L'enfer de Douaumont - 14 juillet 1916

Le fort de Douaumont. Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France. Agence Rol
Corps 1

Récit du Capitaine R.Michel Ayant récupéré trois de ses brancardiers, le capitaine R. Michel, blessé, arrive le 14 juillet, vers 13 heures, en vue du fort de Douaumont, après un périple de plus d'un kilomètre sous le pilonnage français.

 

" Soudain, à trente pas de nous, se creusent les fossés du fort. Rien ne les décelait dans ce chaos indescriptible de trous d'obus gigantesques. Devant nous s'étend une contrescarpe méconnaissable . les obus de gros calibre l'ont effondrée. Le mur de maçonnerie de l'escarpe est encore debout, mais fortement entamé. Aux angles, des coffres d'escarpe bien conservés montrent leurs redoutables embrasures. Nous abordons le fort par un saillant. Le fossé qui s'étend devant nous, bourré de cadavres, de squelettes, de débris d'armes... et de rats, est barré au fond par une caponnière perforée par un obus de rupture français, et obturée par un mur de sacs à terre percé de créneaux. Laurent et ses compagnons s'engagent sur les pentes de la contrescarpe en vue de gagner, par le fossé, la poterne de la caponnière. Ils sont à bout de souffle et tremblent d'impatience d'arriver.

Subitement, une mitrailleuse allemande se décèle derrière les sacs à terre et balaie la contrescarpe. Les Allemands, surpris, s'imaginent sans doute qu'une attaque française fait irruption. Nous allons être massacrés. Les porteurs, décontenancés, lâchent la civière et déploient leurs mouchoirs, tandis que sous l'influence de la pente rapide, je tombe hors du brancard et vais rouler à toute vitesse au fond du fossé profond. Je heurte dans cette course folle, sous la pluie de balles, des blocs de maçonnerie. Mes côtes déjà brisées craquent atrocement, ma nudité s'accroche à des ronces de fils de fer barbelés... Puis soudain, choc violent au fond du fossé contre une caisse à eau abandonnée qui résonne comme un coup de canon ! Je m'évanouis.

Lorsque je reviens à moi, je me débats d'épouvanté, un essaim de grosses mouches charbonneuses s'est abattu sur mon corps, cadavre tout frais, aubaine imprévue, régal sanglant pour leurs trompes meurtrières et avides. Pour les chasser, je brandis les mains, mais ces gestes violents font craquer mes côtes. Je sens que tout mon côté est broyé. Des Allemands accourus au pas de gymnastique s'empressent - ainsi que mes poilus désolés - autour de moi. A l'entrée de la caponnière, on me transfère de la civière dans une couverture que deux robustes mitrailleurs allemands empoignent. Nous pénétrons dans le fort et nous nous engageons par un escalier étroit de forme hélicoïdale qui s'enfonce dans les profondeurs du fort cuirassé. Je souffre atrocement, la couverture me ploie en deux, mes côtes brisées s'entrechoquent, l'une d'elles émerge de la plaie. D'énormes obus français ébranlent la super-structure. De la voûte s'effondrent des gravats et des cataractes d'eau. Cette descente dans la nuit semble durer un siècle. Les voix de l'escorte, répercutées par ces souterrains, semblent sépulcrales, fantastiques. Arrêt... une lampe à acétylène s'allume, éblouissante, écoeurante. Des spectres m'entourent . la marche reprend le long des couloirs. Des formes affairées s'agitent, des réserves sans doute ? Sur la droite, une alvéole éclairée faiblement par la lumière du jour issue d'un créneau de coffre flanquant montre deux mitrailleuses aux canons énormes. Un Allemand casqué surveille l'extérieur, le reste de l'équipe dort allongé sur le sol. Reprise de la descente... puis arrêt. Bruit de porte métallique qui grince : c'est une herse interdisant un couloir que l'on ouvre. La lampe à acétylène a été éteinte. De loin en loin, brillent faiblement des ampoules électriques, anémiques, dont la lumière jaunâtre vacille, s'éteint, se ranime.

Nous traversons une large pièce voûtée, humide. Les porteurs marchent dans une épaisse couche de suie, de décombres, de cendres. Les murailles semblent calcinées. Une forte odeur de roussi nous prend à la gorge. Que s'est-il passé ici ? J'interroge un allemand : « Un incendie ici ? » « Ach ya... effroyable, un bataillon allemand brûlé par un flammenwerfer... cigarette... pétrole, explosion terrible. » Au dédale d'un couloir, nous arrivons au seuil d'une grande salle voûtée d'où retentit un brouhaha indéfinissable. Le long de la muraille de droite de cette sinistre pièce, des brancards sont alignés.

