Souvenir d'une montée en ligne

 

Souvenir d'une montée en ligne Par le "Boyau des carrières"

 

Notre bataillon se met en marche en colonne par un, il suit l'unique " boyau " menant aux Carrières (route de la chapelle Ste Fine à Vaux, ravin des Fontaines). Notre compagnie, la deuxième, marche la dernière. Cette marche est pénible, les arrêts fréquents, nous devons faire halte très souvent, de plus, l'odeur cadavérique qui se dégage des alentours et du " boyau " où nous nous trouvons nous incommode de plus en plus.

 

L'un de ces arrêts se prolonge outre mesure, nous voyons passer affolé un de nos camarades de la compagnie qui nous précède, il a les yeux hagards, la figure ensanglantée, sans casque, sans armes, sans équipements, il raconte qu'un obus est tombé dans le " boyau " au pied du chef de bataillon, tuant toute la " liaison " et blessant plusieurs hommes. Nous reprenons notre marche qui est toujours pénible, nous passons auprès des cadavres encore chauds de nos malheureux camarades, sur le côté deux blessés qui, pansés sommairement, hurlent en essayant de s'évacuer eux-mêmes, s'ils le peuvent !

 

Dans la nuit noire, il faut suivre ce " boyau " fortement repéré nous peine de s'égarer, qui devient bientôt un chemin digne des plus terribles visions de l'apocalypse ; partout ce ne sont qu'armes brisées, sacs éventrés, brancards abandonnés, plats de campement laissés là avec des restes de viandes, cadavres en décomposition ; nous pataugeons au milieu d'un cloaque de boue immonde, dans lequel nous enfonçons en certains endroits, jusqu'au dessous des genoux. Comme le 30! est pavé de corps en putréfaction, cette fange dégage une odeur pestilentielle. Nous trébuchons, certains d'entre nous tombent et en se relevant, ont les yeux hagards, et, malgré les encouragements, refusent d'aller plus loin !

 



Le Capitaine perd ses brodequins dans la boue, et marche pieds nus ; à un certain moment il s'arrête s son tour en pleurant, notre pauvre camarade nous dit qu'il sent sou» ses pied» nua la chair des cadavres et ne se sent pas le courage d'aller plus loin! Il est comme fou, mais nous rejoindra le lendemain matin. Le "Boyau des carrières" est tellement écrasé d'obus à mi-pente du fort de Souville et des Carrières, que nous le quittons pour gagner le découvert, malgré le tir de barrage qui semble nous suivre à la piste. Nous arrivons enfin sur l'emplacement des lignes, exténués, épuisés, ayant vécu là un horrible cauchemar, un véritable calvaire dans cette montée en ligne sur ce champ de bataille de Verdun, en 1916. Ceux qui ont vécu ces heures effrayantes, senti la mort sur eux, ne peuvent oublier, et ceci n'est qu'une infime partie d'un épisode vécu, dont les " Poilus de Verdun " eurent à subir d'autres épreuves plus terribles encore !

 

Source : Léon Rogez, ancien fantassin du 39e régiment d'infanterie