Verdun : les évolutions de la mémoire d'une bataille symbolique

 

Verdun : les évolutions de la mémoire d'une bataille symbolique

 

Certains noms ont le pouvoir d'évoquer à eux seuls une guerre. Verdun est de ceux-là. Il dit la volonté et le courage de tous les soldats. Il dit la boue et les rats de toutes les tranchées, le vacarme assourdissant de toutes les mitrailles. Il dit tous les corps déchiquetés et les morts. La mémoire de cette bataille parle de toutes les autres. Elle évolue aussi avec le temps.


La bataille de Verdun occupe une place singulière dans l'histoire nationale. À l'époque, elle fut une bataille paradoxale de la Grande Guerre. Des poitrines ont résisté aux "orages d'acier" (1) de l'artillerie, dans un paysage a-typique de la guerre où les tranchées étaient nivelées par la puissance du feu. La bataille a été ressentie comme le symbole de l'agression de l'ensemble du sol national. Mais parallèlement, le moral des soldats en vint à fléchir alors même que la situation militaire commençait à s'améliorer.

 

La voie sacrée. Source : Mémorial de Verdun

 

 

La guerre de 1914-1918 ne fut pas "la der des der" ; les États continuèrent à s'affronter et les déchirements qui suivirent eurent un impact sur les enjeux de mémoire qui, aujourd'hui, au moment où disparaissent les derniers poilus, connaissent une nouvelle évolution. Au sortir de la guerre, c'est sur Verdun que la mémoire nationale se focalise en premier. Par le système de la noria, un nombre considérable d'unités françaises sont entrées dans la fournaise. Par sa durée - plus de 300 jours , sans compter les combats de 1917-, la bataille a marqué toutes les mémoires françaises. L'arrière-front a joué à Verdun un rôle important. La Voie Sacrée entre Bar-le-Duc et Verdun a vu circuler, chaque jour, des milliers de véhicules, apportant 2 500 tonnes de vivres, 2 000 tonnes de munitions et 20 000 hommes. Les unités du "poumon de Verdun" ont donc également en mémoire l'effort fourni. Chaque famille ou presque a dû intégrer le deuil ou la blessure d'un de ses membres. Pourtant, le "On les aura" de Pétain résonne encore haut et fort dans le pays.

 

Transport du corps du Soldat inconnu à la gare de Verdun avant son transfert à Paris, le 11 novembre 1920. Source : Roger-Viollet

 


Dès la sortie de la guerre, des hommes se dévouent pour faire de Verdun un repère mémoriel essentiel à la communauté nationale. Mgr Ginisty, archevêque de Verdun est l'un d'entre eux, à qui l'ossuaire de Douaumont doit tant.

 

MM. Millerand et Hugh Wallace quittent le monument de la tranchée des baïonnettes après l'inauguration, 8 décembre 1920. Source : Historial de la Grande Guerre.

 

 

Un "tourisme" mémoriel (pèlerinages sur les lieux des combats et les tombes) se développe spontanément dans les années qui suivent la fin de la guerre, pour retomber assez rapidement. En revanche, les premières grandes manifestations officielles sont un champ d'études pertinent pour comprendre le sens et la portée des commémorations. Il est intéressant, par exemple, de se pencher plus particulièrement sur les commémorations décennales.

 

Ossuaire de Douaumont. Salut des drapeaux régimentaires aux soldats morts, 24 septembre 1927. Source : L'Illustration



Celle de 1926 est capitale : elle se déroule en présence des grands chefs de la guerre encore vivants et fixe le rituel commémoratif qui ensuite ne varie plus guère. En 1936, la commémoration pâtit du contexte politique. Les luttes franco-françaises au moment de la venue au pouvoir du Front populaire divisent le monde des anciens combattants. L'hitlérisme au pouvoir instrumentalise la commémoration en faisant des anciens combattants allemands des vecteurs d'une propagande pacifiste dont l'écho se propage chez leurs homologues français.

