Lettre d'information

Le rôle de l’État dans la politique mémorielle

Le général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire, visite le village martyr d’Oradour-sur-Glane, 4 mars 1945. © AFP

Malgré la grande convergence des expériences des conflits contemporains en France et en Allemagne, le déploiement des politiques mémorielles est, dans les deux pays, profondément asymétrique, eu égard à leur système politique – État centralisé d’un côté, État fédéral de l’autre.

Corps 1

La notion d’État est équivoque. Pour la thématique qui nous intéresse, il convient de recourir à une définition issue des sciences politiques en vertu de laquelle l’État est le système des institutions publiques ayant pour but de réguler les affaires d’une communauté, de son sommet jusqu’à la plus petite commune. Dans un état centralisé comme la France, l’autorité s’exerce sur tout le territoire national depuis Paris, tandis que dans un Landtel de la République Fédérale d’Allemagne, Länder se voient attribuer davantage de compétences, de ressources et d’autonomie que n’en ont les régions en France, en dépit de toutes les tendances à la décentralisation.

Les Länder ayant insisté pour se voir octroyer les compétences relatives à la culture et à l’éducation, la Loi Fondamentale de la République Fédérale d’Allemagne, proclamée en 1949, a fait de ces deux domaines – comme c’était déjà le cas sous la République de Weimar – le "coeur de l’identité étatique des États fédérés" (art. 30 et art. 70, alinéa 1). Cela a eu, encore jusqu’à nos jours, des conséquences importantes pour la politique mémorielle.

Le pouvoir présidentiel en matière de politique mémorielle

Le 4 mars 1945, Charles de Gaulle s’est rendu à Oradour-sur-Glane, village réduit en cendres par les Allemands, et a déclaré qu’il était le symbole de ce qui était arrivé à la patrie elle-même, dans le but d’appeler les Français à l’unité nationale.

 

de Gaulle Oradour

Le général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire, visite le village martyr d’Oradour-sur-Glane, 4 mars 1945. © AFP

 

Dix ans après l’exécution des organisateurs de l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler, le président allemand Theodor Heuss a démenti la thèse, alors largement répandue dans la population allemande, selon laquelle Stauffenberg et les conjurés qui l’accompagnaient auraient trahi la patrie, ouvrant ainsi progressivement la voie à la nouvelle interprétation de la résistance de l’armée. Quelques années plus tard, le 40e anniversaire de la fin de la guerre a été l’occasion, pour le président fédéral Richard von Weizsäcker, d’interpréter le 8 mai 1945 non seulement comme un jour de libération du national-socialisme, mais aussi comme un moment de libération pour les Allemands. Autre exemple côté français, le 16 juillet 1995, Jacques Chirac a pour la première fois reconnu la responsabilité de la France dans la déportation vers l’Allemagne des Juifs présents sur le territoire français. Ces discours mémoriels soulignent le fort pouvoir symbolique dont disposent les deux présidents.

En dépit de tous leurs points communs, force est de constater la différence des traditions et des structures politiques en France et en Allemagne, en particulier le pouvoir politique bien plus important dont dispose le président français par contraste avec la fonction représentative qu’assume le président allemand. C’est ainsi que le président Emmanuel Macron a, le 5 avril 2019, institué une Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi (1990-1994) dans le but de mettre en lumière le rôle de la France dans ce génocide. En juillet 2020, il a par ailleurs demandé à l’historien Benjamin Stora, en prévision du 60e anniversaire de l’indépendance algérienne, d’analyser la manière dont la France traite son passé colonial et la guerre d’Algérie. Une mission que ce dernier a menée à bien en remettant le 20 janvier 2021 son rapport sur "Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie". Ces deux exemples sont l’expression d’un système de gouvernement présidentiel, tandis que, en Allemagne, de semblables initiatives reviennent au parlement fédéral.

Le rôle du parlement dans la politique mémorielle

La responsabilité du Bundestag en matière de politique mémorielle est apparue quelque temps après la réunification, lorsque ce dernier a instauré deux commissions d’enquête dédiées au traitement de l’histoire et de la mémoire de la République démocratique allemande (RDA) : une première en 1994 nommée "Traitement de l’histoire et des conséquences de la dictature du SED (ndlr : parti socialiste unifié d’Allemagne) en Allemagne", une seconde en 1998 intitulée "Surmonter les conséquences de la dictature du SED dans le processus de l’unification allemande". Dans leur rapport conclusif de 1998, les membres de la commission ont recommandé à la République fédérale de s’engager plus fortement en faveur de "formes mémorielles communes à tous les Allemands, relatives aux deux dictatures allemandes et à leurs victimes".

