Discours radiodiffusé du général de Gaulle du 12 juillet 1945.

Le général de Gaulle.
Le général de Gaulle. Source : United States Library of Congress
Corps 1

Il y a deux mois que la guerre d'Europe s'est terminée par la victoire. Après des épreuves inouïes, nous nous retrouvons debout, mais cruellement blessés. Pas un homme de bon sens ne doute que, pour nous guérir et pour nous renouveler, il nous faut beaucoup d'efforts, beaucoup d'ardeur et beaucoup de raison. D'ailleurs, malgré toutes les difficultés que nous rencontrons à chaque pas, au-dedans et au-dehors, nous sommes bel et bien engagés sur la route qui monte et non point sur celle qui descend. Mais, dans l'?uvre sacrée de la rénovation nationale, voici qu'approche un grave moment, celui où nous allons rebâtir nos institutions politiques qu'une fois de plus dans notre Histoire la tempête a jetées à bas.

Une fois de plus ?... Hélas ! Dans l'espace d'un siècle et demi nous avons eu treize Constitutions, sans compter plusieurs intérims. On peut dire qu'en moyenne tous les douze ans notre pays a vu bouleverser les bases de l'État et les règles de son fonctionnement. Ce qu'ont été les conséquences d'une pareille instabilité, quant à la sécurité extérieure, au développement intérieur, à l'unité morale du pays, six invasions, plusieurs guerres civiles, de multiples émeutes, désordres et coups d'État, n'en ont que trop témoigné. Inversement, les malheurs de la patrie dévorèrent à mesure nos régimes successifs, qu'ils fussent bons ou qu'ils fussent mauvais. Cette sorte de cycle infernal a imprimé à notre vie publique un caractère de discontinuité, d'agitation, d'improvisation, qui fut, au total, désastreux. Certes, nous avons pu survivre, en payant les frais des secousses sur l'immense capital matériel et moral de la France. Mais, dans un monde où d'autres nations ne cessaient pas de grandir, la valeur relative de ce capital allait sans cesse en déclinant. En dernier lieu, nous avons failli rouler dans l'abîme où se perd jusqu'à l'indépendance. Nous sortons de là, il est vrai, par une sorte de prodige, mais trop peu riches de substance pour pouvoir encore nous ruiner. Ce n'est point dire, évidemment, qu'il suffira d'une bonne Constitution pour nous couvrir contre tous les maux, car le monde n'est pas si simple ! Mais c'est dire que de la manière dont nous allons rebâtir l'édifice de nos institutions dépend, pour une grande part, l'avenir de la France.

Depuis 1875 et jusqu'au milieu de 1940, nous avons vécu sous le régime constitutionnel de la Troisième République. Le recul du temps et les événements terribles qui se sont déroulés depuis sa destruction de fait nous ont permis de le juger avec lucidité. Sous ce régime, qui a duré soixante-cinq ans, la France avait rétabli sa puissance militaire abattue par les désastres de 1870, refait un grand Empire, renoué de solides alliances, assuré la liberté des citoyens, développé l'enseignement, institué une assez large législation sociale, gagné la Grande Guerre de 1914-1918, repris l'Alsace et la Lorraine. Ce régime ne mériterait donc pas d'être sommairement et entièrement condamné. Mais, d'autre part, il est clair que ce régime, tel qu'il fut conçu en 1875 et tel qu'il avait évolué depuis, ne correspondait plus, depuis des années, aux conditions de notre rude époque. Un siècle, où la vie subit, dans tous les domaines, l'accélération de la machine, où les problèmes intérieurs et extérieurs se posent suivant un rythme de plus en plus précipité et compliqué, où les tâches du Gouvernement et de ses administrations ne cessent de s'accroître dans toutes les dimensions, où les moyens modernes de destruction exposent à l'invasion immédiate tout pays mal défendu ne saurait plus s'accommoder d'un système tel que celui que nous pratiquions dans les débuts de cette guerre et qui souffrait de paralysie. Je crois bien qu'il est peu de Français qui n'en soient aujourd'hui convaincus. Je crois même que, sur les principaux changements qu'il est nécessaire d'introduire dans la future Constitution, par rapport à ce qu'était celle de 1875, il y a dans notre peuple un accord quasi général du bon sens et du sentiment. Le moment venu, c'est-à-dire bientôt, je donnerai publiquement mon opinion à ce sujet. Pour aujourd'hui, j'exposerai simplement par quels moyens le Gouvernement entend appeler le pays à décider de ce que sera son propre régime.

Tout d'abord, c'est au pays qu'il appartient de dire si les institutions de la Troisième République ont cessé d'être valables. Ce n'est pas le peuple français qui les a jetées par terre. C'est l'invasion et ses conséquences. Nul n'est qualifié pour décréter maintenant qu'elles sont caduques au départ, ou bien qu'elles ne le sont pas, excepté le peuple lui-même. Au mois d'octobre, nous voterons tous et toutes au suffrage universel et direct pour élire une assemblée et nous dirons si cette assemblée est constituante, c'est-à-dire si nous lui donnons le mandat d'élaborer une nouvelle Constitution. Si la majorité des électeurs décide que non, c'est que les institutions antérieures auront, au départ, gardé leur valeur. L'assemblée que nous aurons élue sera donc la Chambre des Députés. Il sera procédé ensuite à l'élection du Sénat. Après quoi, Chambre et Sénat pourront se réunir en Assemblée Nationale pour changer la Constitution de 1875.