 

Inauguration du monument à la victoire et aux soldats de Verdun en présence de M. Doumergue et des représentants des nations alliées, 23 juin 1929. Source : L'Illustration

 

Des écoliers de Verdun fleurissent les tombes devant l'ossuaire de Douaumont, août 1932. Source : L'Illustration

 

 

Défilé devant l'ossuaire de Douaumont lors des cérémonies commémoratives en août 1932, en présence du président de la République, M. Lebrun et du maréchal Pétain. Source : L'Illustration

 

 

La mémoire de la bataille est considérablement perturbée en 1946. Les étoiles du maréchal Pétain ont été ternies par la politique de collaboration qu'il a menée pendant la Seconde Guerre mondiale et il devient délicat d'aborder sa place et son rôle dans la bataille de 1916. En 1956, la guerre d'Algérie - même si elle est alors qualifiée d'opération de maintien de l'ordre - génère un trouble : la France ne peut célébrer la bataille de Verdun sans tenir compte de ce qui se passe de l'autre côté de la Méditerranée. 1966 marque une rupture à plus d'un titre. Divers éléments se conjuguent pour raviver la commémoration : un cinquantième anniversaire revêt toujours un éclat particulier ; la communauté française est quelque peu apaisée ; le général de Gaulle, alors président de la République, a lui-même combattu à Verdun et partage de nombreuses valeurs du monde combattant ; les survivants de la bataille sont encore nombreux et donnent aux cérémonies une forte charge émotive.

 

Remise de décorations par le général de Gaulle lors du 50ème anniversaire de la bataille de Verdun, 28 mai 1966. Dource : DR

 

 

C'est d'ailleurs à ce moment-là que naît l'idée du Mémorial de Verdun, portée par Maurice Genevoix et quelques autres.

 

Inauguration du Mémorial de Verdun par Henri Duvillard, ministre des anciens combattants, et Maurice Genevoix, 17 septembre 1967. Source Lapi / Roger-Viollet

 


Verdun, « capitale mondiale de la paix »

 

Ouvert en 1967, il porte témoignage des souffrances endurées par les soldats français, allemands, américains dans le secteur de Verdun. C'est aussi en 1966 qu'apparaît le thème de la réconciliation franco-allemande et de la paix, relayée par de Gaulle en 1967, et qui est aujourd'hui encore la ligne directrice principale du Centre mondial de la Paix. La commémoration de 1976 ne revêt pas un telle importance. Avec Valery Giscard d'Estaing est apparue une génération d' hommes politiques qui n'a pas vécu les combats de la Grande Guerre. Ceux-ci auront tendance à mettre plus l'accent sur la Seconde Guerre mondiale alors que pour ceux qui les ont précédés la guerre de 1914-1918 représentait encore la référence mémorielle majeure. En outre, les témoins-acteurs commencent à se raréfier et le poids des anciens combattants de la Grande Guerre diminue singulièrement.

 

François Mitterand et Helmut Kohl plantent l'arbre de l'amitié près de Douaumont, 22 septembre 1984. Source : ECPAD

 

 

En 1986, la cérémonie n'a pas le retentissement habituel d'une commémoration décennale. En effet, deux ans plus tôt, le 22 septembre 1984, la cérémonie où François Mitterrand et Helmut Kohl rendirent hommage, main dans la main, aux morts de Verdun, avait "fait" l'événement. Ce moment historique montre d'ailleurs que le président de République appréhendait les questions mémorielles de manière globale, en liant la Grande Guerre à la Seconde. En effet, elle fut en quelque sorte une réponse au refus des Américains de voir les Allemands participer aux célébrations du 40ème anniversaire du débarquement de Normandie en juin 1984. Par définition, la mémoire se situe dans le champ du sensible et non du rationnel. Sa fonction de sacralisation peut parfois déranger l'historien, surtout lorsque des mémoires de plus en plus communautarisées s'affrontent.



