Réflexions sur le devenir des commémorations de la Shoah

Créé en mars 2015 et officiellement lancé en 2016, le Réseau des lieux de mémoire de la Shoah en France a pour missions principales la transmission et l’enseignement de l’histoire et de la mémoire de la Shoah, par le biais de pratiques commémoratives renouvelées et le développement de projets pédagogiques innovants. Le Réseau regroupe aujourd’hui 13 institutions et 16 sites. Dans le cadre d’une réflexion sur l’évolution des commémorations liées à la Shoah, a été mis en place il y a deux ans un groupe de travail animé par deux sites membres de ce réseau, le CERCIL-Musée mémorial des enfants du Vel d’Hiv et le Centre européen du Résistant Déporté (CERD)/Struthof, afin d’interroger le devenir des commémorations liées à la Shoah et de proposer des pistes de réflexion et d’actions.

 

Le groupe de travail s’est penché sur quatre commémorations en particulier :

  • Le 27 janvier, journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité ;
  • Le dernier dimanche d’avril, journée nationale de la déportation ;
  • Le 16 juillet (ou dimanche suivant), journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l'État français et d'hommage aux « Justes » de France ;
  • Les commémorations thématiques/ « communautaires » (exemples : cérémonies spécifiques dans le Loiret, au Struthof, etc.)

 

Le groupe de travail a lancé une campagne d’interviews sur une vingtaine de personnalités émanant d’institution ou issues de la société civile. Parmi elles, entre autres, Myriam Achari, directrice des patrimoines, de la mémoire et des archives du ministère des armées, Serge Klarsfeld, l’historienne Annette Wieviorka, le grand rabbin Haïm Korsia, le président du Souvenir français Serge Barcellini, la directrice de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre Rose-Marie Antoine, le directeur du centre des monuments nationaux Philippe Belaval, le directeur de la mission du centenaire de la Grande Guerre Joseph Zimet, l’ancien déporté Raphaël Esrail,  ou encore l’historien André Kaspi. Par ailleurs, les jeunes   « Ambassadeurs de la mémoire », programme lancé en 2002 par les ministres européens de l’Éducation ont eux aussi eu l’occasion de nourrir ce travail de leurs réflexions, à partir d’un questionnaire.

 

Ce mercredi 13 décembre, au mémorial de la Shoah à Paris, les présidentes du groupe de travail, Hélène Mouchard-Zay et Frédérique Neau-Dufour, ont restitué leurs travaux lors d’une journée d’études. Six des personnalités auditionnées sont intervenues et ont partagé leurs réflexions sur le devenir des commémorations de la Shoah et la désaffection du public, et parfois même des officiels, pour les cérémonies à la fois nationales et locales.

 

Hélène Mouchard-Zay, présidente du CERCIL, a d’abord regretté la perte du caractère universel de la mémoire de la Shoah dans les commémorations, la prononciation de discours trop convenus se limitant au message « Plus jamais ça ! » et une participation souvent trop formelle des scolaires. Elle a donc souhaité orienter les réflexions du groupe de travail autour de trois questions :

  • Pourquoi commémorer ?
  • Faut-il continuer à commémorer ?
  • Comment et avec qui commémorer ?

Au pourquoi, elle répond qu’il est essentiel de rendre hommage aux victimes et aux résistants, de rappeler l’histoire, d’alerter l’opinion sur une nécessaire vigilance mais aussi et surtout de créer un sentiment de cohésion nationale et de rassemblement.

Pour répondre à la seconde interrogation, Hélène Mouchard-Zay commence par rapporter les propos de certaines personnalités estimant que ces commémorations n’ayant plus de sens, elles doivent être abandonnées. Mais elle rappelle que l’essentiel des participants au groupe de travail reconnaissent devoir continuer, avec la question qui reste en suspens du nombre de commémorations. 

Enfin, à la question du comment, elle affirme qu’il faut faire œuvre de pédagogie, c’est-à-dire cerner la commémoration comme entité indépendante de l’enseignement de l’histoire, en l’intégrant dans un processus long et un travail de proximité avec les jeunes, afin de les « mettre au cœur de la commémoration ». Par ailleurs, elle rappelle combien les jeunes sont souvent plus sensibles à ce qui se passe sur leur territoire, près de chez eux.

