Lettre d'information

Le regard de : La ministre déléguée Geneviève Darrieussecq

Chapeau

À l’occasion du 30e anniversaire de l’opération Daguet, la ministre déléguée auprès de la ministre des Armées, Geneviève Darrieussecq, nous livre son regard et ses réflexions sur la mémoire des opérations extérieures (OPEX), dont la construction mobilise le ministère des Armées.

Cérémonie du 30e anniversaire de la fin de la guerre du Golfe (opération Daguet) présidée par Geneviève Darrieussecq, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées, chargée de la mémoire et des anciens combattants, 27 février 2021
Texte

 

Madame la ministre, vous avez présidé le 27 février dernier la cérémonie commémorative du 30e anniversaire de l’opération Daguet, coup d’envoi d’un cycle commémoratif lié aux opérations extérieures (OPEX). Pourquoi avoir voulu marquer cette mémoire et quels sont les autres temps forts commémoratifs à venir ?

La mémoire des opérations extérieures permet de donner du sens aux engagements actuels de la France, de comprendre notre contexte géostratégique et les périls qui nous menacent. Elle est une lecture de notre présent à travers l’histoire de nos opérations. Cette mémoire est aussi un formidable instrument pour rappeler la noblesse du métier des armes, pour souligner le dévouement de nos militaires, pour inspirer le sentiment collectif et pour développer l’esprit de corps.

Cela me paraît fondamental car la France vit un temps inédit de son histoire. Depuis plus d’un demi-siècle, notre pays n’a pas été confronté sur son sol à un conflit majeur. Pourtant, dans le même temps, nous n’avons jamais cessé de nous engager à l’extérieur de nos frontières, sous des formes et des formats variés. Autant de noms qui, entre faune et flore, entre vent et mythologie, font partie de notre histoire : Barkhane, Chammal, Salamandre, Serval, Sangaris, Héraclès…

Ces opérations se poursuivent aujourd’hui. Plusieurs milliers de nos militaires accomplissent leurs missions sur nos théâtres d’opérations extérieures. Nous sommes une des rares nations, la seule de l’Union européenne, à posséder de telles capacités de projection nous permettant d'"entrer les premiers". Cela nous donne une responsabilité particulière. Chaque Français doit en être conscient.

C’est dans cet esprit que j’ai souhaité, en effet, marquer concrètement le trentième anniversaire de la guerre du Golfe et plus précisément pour nos armées de l’opération Daguet. Trente années, c’est une génération. C’est une vie passée pour nombre des jeunes soldats ou des officiers de 1990-1991. Cette opération a été particulièrement marquante pour nos forces car elle nous a fait intégrer le monde et les conflits de l’après Guerre Froide. Il y a clairement eu un avant et un après, nous avons tiré nombre d’enseignements dans notre organisation.

Ce conflit entre dans l’histoire, à l’instar du Jaguar A91 qui est entré au musée de l’Air et de l’Espace. J’ai voulu distinguer la mémoire des dix soldats morts au Moyen et Proche Orient dans ces années, saluer les "anciens de Daguet", rappeler les faits et le sens de cette intervention. Il y a quelques années, j’avais également eu l’occasion, lors d’un colloque, de marquer le quarantième anniversaire de la Force intérimaire des Nations unies (FINUL) au Liban.

2021 sera également une année mémorielle riche concernant les OPEX. Nous commémorerons l’anniversaire de la guerre de Corée et l’engagement du bataillon français sous l’égide de l’ONU. Nous rappellerons aussi la fin de l’intervention Limousin au Tchad, le début des opérations en Afghanistan, l’opération Harmattan en Libye. Parce qu’il faut aussi faire vivre la mémoire autrement, notamment avec les jeunes générations, je souhaite que l’on trouve des vecteurs et des formes modernes pour transmettre la mémoire des conflits contemporains. Les moyens de la transmission mémorielle doivent être impérativement adaptés aux nouvelles générations.