L'historien, lui, s'attache à expliquer ce que fut l'événement, non à la lumière de l'état d'esprit de la société actuelle, mais à l'aune de celui de l'époque des faits. Aujourd'hui, la mémoire nationale de Verdun a évolué. La disparition des derniers poilus fait sortir la Grande Guerre du "Temps présent". Un déplacement mémoriel s'opère sous nos yeux. Il se recentre désormais sur plusieurs points d'ancrage dans les mémoires collectives et familiales. Depuis une vingtaine d'années, les contenus des manuels ont changé. La place de la description de la bataille de Verdun a fléchi, la bataille de la Somme bénéficiant d'une réévaluation qu'elle doit un peu à des phénomènes de modes intellectuelles et au fait qu'elle apparaît comme plus européenne, donc plus emblématique que celle de Verdun, jugée peut-être trop "franco-française" par certains. À travers les manuels, l'histoire enseignée à l'école participe à la construction d'une mémoire collective.



Mais la transmission des savoirs (dates et rythmes de la bataille, poids des acteurs célèbres ou anonymes) s'accompagne d'une pédagogie fondée sur l'interactivité et les recherches personnelles des élèves. L'association des écoliers ou des lycéens aux cérémonies mémorielles en est un exemple. C'est une manière de compléter sous un autre angle le travail de l'historien. À la condition toutefois que le "tout mémoriel" ne prenne point le pas sur l'histoire et la connaissance des événements.



C'est bien par l'apprentissage de ce que fut l'enfer des trois cents jours et trois cents nuits de bataille de 1916 que Verdun peut aujourd'hui prétendre au titre de "capitale mondiale de la paix". Pour cela, le professeur doit largement compléter le contenu des manuels par des savoirs précis. Un récent colloque (2) vient de rappeler que la bataille de Verdun avait eu une profonde répercussion dans un grand nombre de pays à l'époque des événements. Il a montré également que la mémoire de cette bataille prenait des formes diverses dont certaines ont disparu et d'autres ont évolué. Du "tourisme" des champs de bataille des années 1920, il reste aujourd'hui une forme renouvelée par la notion de "Chemins de mémoire", dont la direction de la mémoire, du patrimoine et des archives du ministère de la défense a fait un des axes fort de sa démarche, notamment à travers un site Internet (3). La mémoire de la bataille qui se forge en 2006 à partir des contenus des manuels scolaires n'est plus celle de 1986. Elle souligne davantage la notion de souffrance partagée entre les combattants allemands et français. Les manuels allemands "évacuent" de plus en plus la cérémonie Kohl-Mitterrand de 1984, non pas parce qu'elle ne représente plus rien, mais au contraire parce qu'elle est dorénavant bien intégrée. Les commémorations à venir ne pourront plus avoir le même visage que celles qui se sont déroulées antérieurement.



En outre, la société française est de nos jours plus attirée par sa mémoire familiale et personnelle que par une mémoire "institutionnelle". Nos contemporains veulent savoir où l'arrière-grand-père a combattu, où il a disparu. L'énorme succès du site Internet "mémoire des hommes" (4) en atteste largement. Cette demande sociale d'une lecture privée de la bataille de Verdun est à prendre en compte dans la construction d'une mémoire à destination des générations qui suivent. C'est sans doute en continuant de travailler dans ce registre que la commémoration de la bataille gardera un sens pour longtemps.

 



Notes :

 

(1) Ernst Jünger, Orages d'acier, 1920

(2) 1916-2006 : Verdun sous le regard du monde, sous la direction de François Cochet. 23 et 24 février 2006. Les actes de ce colloque international paraîtront chez 14-18 Éditions (Soteca, 48 /50 boulevard Senard, 92210 Saint-Cloud et diffusion Belin à l'automne).

(3) www.cheminsdememoire.gouv.fr

(4) www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr

 

Source : François Cochet, Professeur d'histoire contemporaine - Université Paul Verlaine-Metz. Revue "Les Chemins de la Mémoire n° 160" - avril 2006 pour Mindef/SGA/DMPA