Une première conséquence de cette évolution a consisté en une restructuration de la politique mémorielle au niveau de la Fédération. C’est ainsi que, sous la mandature du chancelier Gerhard Schröder, le poste de "Délégué du gouvernement fédéral à la Culture et aux Médias" est transformé en "Ministre d’État pour la Culture et les Médias". Ce dernier réunit désormais sous sa houlette les activités de différents ministères et, point important, est placé sous le contrôle du parlement fédéral. Il est par ailleurs ministre d’État auprès du Chancelier mais ne fait pas partie du gouvernement fédéral, la politique culturelle étant principalement une compétence des Länder.

 

Monika Grütters

Monika Grütters, Ministre d’État pour la Culture et les Médias, à la cérémonie de lancement de la Fondation "Fuite,
Expulsion, Réconciliation", Berlin, 21 juin 2021. © Bernd von Jutrczenka/DPA/dpa Picture-Alliance via AFP

 

Une seconde conséquence de cette évolution consiste en l’adoption d’une résolution par le Bundestag en 1999 pour promouvoir les lieux de mémoire, en particulier ceux consacrés à "la mémoire des victimes de la guerre et de la dictature national-socialiste" et ceux dédiés à "la mémoire des victimes de la dictature communiste dans la zone d’occupation soviétique et la RDA". L’édification de lieux de mémoire a connu des développements ultérieurs réguliers ; c’est ainsi que le Parlement fédéral a décidé en 2007 d’ériger un "monument consacré à la liberté et à l’unification" à Berlin. Après de longues controverses, les travaux ont commencé en 2020 et l’inauguration est prévue pour le printemps 2022.

Autre exemple, au printemps 2008, les parlementaires ont décidé de créer la Fondation fédérale "Fuite, Expulsion, Réconciliation" aux exodes, aux expulsions et aux réconciliations, dont la mission principale consiste à fonder un centre de documentation consacré à la mémoire des fuites, des expulsions et des migrations forcées au cours de l’histoire et au temps présent. L’histoire de ce projet a elle aussi été marquée par de virulents débats entre les révisionnistes et ceux pour lesquels le centre devait être un lieu de réconciliation. Ce nouveau lieu a finalement été inauguré à Berlin en juin 2021 par Angela Merkel.

D’autres lieux de mémoire ont été conçus avec la volonté pour l’Allemagne, à partir de 2008, d’assumer sa responsabilité et de promouvoir des sites d’importance nationale qui perpétuent la mémoire du régime de terreur national-socialiste et de ses victimes, et d’accomplir un travail de mémoire sur la dictature dans l’ancienne RDA. Parmi ces lieux se trouvent entre autres le "Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe" (Berlin), le musée la "Topographie de la Terreur" (Berlin) et la "Maison de la Conférence de Wannsee" (Berlin). Les lieux consacrés à la zone d’occupation soviétique/RDA comprennent quant à eux le "Mémorial de Berlin-Hohenschönhausen" (ancienne prison du ministère de la Stasi, la police de sécurité d’État de la RDA), la "Fondation du Mur de Berlin" (Berlin) et le "Mémorial du Checkpoint Alpha, sur l’ancienne frontière interallemande (Marienborn)."

En comparaison, l’Assemblée nationale assume en France une fonction bien plus modeste en matière de travail de mémoire, ce qui ne l’a néanmoins pas empêchée d’intervenir dans le domaine depuis le début des années 1990, dans le cadre classique de sa fonction législative. En réaction à l’antisémitisme et à la xénophobie, la loi Gayssot (1990) a ainsi rendu la négation de l’Holocauste et des crimes contre l’humanité pénalement répréhensible. La loi Taubira (2001) a reconnu la traite d’esclaves et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité. Le caractère problématique de ces lois mémorielles est cependant apparu lors du vote de la loi sur le génocide arménien (2001), par laquelle la France reconnaît officiellement le caractère génocidaire du meurtre de masse perpétré sur les Arméniens, ainsi que la loi visant à réprimer la contestation de l’existence des génocides reconnus par la loi (2011). À cette occasion, la question s’est posée de savoir si ces lois étaient bien constitutionnelles, et si c’était bien le rôle du Parlement d’écrire l’histoire et d’orienter l’action mémorielle. Ce débat a encore été ravivé lorsque des députés conservateurs ont voté, en 2005, une loi qui imposait aux manuels scolaires de souligner le rôle positif de la présence française outre-mer, texte qui ne fut finalement pas promulgué.

