Les services secrets de Vichy

Ordre de bataille des Travaux ruraux, 20 avril 1942. © SHD

Un film récent, Imitation Game, a rappelé le rôle essentiel du décryptage d’Enigma dans la victoire des Alliés. Mais sait-on que les services secrets français ont recruté Hans Thilo Schmidt dès 1931 ? Cet espion allemand sera à l’origine des premières informations sur la machine à crypter les messages secrets. Sans cette source de renseignement, il n’aurait probablement pas été possible de reconstituer la machine ni de découvrir son fonctionnement.

Corps 1

L’espion allemand, Hans Thilo Schmidt, a continué à livrer des secrets à ses officiers traitants français jusqu’en 1943. C’est en effet un organisme dépendant de l’État français dirigé par le maréchal Pétain qui a continué à "traiter" un des espions dont l’action a certainement contribué à la chute du IIIe Reich. Ce simple constat donne la mesure de la complexité d’une approche des services spéciaux de Vichy dont l’action antiallemande a été soulignée après-guerre dans de nombreux ouvrages appuyés par une association d’anciens très active. Leur lecture accréditerait l’idée d’un double-jeu à Vichy. Pourtant, la redécouverte des archives de ces services donne une vision plus nuancée : leur action n’a pas été dirigée seulement contre l’Allemagne et l’Italie, mais bien aussi contre les gaullistes, les communistes et tous ceux qui pouvaient nuire à la politique du maréchal Pétain. À travers eux, l’armée a joué un rôle dans la surveillance des Français sous l’Occupation.

Les services secrets, prérogatives civiles ou militaires ?

Pour comprendre ce rôle, il faut revenir sur l’histoire des services secrets militaires. Ces derniers incluent les services de recherche de renseignements militaires (SR) et la répression de l’espionnage, mais ils n’intègrent pas l’exploitation du renseignement qui est effectuée à chaque échelon de l’organisation des états-majors par des "2es bureaux". En France, le scandale de l’affaire Dreyfus (1894) a conduit à restreindre les prérogatives de l’armée en matière de contre-espionnage : à partir de 1899, celui-ci est confié au ministère de l’Intérieur en temps de paix. Lors de la Première Guerre mondiale, le contre-espionnage militaire est reconstitué sous la forme d’une section de centralisation du renseignement (SCR) dépendant du ministère de la Guerre. En 1919, la mission de répression du contre-espionnage retourne au ministère de l’Intérieur, mais les militaires conservent une SCR réduite, habilitée seulement à rassembler des informations mais non à poursuivre les suspects. Des milliers de dossiers sont ainsi constitués pendant l’entre-deux-guerres, dossiers personnels sur des étrangers, des Français suspects ou volontaires pour livrer des informations, mais aussi sur des organisations politiques ou des entreprises.

Dès le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, les militaires récupèrent leurs prérogatives dans la répression de l’espionnage. Tous les services spéciaux militaires (le SR Guerre dirigé par le colonel Rivet avec une division aéronautique, le SR Marine, la SCR) sont alors rassemblés dans des bureaux de l’état-major nommés 5e bureau. Dans chaque circonscription militaire et auprès des grandes unités sont installés des bureaux de centralisation du renseignement (BCR), avec à leur tête, un officier de sécurité militaire (officier SM) ayant autorité sur les forces de l’ordre civiles . il peut demander au général commandant la circonscription de déférer les suspects devant les tribunaux militaires (voir diaporama).

Lors de la débâcle, en juin 1940, les services spéciaux se replient avec toutes leurs archives vers le sud de la France. Dans la perspective d’une dissolution prochaine des 5es bureaux, le colonel Louis Rivet, chef du 5e bureau de l’état-major de la Guerre, rassemble ses officiers au séminaire de Bon-Encontre, près d’Agen, et projette d’organiser des services de renseignement camouflés. Les clauses de l’armistice autorisent en effet les 2es bureaux qui exploitent le renseignement, mais pas la recherche du renseignement contre l’Axe et ses alliés.

La naissance des services secrets de Vichy

Ainsi naissent, en juillet 1940, des réseaux clandestins attachés officieusement aux 2es bureaux de chaque armée. Le SR Guerre camouflé prend le nom de Kléber sous la direction du lieutenant-colonel Perruche. Son PC est à Vichy et à Royat sous la couverture d’un "Office du Retour à la Terre". La section aéronautique du SR Guerre devient un SR Air indépendant sous la direction du colonel Ronin dont le PC est à Cusset (Allier). Ces services maintiennent des liens avec l’Intelligence Service à Londres. Le SR Marine, sous la direction du capitaine de vaisseau Samson, est attaché au 2e bureau de l’état-major de la Marine et se dote de sa propre section de contre-espionnage, qui deviendra en 1942 la Sécurité navale.

