois jours de réjouissances civiques. On célèbre avec solennité la veillée du 13 juillet. Un splendide éclair de lumière jaillit sous l'Arc de triomphe.

 

 

Célébration du 14 juillet : le matin. Paris. Voitures à chenillettes place de la Bastille. Photo MINDEF/SGA/DMPA
 

 

Ce 14 juillet, aussi mémorable que celui de 1919, permet d'asseoir définitivement le triomphe de la démocratie sur la dictature nazie. Tout au long du parcours, des milliers de personnes acclament les Français et leurs alliés anglais et américains. Le cortège se déplace de la place de la Nation à celle de la Bastille puis à l'Arc de Triomphe. Les troupes sont alors passées en revue par le général de Gaulle. C'est dans ce contexte que les journaux évoquent la fête de la fédération comme la "fête de la première résistance".

 

 

Célébration du 14 juillet, à 15h00. Fête aérienne à Longchamp. Source : MINDEF/SGA/DMPA

 

 

La IVe République

 

Sous la IVe République, le 14 juillet est toujours célébré comme la fête de la liberté et de l'émancipation mais aussi comme la fête de l'armée, alors engagée dans les deux guerres nées de la tragédie du processus de décolonisation. En effet, face à cette question, la France est divisée : certains craignent et condamnent les prises de position anti-colonialistes qui leur paraissent constituer un "bradage" de l'Empire et de la grandeur de la France face à la "subversion communiste", tandis que d'autres, rappelant les valeurs émancipatrices de la Révolution française, symbolisée notamment par le 14 juillet, souhaitent la fin de ces guerres coloniales et l'indépendance des peuples colonisés.

 

La Ve République

 

L'instabilité gouvernementale provoquée par la guerre d'Algérie amène le retour au pouvoir du général De Gaulle et la fondation de la Ve République.

 

Les 14 juillet 1958 et 1959 veulent éblouir. La France, tout en étant alliée des États-Unis, veut affirmer son identité et son indépendance. Ces 14 juillet seront les premiers dans lesquels la France fera défiler ses armes lourdes. Le défilé devient une vitrine pour montrer la puissance militaire française.

 

La fête nationale revêt dès lors une forme politique opposant les partis de gauche à ceux de droite. Deux célébrations se chevauchent, un 14 juillet gaulliste et un autre anti-gaulliste. Ces deux 14 juillet de 1958 et 1959 se réfèrent au passé de la fête nationale. La droite comme la gauche se réclame du "mythe" du 14 juillet. Ainsi, d'un côté, on se réfère à 1789 et 1936 pour combattre le pouvoir gaulliste. De l'autre, à 1789 et surtout à la Fédération pour provoquer le rassemblement des citoyens autour du chef de l'État.

 

Le président Giscard d'Estaing essaie de retrouver symboliquement certaines traditions du 14 juillet notamment en reprenant le parcours du défilé Bastille-République.

 

L'arrivée de François Mitterrand à la présidence de la République en 1981 puis surtout la célébration du bicentenaire de la Révolution française de 1789 redonne au 14 juillet un esprit de renouveau en exaltant les valeurs fondatrices qui, parties de France, sont aujourd'hui revendiquées par l'Europe en construction et, plus généralement, par la civilisation occidentale. C'est le sens de la présence du président américain, des chefs d'État européens et africains aux cérémonies du 14 juillet 1989.



Vers un 14 juillet international : Le 14 juillet de nos jours

 

Défilé du 14 juillet 2006 - Cavalerie de la garde républicaine (75) Source : Photo Jacques Robert

 

Le 14 juillet est toujours vécu comme un symbole d'union nationale fondé sur les valeurs partagées de la République. Il est aussi l'occasion d'exalter ces valeurs dans la paix avec nos amis européens et ceux qui vécurent avec nous une histoire commune. C'est ainsi que le 14 juillet 1994 l'Eurocorps rejoint le cortège, et que le 14 juillet 1999, à l'occasion de la célébration de l'année du Maroc, le roi Hassan II assiste au défilé auquel participe un détachement de la garde marocaine.

 

Après avoir été un symbole et un enjeu de l'histoire, le 14 juillet est aujourd'hui celui des valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité, en un mot, celui des droits et de la dignité de l'homme.

 


Bibliographie

Publications

Les lieux de mémoire

Sous la direction de Pierre Nora, Quarto Gallimard, 1997

 

Les 14 juillet, fête et conscience nationale. 1789-1975

Rosemonde Sanson, collection tradition et le quotidien, Flammarion 1976

 

Histoire des 14 juillet 1789-1919

Jean Pierre Bois, édition Ouest France Université, Rennes 1991

 

La République en fête : les 14 juillet

Pascal Ory, catalogue de l'exposition Bibliothèque Publique d'Information. 2 juillet- 6 octobre 1980

 

Le 14 Juillet

Lucien Vogel, Paris- Office française d'édition, 1945

 

Images de La Révolution

Jean Garrigues, éditions DuMay-BDIC, 1989

 

Le Dictionnaire critique de la Révolution française

F. Furet et M. Ozouf, Flammarion 1988

 

L'histoire de la Révolution Française

Jules Michelet, 1847

 

Histoire Socialiste de la Révolution Française

Jean Jaurès, 1924 Articles

 

Le premier 14 juillet de la République,

1880 Mona Ozouf, L'Histoire n°25, Juillet-Aout 1980

 

 

Source : MINDEF/SGA/DMPA