Le pouvoir exécutif des ministères

L’exemple français fait ressortir le rôle prépondérant des ministères dans le financement et l’accomplissement du travail de mémoire. C’est ainsi par exemple que le ministère français des Armées organise 11 journées nationales par an, des hommages nationaux et plusieurs cérémonies commémoratives en lien avec les cycles mémoriels en cours. Par ailleurs, il entretient et valorise, entre autres, 275 nécropoles nationales et 10 Hauts lieux de la mémoire nationale, et pilote la politique de développement du tourisme de mémoire, par la conclusion de projets partenariats avec les territoires ou encore l’animation d’un réseau de près de 150 lieux de mémoire. Autre exemple dans le domaine exécutif, le ministère de la culture soutient plus de 1 200 musées répartis dans toute la France. Depuis 2002, il décerne le label "Musée de France" et exprime ainsi sa volonté de soutenir en paroles et en actes des musées tels que le Mémorial de Caen, le Musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion (Gravelotte) et l’Historial de la Grande Guerre (Péronne), tout en exigeant simultanément un contrôle scientifique et technique par l’imposition d’une certaine norme muséographique. Ce procédé peut être vu comme l’expression d’une gestion centralisée du paysage muséal.

 

Musée historique

Musée historique allemand, 17 mars 2009. © Andreas Levers

 

En Allemagne, ceci est organisé de façon décentralisée ; c’est ainsi que le Deutsches Museum (Musée Allemand) à Munich est une entité de droit public placée sous la protection et la surveillance du gouvernement régional de Bavière, bien qu’il reçoive des subventions de la Fédération et des autres États fédérés. Le Deutsches Historisches Museum (Musée Historique Allemand de Berlin) est devenu, le 30 décembre 2008, une fondation de droit public directement rattachée à Land, dont le conseil d’administration est constitué de représentants de la Fédération ainsi que de représentants du Parlement fédéral et des États fédérés.

Mais ceux qui veulent garder la mémoire vivante pour les générations futures ne doivent pas seulement compter sur les musées, mais aussi sur les archives. L’organisation des archives publiques reflète d’une part l’histoire d’un État national et, de l’autre, ses structures et sa culture mémorielle.

C’est ainsi que l’histoire des Archives nationales françaises, où sont conservées les archives des organes centraux de l’État, exception faite des fonds du ministère des Armées, du ministère des Finances et de celui des Affaires étrangères, commence dès 1789/90. Elles dépendent du ministère chargé des affaires culturelles depuis la création de ce dernier en 1959. En Allemagne, les Archives du Reich ne naissent qu’en 1919 et ont alors pour mission de collecter et cataloguer les actes de l’Empire allemand fondé en 1871 et disparu en 1918. À la fin du "Troisième Reich", cinq ans se sont écoulés avant que la création des Archives fédérales, qui ont leur siège à Coblence depuis 1952, ne soit actée en 1950. Ces dernières relèvent aujourd’hui de la compétence du ministère d’État et disposent d’autres sites à Berlin, Fribourg-en-Brisgau, Bayreuth et Ludwigsburg. Les Archives fédérales préservent les fonds documentaires de la Fédération, des administrations centrales de la RDA, des zones d’occupation ainsi que de l’Empire allemand et de ses prédécesseurs.

En juin 2021, les Archives fédérales ont également repris la responsabilité du fond documentaire du ministère de la sécurité d’État de l’ancienne RDA. Le droit de consulter les actes reste accordé sans changement aux entités publiques, historiens et victimes, si bien que les anciens de la RDA peuvent constater le contrôle que la Stasi a exercé sur leur vie privée. La compétence du ministère d’État s’étend en outre à d’autres archives et institutions relatives à l’information et à la recherche historique, comme par exemple les "Arolsen Archives – International Center on Nazi Persecution", qui aident à faire la lumière sur les destins personnels des victimes du nazisme. L’accès aux archives est un point sensible qui, en Allemagne comme en France, suscite régulièrement des discussions entre les représentants d’État et les historiens.

Dans les deux pays, la transmission de la mémoire passe enfin par le travail auprès des publics scolaires. À l’Est du Rhin, l’Éducation relevant de la compétence des Länder, il n’y a pas d’agenda mémoriel national dans les établissements scolaires. Même si le gouvernement fédéral s’empare de projets visant à un travail de mémoire historique (2020 a été consacré aux "30 ans de la réunification allemande"), Länder continuent de garder la main sur l’intégration du travail de mémoire dans les programmes scolaires. C’est ainsi par exemple que, le 30 mai 2018, les ministres de l’éducation du Rhénanie-Palatinat et de la Sarre ont élaboré, en collaboration avec le Mémorial de Yad Vashem, un projet destiné à approfondir le travail de mémoire dans les établissements scolaires. En 2020, l’État fédéré de Brandebourg a mis l’accent dans ses programmes sur l’importance des lieux mémoriels emblématiques de l’époque du national-socialisme, de la fin de la dictature du SED et de la réunification allemande.

