Lettre d'information

Mémoires de la guerre de 1870

Lion de Bartholdi, Territoire de Belfort. © DR

Le 150e anniversaire de la guerre de 1870 a fait découvrir ou redécouvrir ce conflit que beaucoup croyaient oublié des mémoires nationales française et allemande. Outre la mobilisation des acteurs mémoriels, associatifs et culturels, il a permis d’étudier les traces de cette mémoire, de part et d’autre du Rhin, et l’empreinte qu’elle a laissée, jusqu’à aujourd’hui, dans les territoires concernés.

Corps 1

L’année 2020 a été celle du 150e anniversaire de "la guerre oubliée" (sic) ! Tel est le caractère communément attaché au conflit franco-allemand de 1870. Un micro-trottoir montrerait vite le bien-fondé d’une telle qualification. Français ou Allemands, nos contemporains ne savent pas grand-chose sur le sujet, si ce n’est qu’il correspond pour les uns à la naissance de la IIIe République, pour les autres au moment de leur unité nationale ; qu’il renvoie aussi à une rivalité qui fut une des matrices de deux guerres mondiales. Comment un événement aussi déterminant peut-il faire "oubli" ? Les nombreuses commémorations, expositions, publications et autres colloques ou conférences qui ont rythmé l’année 2020 et le début de 2021 témoignent d’un "oubli" qui n’en porte que le nom ou qu’il convient de définir. Au-delà de l’ignorance bien partagée par des populations qui ne peuvent pas avoir oublié ce qu’elles n’ont pas appris, quelles traces la guerre de 1870 a-t-elle laissées de part et d’autre du Rhin ?

 

Monuments aux soldats

Monuments aux soldats allemands, morts pendant la guerre de 1870 à Ehrenthal, près de Sarrebruck.
Combats du 6 août 1870. © Léon & Lévy/Roger-Viollet

 

Une mémoire inscrite dans le paysage

Deux points présument d’une forte différenciation : le sort de chaque pays – un vainqueur, un vaincu – et le territoire où se déroula le conflit – en France. 1870 est forcément un bon souvenir pour les uns, un mauvais pour les autres. D’un côté, il y a la fierté d’une victoire aussi rapide que flatteuse ; de l’autre, le traumatisme de la défaite, des destructions et la souffrance des victimes civiles, qui s’est ajoutée à la disparition des "morts pour la Patrie". Cette opposition initiale a pourtant généré une même et inédite souffrance. De part et d’autre de la frontière, cette première guerre faisant appel à la conscription a lourdement frappé des populations peu habituées à payer le prix du sang qui leur fut alors imposé : 139 000 morts français, 51 000 allemands. La conscience de ce drame collectif explique l’article 16 du traité de Francfort obligeant les deux gouvernements à "entretenir les tombeaux des soldats ensevelis sur leurs territoires respectifs", tombes françaises en Alsace et Moselle annexées, tombes allemandes en territoire français mais aussi celles des prisonniers français morts en captivité.

 

Carte-Momuments-1870

Carte des principaux monuments de la guerre de 1870-1871 autour de Metz métropole. © Metz métropole

 

Ce souci d’honorer la mémoire des victimes militaires est un trait sans précédent qui s’est exprimé dès le lendemain de la guerre. Financés d’abord par les communes, les églises, des associations locales ou des amicales régimentaires, puis par les États et des associations comme le Souvenir français, des monuments ont été édifié sur les sites des principales batailles ou sur les places des centres-villes. Ils ont inscrit pour longtemps la mémoire de 1870 dans le paysage. Nombre de ces monuments ont disparu, démantelés en 1919 par les Français, comme le monument à Friedrich III à Woerth, détruits par les bombardements, fondus pendant l’occupation allemande (1941-1944) ; ils ont aussi été supplantés par l’importance des monuments érigés en mémoire des victimes des guerres mondiales. Les recensements entrepris à l’occasion du 150e anniversaire permettent toutefois de dénombrer plus de 800 plaques, tombes ou monuments spécifiques en France, présents dans tous les départements. La carte des monuments de la guerre de 1870 autour de Metz, diffusée par la commune, recense à elle seule 167 lieux de mémoire. Sur le seul champ de bataille de Woerth-Froeschwiller, le promeneur peut être interpellé par au moins 84 évocations des combattants français ou allemands tombés dans le secteur. Ce ne sont là que des exemples au service d’un tourisme mémoriel auquel les commémorations de 2020-2021 ont redonné un peu d’élan. Mais cette mise à disposition de l’information témoigne d’un souci encore vivant d’aider les visiteurs à ne pas oublier, y compris les touristes allemands qui viennent nombreux dans la région.