Des cris, des gémissements, des hurlements en sortent : ce sont des blessés qui attendent le moment de passer devant le chirurgien. De l'autre côté... d'autres brancards, des geignements, des ronflements : ceux qui ont reçu les premiers soins, certains s'endorment, d'autres agonisent. Enfin, là-bas, au fond de ce hall humide, où flottent d'affreuses odeurs de chairs en décomposition, d'iode, d'excréments, où l'air vicié et chaud ne peut se renouveler, étendues sur le sol, des formes rigides recouvertes entièrement de couvertures. Au centre de cette cave, trois tables en bois blanc, chargées de blessés autour desquels s'affairent chirurgiens et infirmiers. Je suis aiguillé vers la muraille de droite. Je fais des adieux émus à mes brancardiers français. Un sous-officier sanitaire passe de civière en civière, questionne, note les renseignements, accroche une fiche sur les effets du blessé. Le voici arrivé à la mienne. Il parle en allemand, je réponds en français, il fait de même. Je décline mon identité. Tout à coup, il s'arrête net : « Vous êtes bien capitaine ? » - « Puisque je vous le dis ? » - « Avez-vous vos papiers ? », interroge-t-il soupçonneux. - « Je crois que voici mes effets dans ce ballot . regardez mes manches, fouillez mon portefeuille ». Après examen minutieux, il claque les talons devant ma nudité, salue, et se dirige vers un chirurgien : regards de mon côté. Deux infirmiers se hâtent vers moi, et je prends la place sur la table d'opération d'un gefreite bavarois vite expédié. Le médecin m'examine sans dire mot, puis m'interroge : - « Quel âge avez-vous ?» - « 22 ans ». - « C'est pourtant la vérité ». Peut-être ma barbe sale, non rasée depuis six jours, mon visage émacié me vieillissent-ils ? - « Quand avez-vous été blessé ? » - « II y a quatre jours, le 11 juillet ». - « Avez-vous été piqué contre le tétanos ?» - « Non, docteur, et je n'ai pas mangé et je n'ai presque rien bu depuis cette date. Je suis à bout de forces ». - « Avez-vous été aux « Aborte » [à la selle] Je réponds négativement. Il continue son examen. - « La balle a été tirée à bout portant au défaut de l'épaulé gauche, a traversé le poumon et lésé le péricarde. Vous avez au moins deux côtes broyées, trois et peut-être quatre autres fracturées. Beaucoup de terre, débris de vêtements, dans le poumon gauche. Le coeur est complètement découvert. Le tétanos vous menace. Votre gorge est très tuméfiée par les gaz. Vous avez des érosions. Vous êtes jeune, peut-être avez-vous une chance sur mille d'en réchapper. »

Cet arrêt de mort, donné de sang-froid, me porte un coup terrible. Je croyais n'avoir qu'une blessure légère. Je sens mes forces disparaître. - Je vous en prie, Docteur, dis-je... une prière, de grâce je suis à bout, laissez-moi dormir dans un coin. Je n'en peux plus ! » - « Impossible, monsieur le Capitaine, réplique-t-il anxieux. Il règne ici un trop mauvais air. Il faut que vous quittiez le fort le plus rapidement possible. Tenez voici un verre d'eau. Nous ne sommes pas riches. » Tandis qu'il parle, quatre énormes obus français s'effondrent sur le fort. Nous sommes à la partie la plus basse de l'ouvrage. La commotion est effroyable, l'explosion se répercute dans les nombreux couloirs... formidablement et ébranle tous les murs. Les lampes s'éteignent, puis se rallument, puis s'éteignent encore. Les blessés secoués par ces explosions gigantesques et qui se répercutent dans ces souterrains sans issues, hurlent tragiquement. Mon coeur, à vif, secoué par l'onde explosive, est tellement choqué qu'il me semble être arraché de la poitrine. Des commandements gutturaux rétablissent l'ordre. Le groupe électrogène reprend ses ronflements, la lumière réapparaît. Je suis couvert de sueur, mais quatre soldats allemands s'avancent, me placent sur un brancard et le chemin de l'évacuation et de la captivité commence. »