Cependant, les craintes de dissolution totale de l’armée se révèlent infondées. Les événements de Mers el-Kébir, puis de Dakar entraînent le maintien d’une armée sous l’autorité de Vichy dont les effectifs atteignent, au début de l’année 1942, 550000 hommes dont 21000 officiers, auxquels il faut ajouter les jeunes des Chantiers de la jeunesse. Les services de contre-espionnage militaires sont donc maintenus, perpétuant la situation du temps de guerre. Seuls les noms changent : la section de centralisation du renseignement (SCR) devient service des menées antinationales (MA) et les BCR deviennent Bureaux des menées antinationales (BMA). L’organisation est identique. Dépendant du 2e bureau de l’Armée, situé à Royat et dirigés par le lieutenant-colonel Guy d’Alès, ces bureaux ont pour mission "la protection du secret de défense nationale et la protection de l’armée contre les menées antinationales". Ils doivent donc lutter contre l’espionnage, les sabotages, les propagandes de tous bords, l’activité communiste, à l’intérieur des forces armées ainsi que dans les Chantiers de la jeunesse. Le service des Menées Antinationales (MA) est admis par les commissions d’armistice allemandes, à condition que toute activité hostile aux intérêts des armées allemandes, italiennes ou de leurs alliés, soit proscrite. La partie "offensive" du contre-espionnage - celle qui est chargée de la poursuite des espions allemands et italiens et de la collecte de renseignements contre l’Axe - est donc officiellement dissoute.

De très discrets services secrets

Elle survit en se dissimulant sous la couverture d’un organisme dépendant du ministère de l’Agriculture : la société des Travaux ruraux (TR). Organisés en une quinzaine de postes, dont deux à l’étranger, et dirigés par un service surnommé "la Centrale" ou "Cambronne", situé à Marseille, Villa Éole, sous la direction du commandant Paul Paillole, les TR poursuivent la lutte contre les services spéciaux de l’Axe et centralisent les renseignements venant d’agents, d’honorables correspondants (HC) ou d’agents doubles (agents W). C’est ainsi qu’ils continuent à recevoir des renseignements venant d’agents comme Hans Thilo Schmidt. Il existe donc une double structure de contre-espionnage militaire, l’une camouflée, l’autre officielle.

Dans chaque circonscription militaire, les officiers SM délivrent aux policiers des demandes d’enquêtes et soumettent les cas au général commandant la circonscription qui a le pouvoir de les déférer devant le tribunal militaire. Des agents à la solde de l’Allemagne et de l’Italie, mais aussi des gaullistes et des communistes font ainsi l’objet de ces enquêtes et de cette répression, via la justice militaire française. À plusieurs reprises, au gré des remaniements dans le gouvernement de Vichy, et tout particulièrement des luttes d’influence entre Darlan et Laval et leurs affidés, le service des menées antinationales est menacé de disparition ou sommé de cantonner son activité exclusivement à l’intérieur des forces armées.

Dissous officiellement en mars 1942, il renaît presque immédiatement sous le nom de Service de Sécurité militaire (SSM) tout en maintenant les mêmes missions jusqu’à la dissolution de l’armée de l’armistice à la fin de l’année 1942. Loin de se cantonner à la simple protection de l’armée de l’armistice, l’action du service MA a une portée plus large de surveillance du territoire et de l’activité politique en métropole, en Afrique du Nord et dans les colonies. Chaque bureau chargé du contre-espionnage au niveau de la division militaire doit en effet constituer trois fichiers : un fichier de localités où sont mentionnés "les chiffres de la population, ses caractéristiques (paysanne, ouvrière, etc. proportion d’étrangers, etc.[...], les foyers possibles de troubles, les manifestations constatées des activités antinationales (distribution de tracts, manifestations populaires, grèves, sabotages ou attentats, espionnage)" . un fichier d’unités pour chacun des états-majors, corps ou services des forces armées, recensant toutes les informations concernant le recrutement, le moral, les points sensibles à défendre, l’activité de propagande gaulliste, communiste ou collaborationniste . et enfin, des fiches individuelles, celles des informateurs et celles des "suspects et des douteux au point de vue national".

Un jeu trouble

Mais le service MA-TR effectue aussi un travail de synthèse : tous les mois, un rapport de 150 à 200 pages est rédigé. Il fait le point des activités des BMA et des TR, tient à jour la liste des arrestations et des condamnations des agents à la solde de l’étranger, le plus souvent travaillant pour le compte de l’Axe, mais également des gaullistes et des communistes, précise le montant total des trafics illicites avec l’occupant et prend le pouls de l’opinion publique.