Corps 2

Si, au contraire, le Corps électoral décide, dans sa majorité, que l'Assemblée est constituante, c'est qu'il tient pour caduques, au départ, les institutions d'avant 1940. Mais alors, le Gouvernement considère comme nécessaire que le pays règle en même temps le fonctionnement des pouvoirs de l'État jusqu'au moment où la Constitution nouvelle sera mise en application. Ne rien régler du tout reviendrait à faire de l'Assemblée un corps omnipotent, absorbant tous les pouvoirs sans aucun recours et sans aucune limite d'attributions, ni même de durée. Une pareille dictature risquerait d'entraîner les plus graves inconvénients, surtout dans la période très difficile où nous sommes. Nous ne croyons pas qu'on puisse raisonnablement admettre que tout ce qui concerne la vie du pays, celle de l'Empire, celle même des citoyens, dépendra exclusivement, pour un délai indéterminé, du premier mouvement d'une seule assemblée. On a connu, de par le monde, plusieurs expériences d'une assemblée unique et omnipotente. Ces expériences ont presque toujours mal fini. C'est pourquoi le Gouvernement, en proposant au pays que l'Assemblée soit constituante, propose en même temps à son approbation un régime transitoire pour le fonctionnement des pouvoirs jusqu'au jour où il y aura de nouveau une Constitution établie. Ce régime provisoire prévoit que l'Assemblée Constituante nommera le Président du Gouvernement, qui choisira les ministres et aura avec eux la charge de gouverner jusqu'à ce que la Constitution soit faite. Cela devra avoir lieu au plus tard dans les sept mois. Cela pourra avoir lieu plus tôt si l'Assemblée est diligente. Cependant, pour les mesures législatives principales : budget, ratification des traités, réformes de structure, c'est à l'Assemblée qu'appartiendra la décision. De cette façon, on doit espérer que l'Assemblée Constituante pourra se consacrer surtout à sa tâche primordiale qui sera d'élaborer d'urgence la Constitution. D'autre part, le pouvoir exécutif aura sans doute assez de stabilité pour gouverner dans les circonstances difficiles de l'hiver et du printemps prochains. Enfin, le Gouvernement propose au peuple français de décider que la Constitution nouvelle sera ratifiée par la nation. Ainsi nos institutions prendront un caractère d'autorité et de solennité, qu'elles n'avaient jamais revêtu.

La Troisième République a été submergée par le désastre de 1940. Le régime d'usurpation qui prétendait lui succéder s'est effondré avec l'envahisseur. L'unité française a été reconstituée par la simple mais puissante vertu du consentement général autour du Gouvernement que j'ai l'honneur de présider. Ce sont là des données de fait. Dans une telle situation, les moyens par lesquels le peuple français va reprendre en main ses destinées ne peuvent évidemment être déterminés que par l'initiative de ce Gouvernement, lors même qu'il consulte ceux dont il tient à avoir l'avis. Mais l'initiative, il la prend sur la table rase, en ne s'inspirant que de l'intérêt national dont il est le dépositaire. C'est ainsi qu'il l'a prise, quand il s'agissait de rassembler dans la guerre nos terres, nos esprits, nos ressources, nos armées, ou de représenter dans le monde les intérêts de la patrie, ou de faire participer la France à l'occupation et au gouvernement de l'Allemagne, ou de remettre peu à peu le pays au travail, ou de répartir le mieux possible notre médiocre production et nos maigres importations, ou de financer les dépenses de l'État, ou d'attribuer le droit de vote aux Françaises, ou de donner à des milliers d'Algériens la citoyenneté de plein exercice.

Le poids de la charge est lourd, tous et toutes vous pouvez m'en croire ! Dans le choix que le Gouvernement fait, quant aux dispositions à prendre pour rendre au pays l'exercice de sa souveraineté, je ne prétends pas que tout le monde trouve une satisfaction complète, pas plus que dans toutes les matières où il a fallu agir depuis le 18 juin 1940. Mais je prétends qu'en attendant que le peuple se soit prononcé, ces dispositions peuvent être acceptées par tous au nom de l'intérêt supérieur de la patrie, lequel exige que le pays se dote lui-même, au plus tôt, d'institutions solides et nouvelles, sans être jeté arbitrairement pendant la transition dans le risque des aventures. Finies les années de chaînes et de bâillons ! Grâce à sa victoire, le peuple français a recouvré la possibilité de s'exprimer par la seule voie démocratique qui est celle du suffrage. Conformément à nos promesses, nous allons lui rendre la parole. Ses destinées n'appartiennent qu'à lui !

 

Source MINDEF/SGA/DMPA SHD