En France, les publics scolaires sont étroitement associés et impliqués dans le travail de mémoire piloté par le ministère des Armées. Ils sont ainsi encouragés à participer à des cérémonies nationales ou à répondre à des appels à projets pédagogiques en lien avec des thématiques mémorielles. Au niveau national toujours, le ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports concourt à la mise en oeuvre de la politique de mémoire et pilote l’enseignement de défense, en lien étroit avec des partenaires institutionnels comme la Direction des patrimoines, de la mémoire et des archives du ministère des Armées, son opérateur mémoriel l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre, mais aussi des fondations mémorielles, des musées et lieux de mémoire. L’enseignement de défense, discipline obligatoire, inédite en Europe et mise en place en 1997 avec la suspension du service national, démontre l’existence en France, d’un rapport à la mémoire combattante différent du cas allemand.

 

Un soldat allemand visite

Un soldat allemand visite l’exposition sur les crimes de la Wehrmacht présentée en novembre 2001, Musée historique allemand, Berlin.
© Wolfgang Kumm/dpa_pool/dpa Picture-Alliance via AFP

 

Le ministère allemand de la défense a préféré, dans le domaine du travail de mémoire pédagogique, adopter une attitude plus retenue et a placé son action sous le mot d’ordre suivant : "tirer la leçon des manquements et des devoirs". Les discussions allemandes relatives à la mémoire combattante impliquent une confrontation critique avec le rôle de l’armée à l’époque du "Troisième Reich". Ce travail passe par la reconnaissance des crimes de la Wehrmacht au cours de la Seconde Guerre mondiale mais aussi la mise en avant de modèles de soldats tels que le colonel Claus Graf Schenk von Stauffenberg, qui a organisé la résistance de l’armée contre le régime national-socialiste. Cet effort a récemment connu une actualité particulière lorsque des soldats de la Bundeswehr ont affiché des idées néonazies. La difficulté à laquelle la société allemande est confrontée dès qu’on parle de la mémoire militaire est revenue sur le devant de la scène avec les controverses qu’a suscitées l’érection en 2009, sur le terrain du ministère de la défense, d’un mémorial de la Bundeswehr dédié à la mémoire des plus de 3300 hommes et femmes qui, depuis 1955, ont perdu la vie dans l’accomplissement de leur devoir.

Länder versus régions

Le Bund et les Länder veulent aujourd’hui travailler davantage de concert, sachant que Länder restent attentifs à la défense de leurs prérogatives en matière mémorielle. La Fédération intervient surtout lorsque le travail de mémoire revêt une dimension nationale, comme par exemple lorsqu’il s’agit d’entretenir des monuments commémoratifs. Depuis 1950, la Fédération subventionne, à partir de son programme de promotion "Monuments culturels d’importance nationale", la conservation de monuments historiques, sites archéologiques, parcs et jardins historiques. Entre 1950 et 2020, ce programme a permis de conserver et de restaurer plus de 700 monuments culturels avec quelque 387 millions d’euros. Il existe en outre depuis 2007 des programmes spécifiques destinés à financer de petits projets qui participent à la protection et la préservation de monuments. Entre 2007 et 2021, près de 2100 monuments importants au plan culturel ont pu être assainis pour un total de 330 millions d’euros. Ce qui est caractéristique ici, c’est le cofinancement, puisque Länder, les communes, les propriétaires et les porteurs de projets doivent participer à parts égales. L’objectif est aussi de soutenir, avec ces programmes, les petites et moyennes entreprises ainsi que les métiers artisanaux, du bâtiment et des travaux publics.