Cette surveillance politique des Français n’épargne pas les plus hautes personnalités : grâce à l’exploitation des écoutes téléphoniques, l’état-major se tient informé de l’activité des ministres et des relations entre Paris et Vichy. En octobre 1941, au moment des exécutions d’otages consécutives aux attentats de Nantes et Bordeaux, les conversations du chef du cabinet civil du maréchal Pétain, Henri du Moulin de la Barthète, du ministre de l’Intérieur, Pierre Pucheu, ou encore de l’ambassadeur allemand Abetz sont interceptées et retranscrites (voir diaporama). Le contre-espionnage militaire outrepasse largement les fonctions qui lui sont attribuées et peut constituer un véritable outil politique au service de l’état-major et des chefs militaires au gouvernement contre des ministres civils, mais également un moyen de répression contre toute dissidence. En novembre 1942, au moment de l’invasion de la zone libre, une partie des agents de ces services spéciaux militaires parviennent à gagner l’Afrique du Nord où ils constituent, sous la direction des colonels Rivet, puis Ronin, les services secrets giraudistes qui fusionneront finalement avec le BCRA, en novembre 1943, pour former la Direction générale des services spéciaux (DGSS) avec à sa tête Jacques Soustelle.

Des archives disputées

En métropole, une véritable catastrophe a lieu en juin 1943 lorsque les services allemands mettent la main sur une vingtaine de tonnes d’archives des services secrets français dissimulées dans une pièce murée du Château de Lédenon, près de Nîmes. Après avoir fait l’objet d’un début d’exploitation par le Reichssicherheitshauptamt et l’Abwehr (voir Les services répressifs allemands en France occupée), elles sont récupérées en 1945 par le service de renseignement de l’Armée rouge qui les exploite à son tour. La saisie de ces archives a-t-elle entraîné l’arrestation d’agents allemands antinazis travaillant secrètement pour la France ? Ce n’est pas le cas pour Hans Thilo Schmidt qui a été arrêté en avril 1943, soit trois mois avant leur découverte. L’espion qui le premier informa sur Enigma n’a donc pas été livré par les documents français. D’autres peut-être l’ont été… seul un examen minutieux des 20 000 dossiers personnels de la sous-série GR7NN2 permettrait de le déterminer.

 

Claude d’Abzac-Epezy - Professeur en classes préparatoires aux grandes écoles au Lycée Louis le Grand.
Chercheuse associée Sorbonne-IRICE, membre de l’Académie de l’air et de l’espace.

 

POUR EN SAVOIR PLUS
Les archives des services secrets français saisies par les Allemands en 1943 puis récupérées par l'Armée rouge en 1945 font aujourd'hui partie de ce que l'on appelle les "fonds de Moscou". L'ensemble a été restitué au Service historique de l'armée de Terre en 1994 et classé dans la sous-série GR 7 NN 2. Une partie seulement des 20 000 dossiers référencés dans cette sous-série concernent les services secrets de Vichy. L'essentiel des archives datent de l'entre deux-guerres. L'inventaire GR 7 NN 2 est accessible à Vincennes. Ces archives sont consultables en salle de lecture.
  • Ordre de bataille des Travaux ruraux, 20 avril 1942. © SHD

  • Compte rendu d'écoute téléphonique de Jean Bergeret, secrétaire d?État à l?aviation avec Pierre Laval, président du Conseil, 29 novembre 1940, p. 1. © SHD

  • Compte rendu d'écoute téléphonique de Jean Bergeret, secrétaire d?État à l?aviation avec Pierre Laval, président du Conseil, 29 novembre 1940, p. 2. © SHD

  • Compte rendu d'écoute téléphonique de Jean Bergeret, secrétaire d?État à l?aviation avec Pierre Laval, président du Conseil, 29 novembre 1940, p. 3. © SHD

  • Note instituant le Bureau des menées antinationales, 22 juillet 1940. © SHD

  • Compte rendu d'écoute téléphonique entre Fernand de Brinon, délégué général du gouvernement français dans les territoires occupés et Henry du Moulin de la Barthète, directeur du cabinet civil du Maréchal Pétain, 14 décembre 1941. © SHD

  • Compte rendu d'écoute téléphonique entre Fernand de Brinon, délégué général du gouvernement français dans les territoires occupés et Henry du Moulin de la Barthète, directeur du cabinet civil du Maréchal Pétain, 14 décembre 1941. © SHD