 

cérémonie août 2020

Cérémonie franco-allemande commémorant la guerre de 1870, à Gravelotte, en présence de la ministre
déléguée française Geneviève Darrieussecq et du ministre plénipotentiaire de l’ambassade d’Allemagne Pascal Hector, 30 août 2020.
© Erwan Rabot/SGA-COM

 

Les monuments sont d’importants supports de la mémoire. Mais les efforts déployés pour restaurer les plus abîmés et les doter d’une signalétique à des fins touristiques sont à la mesure de "l’oubli" qui les affecte. Faut-il encore comprendre les raisons de celui-ci, qui n’est pas volonté d’occultation ni indifférence. La mémoire "oubliée" de 1870 doit être comprise par référence aux événements qui ont remodelé les liens franco-allemands depuis 1919.

Une volonté "d’effacement" de la mémoire de part et d’autre du Rhin

En France, un processus de résilience très actif a d’abord retourné la mémoire des vaincus à l’avantage de ces derniers. Le Gloria Victis d’Antonin Mercié (1874), que de nombreuses villes de France ont adopté, en est l’expression emblématique, une oeuvre qui suscita la création d’autres qui restent très présentes dans nos espaces publics. Sacré "Monument préféré des Français" en 2020, Le Lion de Frédéric Bartholdi (60 000 visiteurs en 2018) et sa réplique place Denfert-Rochereau à Paris, sont les marques vivantes de cette mémoire patrimoniale à la portée de la curiosité des Français. L’ignorance de l’histoire qu’ils évoquent est regrettable mais elle a sa raison d’être : le retour de l’Alsace-Lorraine dans le giron de la Mère-Patrie faisant réparation du préjudice de 1871, les Français n’avaient plus de raison de s’astreindre au devoir de mémoire entretenu jusque-là. Pour eux, l’affaire était close et la cruelle résurgence de 1940 n’y changea rien dans la durée. À partir de 1945, la guerre de 1870 disparaît pratiquement des programmes du secondaire.

En Allemagne, 1870 aussi s’efface après 1919, mais pour une tout autre raison. "Ce qu’une victoire avait créé, une défaite le balaie", écrit François Roth. L’humiliation du Diktat relégua le bon souvenir de 1871 au second plan. Il y réussit d’autant plus facilement que le Sedantag (2 septembre) comme le jour de la naissance du Reich (18 janvier) n’avaient jamais fait pleine unanimité en Allemagne. Ces références étaient trop prussiennes pour plaire à tous les Allemands. Ainsi, les Bavarois restaient-ils plus attachés à la mémoire de Reichshoffen (6 août) que de Sedan. La proclamation du IIIe Reich aurait pu renouer les fils de la continuité avec la monarchie militaire prussienne d’avant 1914. Mais le Diktat, puis le régime hitlérien, combinèrent leur puissance pour reléguer le souvenir de 1870 aux oubliettes de la mémoire allemande. Dans de nombreuses villes d’Allemagne, des rues portent encore le nom des batailles de Metz, Wörth ou Belfort, mais les résidents n’associent plus la guerre de 1870 à ces noms. Cette ignorance n’a d’égale que celle qui existe en France concernant les rues Adèle Riton à Strasbourg, général Renault ou de la Petite Pierre dans le 11e arrondissement de Paris, Juliette Dodu à Montreuil, voire Faidherbe à Lille ; ou celle des chansons de veillées comme Les cuirassiers de Reichshoffen. Toutes ces traces imprègnent encore la culture française, cette mémoire qui reste quand l’essentiel a été oublié ou jamais expliqué. On la retrouve dans des expressions toujours usitées, y compris par des personnes qui en ignorent le sens originel : cette "bouteille que les Prussiens n’auront pas", ces objets qui "tombent comme à Gravelotte" ou ces "boutons de guêtres" qui ne manquent pas.