En outre, le fédéralisme culturel atteint ses limites partout où Länder ne peuvent pas prendre en charge le travail de mémoire par leurs seuls moyens et ont besoin de l’aide de la Fédération. Les 16 États fédérés organisent ainsi leur action de façon différente. À titre d’exemple, dans le Land de Bade-Wurtemberg, le travail autour des lieux de mémoire a essentiellement été le fait d’un engagement de la société civile. Dans le but de se soutenir et de défendre leurs intérêts vis-à-vis du monde politique et du grand public, les lieux de mémoire, fondés sur initiative privée, se sont regroupés en 1995 au sein de la Landesarbeitsgemeinschaft der Gedenkstätten und Gedenkstätteninitiativen (LAGG), la communauté de travail des États fédérés autour des lieux de mémoire et des initiatives en faveur de lieux de mémoire, qui coopère étroitement avec la Landeszentrale für politische Bildung (LpB), le centre régional à l’éducation civique. Celle-ci s’est vu confier par le parlement régional la mission de faire connaître les lieux de mémoire du Land en coordonnant leur promotion. Elle accorde par ailleurs des aides financières et accompagne le travail des lieux de mémoire en délivrant des conseils sur leur programmation. Avec le partenariat noué le 14 juillet 2020 entre le Bade-Wurtemberg et la France, l’État fédéré s’est aussi donné la possibilité de soutenir des projets transfrontaliers dans le domaine mémoriel.

En Saxe aussi, le travail autour des lieux de mémoire a commencé après 1990 sous l’impulsion de la société civile. Après que la politique mémorielle de la RDA s’était contentée de célébrer les victimes communistes du national-socialisme, il s’agissait de donner une acception plurielle à la notion de victimes, en rendant leur dignité à la fois aux victimes du "Troisième Reich" et à celles de la "dictature du SED".

C’est ainsi que le gouvernement de l’État fédéré de Saxe a, le 15 février 1994, décidé de créer la Fondation des lieux de mémoire saxons en souvenir des victimes des dictatures, et a, avec la loi saxonne sur la fondation des lieux de mémoire du 28 février 2003, jeté les bases d’une législation destinée à préserver les lieux historiques en lien avec les crimes perpétrés sous les deux régimes totalitaires. On a cependant assisté au développement d’une concurrence victimaire et à un débat sur la question de savoir si on pouvait mettre les deux régimes sur le même plan, les crimes nazis tendant alors à être relativisés. Une nouvelle loi, qui a apaisé la situation, est en vigueur depuis le 16 décembre 2012. Les cas de la Saxe et du Bade-Wurtemberg témoignent du fait que Länder, grâce à leurs ressources considérables, ont été en mesure de bâtir un travail de mémoire structuré, tenant compte des spécificités régionales.

Les régions françaises aussi ont gagné en responsabilité et en autonomie avec la décentralisation. À l’occasion des cycles mémoriels, elles ont ainsi mis en place des programmes commémoratifs visant à mettre en évidence la singularité historique et mémorielle du territoire, bien que souvent en coopération avec les autorités centrales à Paris. La région Grand Est, par exemple, soutient régulièrement des projets traitant de l’histoire de la zone frontalière entre la France et l’Allemagne et du sort réservé aux "Malgré-Nous". La région Languedoc-Roussillon participe, avec le département des Pyrénées-Orientales, au financement du Mémorial du Camp de Rivesaltes. La région Auvergne-Rhône-Alpes accompagne quant à elle le travail de mémoire de la Maison d’Izieu. La liste d’exemples comparables dans les différentes régions pourrait être allongée ; ces dernières ont compris l’intérêt touristique que représentent les lieux de mémoire régionaux. Ce champ d’actions des régions n’exclut pas toutefois le soutien et l’accompagnement de l’État dans nombre de ces projets à dimension régionale.

 

Mémorial du camp

Mémorial du camp de Rivesaltes, 17 juillet 2016. © Maxime Soens

 

Dans le cas de la France, on constate que les différents organismes publics se sont donné la possibilité d’agir bien plus directement sur le travail de mémoire, tandis qu’en Allemagne, l’expérience de deux régimes totalitaires au XXe siècle a conduit à un travail de mémoire décentralisé, dont le but est justement de limiter le pouvoir d’intervention de l’État en termes d’orientations. En dépit de toutes les différences structurelles, le travail de mémoire mobilise, en Allemagne comme en France, aussi bien les différentes instances publiques que la société civile et la communauté académique.

L’observation de ce qui se fait en Europe montre qu’un travail de mémoire fructueux et pluriel est toujours possible lorsque l’État respecte le principe de subsidiarité et ne mêle pas des considérations politiques, voire idéologiques, à ces questions d’histoire et de mémoire si importantes. Il est ainsi souhaitable que l’État offre un cadre de discussion qui permette un travail de mémoire ouvert à la réflexion critique et aux controverses.

 

Ulrich Pfeil - Historien, professeur de civilisation allemande à l’Université de Lorraine (Metz)
Texte traduit de l’allemand