 

Frédérique Neau-Dufour, directrice du CERD, a quant à elle exposé quelques premiers éléments de prospective tirés des entretiens conduits qui, selon elle, «  sont comme un aiguillon piquant les habitudes commémoratives ». Elle a notamment posé la question de la  redéfinition du rôle de l’État dans l’organisation des commémorations alors que les derniers témoins sont en train de disparaître. Elle a par ailleurs fait mention de l’approche d’un grand temps commémoratif, le centenaire de la Seconde Guerre mondiale, sur lequel les acteurs de la mémoire de la Shoah devraient déjà se pencher. Elle a enfin rapporté que beaucoup des personnalités auditionnées s’inquiétaient de voir les commémorations se transformer en « événements » parce que trop souvent confiés à des prestataires extérieurs.  

Elle a alors invité les professionnels de la mémoire à repenser les commémorations autour de trois enjeux : ressusciter l’envie des gens de venir aux cérémonies ; dépoussiérer les commémorations ; préserver la spécificité de la Shoah. Selon le groupe de travail, des solutions semblent pouvoir être trouvées dans la mobilisation de la société civile et la valorisation de « l’esprit des lieux de mémoire ».

 

Michal Govrin, romancière et poétesse israélienne, fille de rescapée de l’Holocauste, s’inquiète quant à elle de la difficulté grandissante à maintenir une journée officielle de commémoration, dans une société qui « a besoin de commémorer le passé pour construire l’avenir ». Elle ajoute que « nous n’avons plus de mémoire : la mémoire était conservée par la première génération, dans le corps du témoin. Aujourd’hui nous avons une transmission de la mémoire, une mémoire reconstruite ». Elle appelle donc à la responsabilité de chacun dans la construction et la transmission de cette mémoire, pour la rendre combattive et active, dynamique et transformative. « La responsabilité de se rappeler, mais se rappeler avec responsabilité », conclut-elle.

 

Pour Richard Prasquier, vice-président de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, « la Shoah est un phénomène qui implique toute l’humanité », et les commémorations sont fondamentales en ce qu’elles donnent un sens à la vie des rescapés, en reconnaissant ce qui s’est passé, en représentant un enseignement pour l’avenir et en luttant contre les amalgames et les approximations.

 

Enfin, l’Inspecteur général de l’Éducation nationale Tristan Lecoq développe trois points : premièrement, les commémorations sont en tension entre histoire, politique et mémoire, du fait de leur inscription au Journal officiel, et « sont faites pour être vues et écoutées ». Ensuite, il faut distinguer la mémoire, qui peut être individuelle ou collective, communautaire ou plurielle, de l’histoire, enseignement dont la mémoire est un objet. Pour finir, la finalité des commémorations est de questionner le sens, afin d’éviter un détour par l’affect qui créerait une tension entre l’émotion et la raison. Il conclut par trois écueils à éviter : l’implicite, l’inédit (il ne faut pas selon lui chercher à créer quelque chose de nouveau) et l’évident ; trois exigences à respecter : la lisibilité, la visibilité notamment en s’inscrivant dans un calendrier arrêté en fonction du calendrier scolaire, et la cohérence dans les discours ; et trois propositions : les commémorations doivent s’inscrire dans un parcours, faire œuvre de pédagogie sur le plan historique et s’appuyer sur des partenaires tels que les lieux de mémoire, les collectivités locales, etc.

 

Au cours de cette restitution, plusieurs enjeux et préconisations ont été définis, qui viendront compléter les premières conclusions formulées dans un rapport présenté prochainement aux personnalités auditionnées avant d’être rendu public.

 

 

Pour en savoir plus :

 

http://www.fondationshoah.org/memoire/reseau-des-lieux-de-memoire-de-la-shoah

Ministère des Armées / DPMA / SDMAE / BAPI - Bureau des actions pédagogiques et de l'information - Rédaction : Vaea Héritier