La guerre froide et la construction européenne ont renforcé le souci conjoint de part et d’autre du Rhin de maintenir "au placard" la mémoire de 1870. La frontière à défendre s’est alors déplacée vers l’Est. Contre la menace soviétique, Français et Allemands de l’Ouest se sont unis (traité de Rome de 1957) et réconciliés (traité de Paris de 1963). Dès lors, s’il fallait encore se souvenir de 1870, ce n’était plus pour accomplir ou contrer une revanche, mais pour construire les États-Unis d’Europe dont rêvait Victor Hugo depuis 1849, objectif dont il avait rappelé la nécessité aux Allemands le 9 septembre 1870 en espérant qu’ils accepteraient de mettre un terme à la guerre. Dans cet état d’esprit, en 1970, le centenaire fut marqué par de nombreuses manifestations communes et l’émission de trois timbres français dont l’un mettait la paix en exergue, les deux autres optant pour le lion de Belfort et le ballon de Gambetta, deux symboles forts mais qui n’avaient pas vocation à entretenir la haine de l’ancien ennemi. Quand elle se tourne vers le futur plutôt que dans l’hommage dû à ceux qui ont offert leur vie pour la collectivité, la mémoire choisit dans le passé ce qui nourrit ses projets et cela seul. Après 1945, la guerre de 1870 n’a pas été oubliée ; son souvenir a seulement été rangé sur les rayons des bibliothèques, à portée de ceux qui en auraient la curiosité.

La vivacité des mémoires locales

Cet "oubli" calculé n’empêche pas la persistance très vivante de mémoires locales. À Paris, si l’image du siège et des menus exotiques qu’il suscita survit un peu, exception faite d’un colloque, 2020 n’a pas donné lieu à commémoration importante. L’identité de la capitale ne s’y est pas bien prêtée. Il a fallu aller en banlieue – à Sucy-en-Brie, Bry, Champigny ou Villiers-sur-Marne – pour voir expositions, conférences et autres manifestations. À Bry-sur-Marne, l’anniversaire a ainsi été l’occasion d’une restauration de la plaque commémorative de l’église Saint-Gervais - Saint-Protais et de l’inhumation dans le carré militaire d’un soldat français mort 150 ans plus tôt. La mémoire de 1870, en revanche, est plus forte dans les provinces, de l’Est en particulier. À Belfort et Bitche, les citadelles qui ont tenu, à Sedan et à Bazeilles, commune dont la mémoire est portée chaque année par les troupes de marine qui s’y illustrèrent. Avec Loigny-la-Bataille ou Châteaudun, les départements de l’Ouest ne sont pas en reste. Cette vitalité locale s’est encore traduite à Savines-le-Lac (Hautes-Alpes) par l’inauguration d’un monument du soldat de 1870 visant à honorer la mémoire des Savinois revenus d’Argentine pour défendre la Patrie. La mémoire de 1870 reste bien vivante.

 

Citadelle de Belfort_Lion de Bartholdi en 2019

Lion de Bartholdi, Territoire de Belfort. © DR

 

Dans le cadre de programmes de promotion touristique, régions et communes multiplient aussi les initiatives. Pour répondre à la demande, les musées se sont rénovés (Woerth en 2017) ; à Gravelotte le musée de la guerre de 1870 et de l’Annexion s’est ouvert en 2014. Sur de nombreux sites, les associations d’histoire locale se montrent actives. Elles reçoivent le soutien de leurs homologues allemands qui viennent chaque année commémorer leurs morts sur les sites, entretenir les monuments et participer ainsi des dynamiques mémorielles. En 2011, la restauration du monument allemand aux lions de Wissembourg s’est faite grâce aux efforts conjoints des habitants de Wissembourg, de Woerth et du Weißenburger Land de Bavière. À l’occasion du 150e anniversaire, le ministère des armées, en association avec le Souvenir français, née en 1887 pour préserver la mémoire de la guerre et des morts de celle-ci, a organisé une commémoration à Gravelotte (30 août 2020). Aux côtés de la ministre déléguée auprès de la ministre des armées, Geneviève Darrieussecq, le ministre plénipotentiaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris, Pascal Hector – qui fut aussi invité à la commémoration de la bataille de Loigny, en décembre – y a pris la parole. D’emblée, il a souligné son désir de « célébrer la profonde amitié qui unit à présent nos deux peuples » et exprimé le souci de commémorer ensemble cette histoire, travail jugé "d’autant plus nécessaire que chaque nouvelle génération doit apprendre à distinguer l’idée de la nation de l’idéologie nationaliste. Il est donc de première importance d’impliquer les jeunes dans ce travail de mémoire."

Toutes ces activités, prestations, programmes à ambition aussi pédagogiques que touristiques sont la marque d’une mémoire partagée, l’expression de la conscience d’une histoire commune qui unit aujourd’hui ceux qu’elle a opposés hier. Désormais, de part et d’autre de la frontière qui n’est plus une ligne de séparation mais de libre circulation, se perpétue une mémoire de 1870 qui a cessé d’espérer la revanche des uns et d’entretenir la crainte des autres. Ainsi reconfigurée, la mémoire de 1870 rappelle combien la guerre est une souffrance commune dont il vaut mieux faire l’économie.

 

Jean-François Lecaillon, docteur en histoire