 

Darrieussecq Toulouse

Vœux aux armées du Président de la République au pôle national des opérations aéroportées de l’armée de Terre, base de la 11e brigade parachutiste,
à Toulouse-Francazal, 17 janvier 2019. © V. Besnard © CAB MINarm

 

Contrairement aux conflits plus anciens, ceux liés aux OPEX n’ont pas marqué nos villes et paysages de leur empreinte. Aujourd’hui, cette mémoire s’incarne essentiellement dans le monument aux morts pour la France en OPEX, parc André Citroën à Paris. Comment faire pour qu’elle irrigue plus largement l’ensemble de nos territoires ?

L’édification du monument aux morts pour la France en opérations extérieures me tenait particulièrement à cœur. Inauguré le 11 novembre 2019 par le président de la République, il est devenu le dixième Haut-lieu de la Mémoire Nationale du ministère des Armées. Il est une pierre majeure dans l’édifice mémoriel des OPEX, encore en construction. Il marque la reconnaissance de la Nation pour celles et ceux qui ont accompli leur devoir jusqu’au don suprême. Il rappelle à la conscience de tous que ce sont nos militaires qui bâtissent, chaque jour, le succès de nos armes. Près de 600 ont été tués, plus de 6000 blessés. La mémoire des OPEX est par ailleurs indissociable de l’accompagnement des familles touchées.

Les monuments ont cette force d’inscrire notre mémoire et notre reconnaissance dans l’espace public, ils sont des témoignages d’une identité commune, à la portée de tous. Comme les générations de la Grande Guerre et de 39-45, les morts pour la France en opérations extérieures sont désormais honorés dans leur commune de naissance ou de domiciliation par l’inscription de leur nom sur le monument aux morts municipal. C’est un symbole fort pour les vétérans de nos opérations.

La loi du 28 février 2012 place le souvenir des soldats morts en OPEX au cœur des commémorations du 11 novembre. Nous avons récemment voulu que les noms des soldats morts au combat dans l’année écoulée soient lus dans chaque commune de France, sur chaque place, dans chaque mairie, dans chaque cimetière. Cela concourt à installer la mémoire des OPEX. De même, le "plan Hommage" a ritualisé les honneurs rendus aux soldats tués en OPEX, de l’expression de la solidarité nationale sur le pont Alexandre III à l’hommage officiel aux Invalides. Le 14 juillet, jour de fête nationale, moment fédérateur, est aussi un temps privilégié lors duquel l’armée est célébrée par la Nation, comme un moteur de cohésion et d’unité nationale.

 

blessés OPEX

Journée des blessés de l’armée de Terre, en présence du Président de la République, 23 juin 2018. © Présidence de la République

 

Il y a des territoires naturellement marqués par les OPEX, du fait de la présence d’emprises militaires et d’unités mobilisées régulièrement. C’est le cas dans ma région, je pense notamment à Pau et à Mont-de-Marsan. Le maillage mémoriel du territoire est également assuré par les 230 000 "jeunes anciens combattants" qui ont déjà leur carte du combattant. Ils sont l’avenir du monde combattant, ils permettent et permettront de maintenir les Français éveillés, conscients et mobilisés autour des enjeux de la défense.

La mémoire des OPEX est une mémoire vivante et dynamique. Comment valoriser les témoignages d’aujourd’hui ?

La mémoire de nos opérations extérieures est un objet singulier, qui repose sur une histoire toujours présente, sur un temps ouvert. Elle est aussi le catalyseur d’une suite d’opérations diverses étalée sur six décennies n’ayant pu créer un sentiment d’appartenance entre ses participants. Comme c’est le propre de la mémoire, les témoignages sont précieux et indispensables à la transmission. Les récits des soldats, des sous-officiers et des officiers en sont plus que jamais la clé dans une société qui a mis la guerre à distance. Ces récits doivent permettre de comprendre les enjeux stratégiques, le déroulé des événements, le quotidien du soldat, ses motivations et ses difficultés. Ainsi, les témoignages de l’attaque d’Uzbin ont marqué l’opinion. Des colloques sur le Liban ou la Yougoslavie ont permis de faire avancer la connaissance. Je pense aussi au remarquable support de l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD), mis en ligne il y a quelques années, regroupant plusieurs heures de témoignages des principaux acteurs de la guerre du Golfe.

