Tourisme de mémoire

Ouvrage collectif
Aborder le tourisme dans son rapport au temps, donc dans son rapport à la conscience du temps : tel est le propos du tourisme de mémoire. Un temps qu'il est présupposé activer ou réactiver, nourrir et entretenir.

Aborder le tourisme dans son rapport au temps, donc dans son rapport à la conscience du temps : tel est le propos du tourisme de mémoire. Un temps qu'il est présupposé activer ou réactiver, nourrir et entretenir. Un lieu de mémoire, en effet, n'est pas une destination comme les autres. Il n'existe pas en soi, mais par un regard spécifique, le regard de celui qui se souvient et le fait devenir et demeurer le réceptacle d'un passé toujours vivant dans les mentalités et les sensibilités collectives. Rite collectif de connaissance du passé1", le tourisme de mémoire participe à la construction de l'identité du territoire, de la Nation, de l'Europe... Comme le dit l'historien Antoine Prost à propos des monuments aux morts de la guerre : "Si la République n'est pas vivante déjà dans le c?ur des citoyens, l'enseignement est stérile, et la célébration est factice ; on peut alors entretenir le souvenir du passé, mais il n'a plus d'impact sur le présent, plus de sens pour l'avenir.

C'est ce qui arrive aux monuments aux morts et aux cérémonies du 11 novembre. Aujourd'hui abandonnés par la ferveur populaire qui les avait créés, ils demeurent des mémoriaux de guerre. " Certes, mais ils sont comme détachés du présent, devenus des objets symboliques désaffectés, inertes et banalisés, quasi inaperçus, que n'irriguent plus la conscience collective d'un passé qui voyait autrefois la République française convier "en ce lieu et en ce jour tous les citoyens, pour célébrer un culte dont ils étaient à la fois les célébrants et les destinataires". À cet égard, nul doute que le tourisme de mémoire soit un tourisme éthique, c'est-à-dire fondé sur une morale, avec les risques de dérive et de manipulation inhérents à la notion même de morale. Le tourisme de mémoire est au temps ce que le tourisme écologique est à l'espace ; il est au passé ce que le tourisme humanitaire est au présent. Comme eux, il est l'objet possible de toutes les manipulations et de toutes les sanctuarisations au nom d'une idéologie. Concept particulier par son objet sur le marché touristique, il est une pédagogie par le voyage, un vecteur de conscientisation historique du touriste. Le tourisme de mémoire, dans sa lutte contre l'oubli, prend donc le relais de certaines défaillances institutionnelles et sociales, tout comme le tourisme religieux, dont le développement fut salué par le Vatican dès les années 1960, est une réactivation des pratiques pèlerines3. A l'intérieur d'un territoire, il est un outil de consolidation d'une unité culturelle, d'une construction identitaire, d'une formation des peuples. À l'extérieur, pour le visiteur étranger à la culture d'accueil, il est un vecteur de diffusion d'une image, d'une identité culturelle. Traiter du tourisme de mémoire, c'est aussi l'identifier comme pratique vacancière spécifique dans le système global des voyages d'agrément. Le système, ici, est celui du temps à l'intérieur duquel circule le touriste en fonction de ses motivations. De la même façon que l'on peut distinguer des touristes au sein d'un système d'espaces (de destinations et de flux), qui découpent à différents niveaux divers territoires et pratiques touristiques (le littoral, la montagne, la campagne, la ville, le lac ou le circuit, mais aussi le national et l'international, ou l'européen ou l'extra-européen), on peut distinguer les tourismes en fonction des temporalités qu'ils visent et dans lesquelles ils s'inscrivent. Je ne veux pas parler ici de cet autre temps, qui est celui de la durée du voyage ou du séjour, mais du temps chronologique, que découpent ces catégories fondamentales que sont le passé, le présent et le futur. Le temps du tourisme de mémoire est le passé et la psychologie de son touriste est rétrospective. C'est ce qui le distingue en premier lieu radicalement du tourisme du présent, en quête de synchronie avec le monde contemporain, l'événementiel ou l'instant : l'événement immédiat, qu'il s'agisse de la chute du mur de Berlin (pas du mur ou de ses vestiges, mais bien sa chute), des ruines encore fumantes du World Trade Center ou, plus modestement, de tel ou tel festival, ici ou maintenant.

C'est ce qui le distingue, en second lieu, d'un tourisme du futur, qui voit le touriste, porté par une psychologie prospective, se rendre et vivre une destination comme un voyage dans l'avenir du monde. Bien des touristes américanophiles se rendent sur ce mode, émerveillés, aux États-Unis, qu'ils fantasment comme un monde toujours "en avance". On peut penser aussi à celui qui se rend dans certains sites artificiels de simulation de voyages interplanétaires. C'est ce qui le distingue, en troisième lieu, d'un tourisme du temps zéro : un tourisme du temps hors du temps, qui voit cette fois le touriste vivre son voyage et son séjour comme une échappée hors du temps (historique, social ou quotidien). On pensera ici à toutes les pratiques vacancières de repli, insulaires, qui créent leur propre temporalité aux marges du temps commun, du temps collectif.

Tourisme de mémoire Editions touristiques européennes Prix : 58 ?

Auteur :
Ouvrage collectif
Editeur :
Editions touristiques européennes
Source : MINDEF/SGA/DMPA