La valorisation des témoignages passe par les récits écrits et publiés, par la numérisation de la parole des témoins, par une présence accrue dans les médias, par le travail auprès des classes et des universités. L’étude des ressources du Service historique de la Défense et les colloques sont aussi le moyen d’approfondir notre connaissance de ces événements et de les replacer dans leur cadre historique. La Direction des patrimoines, de la mémoire et des archives (DPMA) mène également une active politique de publication.

La dimension internationale de l’action mémorielle est régulièrement mise en évidence ; la commémoration des OPEX est-elle un instrument de diplomatie ?

La commémoration d’une opération extérieure revêt nécessairement une dimension internationale et s’intègre assez naturellement dans une relation de mémoire partagée. Ainsi, nous travaillons avec nos amis coréens à la commémoration de l’engagement du bataillon français de Corée. L’ambassadeur du Koweït était l’invité, en février dernier, de la commémoration du trentième anniversaire de la guerre du Golfe.

En commémorant, nous renouvelons les liens qui nous unissent avec nos alliés. Nous entretenons ces liens tout autant que nous en créons de nouveau. Nous rappelons avec force que nos opérations extérieures ont un double objectif : défendre les intérêts de la France et honorer nos engagements internationaux. Nous signalons ainsi que nous nous tenons, solides et loyaux, aux côtes de nos alliés, fidèles à nos engagements. En cela, commémorer les OPEX c’est aussi actionner un levier de notre diplomatie.

Vous avez fait de la transmission à la jeunesse une priorité de votre action. Y a-t-il un enjeu pédagogique spécifique lié à la mémoire des OPEX ? Quels sont les moyens et outils mis en place pour relever ce défi ?

La mémoire des opérations extérieures offre à la jeunesse des exemples d’engagements auxquels elle peut s’identifier. Nombre des soldats engagés n’ont que quelques années d’écart avec les lycéens. Ils partagent une communauté d’attentes et d’appréhensions. Depuis 2017, je travaille pour et avec la jeunesse. En premier lieu, pour consolider le lien armées-jeunesse, c’est l’objectif du plan Ambition armées-jeunesse que j’ai présenté. En second, pour transmettre la mémoire combattante. Dans ces deux enjeux, la mémoire des OPEX occupe une place importante.

L’enseignement des OPEX est d’ores et déjà intégré au sein de l’enseignement de défense, au sein des programmes d’enseignement moral et civique et d’histoire-géographie. Il permet de comprendre le monde qui est le nôtre, que la paix n’est jamais gagnée, que les conflits en ex-Yougoslavie ou au Kosovo ne sont loin ni dans le temps ni dans l’espace, que l’engagement au Mali et au Proche Orient permet de réduire les risques d’une projection terroriste sur l’Europe et la France.

 

Darrieussecq CDSG Orléans

La ministre déléguée face aux élèves de la Classe de Défense et de Sécurité Globales d’Orléans (Loiret) le 11 janvier 2021. © Delphine Toujas

 

L’apprentissage des opérations de la France est à la fois un appel à l’engagement et une compréhension du consentement de la Nation à mobiliser son armée et ses soldats. Cet apprentissage passe par des initiatives comme « Héritiers de Mémoire », par les projets scolaires menés par les trinômes académiques ou par le volet pédagogique développé par l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONAC-VG). Je crois particulièrement au dispositif des Classes de Défense et de Sécurité Globales (CDSG) qui permet de rapprocher une classe et une entité militaire. Elles participent à la fois à l’acquisition d’une culture de défense, au parcours de citoyenneté et à la transmission mémorielle. En 2021, plus de 370 CDSG sont actives au profit de plus de 9000 jeunes bénéficiaires. Nous œuvrons à leur montée en puissance pour en renforcer le rayonnement.

La mémoire des OPEX aura également sa place au cœur du parcours armées-jeunesse, au cœur de la journée Défense-Mémoire du Service National Universel. Elle constitue à cet égard une part du lien armées-nation.

La mémoire des opérations extérieures est encore en construction. Je suis convaincue qu’elle parlera de plus en plus à tous nos concitoyens.


Auteur
La rédaction