Verdun : l'aspect du champ de bataille

 

Le général Passaga livre ses impressions sur le Verdunois après guerre :

 

" Accompagné de mon chef d'état-major, je m'empressais de monter sur la hauteur de Souville où je savais trouver de bons observatoires sur l'ensemble du champ de bataille, et, en particulier, sur le fameux Quadrilatère qui, maintenant, m'intéressait directement. Je connaissais, en effet, admirablement tout le secteur nord-est de Verdun, pour l'avoir commandé pendant quatre ans, immédiatement avant la guerre. Je trouvais la hauteur de Souville entièrement bouleversée parle canon.

 

Les arbres abattus enchevêtraient sur le sol, dans un fouillis inextricable, leurs troncs et leurs branchages bâchés et calcinés. La terre était crevée d'entonnoirs jointifs ou se recoupant; il y en avait d'énormes, de véritables petits cratères; la plupart étaient pleins d'une eau que les matières explosives, sans doute, avaient rendue jaunâtre. En enjambant les troncs et les branchages et en suivant avec précaution les lèvres des entonnoirs, nous unissons par atteindre les abords de la tourelle de Souville, d'où nous découvrons l'ensemble du champ de bataille. Rapidement, nous nous jetons dans un entonnoir qui nous paraît particulièrement propice à l'observation et dont le fond était à peu près sec; heureux d'y trouver une protection contre les obus qui battaient la colline. Entre parenthèses, je venais de trouver là mon observatoire pour les diverses offensives qui dégageront l'épaule droite du front nord de Verdun. En 1917, il fut aménagé de manière assez confortable; il reçut alors la visite des plus hauts personnages, celles des Rois de Belgique et d'Italie, et dû Président de la République française, notamment.

 

  • Soldats français photographiés dans leur tranchée. Source : Library of Congress. Libre de droit.



Le spectacle que nous avions sous les yeux dépassait en grandeur tragique tout ce que j'avais vu jusque-là. Ni la désolation du Linge, ni celle de l'Hartmann, ces rochers des Vosges témoins de tant de combats terribles auxquels avaient pris part mes chasseurs, ne lui étaient comparables. L'ensemble du champ de bataille me rappelait ce que j'avais vu jadis sur la côte occidentale d'Afrique, dans la Langue de Barbarie : ces vastes solitudes, ces grandes ondulations désolées et désertiques où l'oeil cherchait vainement une trace de végétation. Mais ici, le sable jaune faisait place à une pâte blanchâtre, toute boursouflée, crevée comme une écumoire, paraissant en fermentation, en perpétuel travail, ponctuée qu'elle était de panaches de fumée de toutes tailles, s'évanouissant pour renaître sans cesse.

 

Tout ce qui, jadis, m'était si familier ou bien avait complètement changé d'aspect, ou bien n'existait plus ! Sur le Quadrilitère notamment, le fort de Douaumont que j'avais vu profiler sur le ciel ses formes géométriques n'était plus qu'une énorme masse informe, bossuée, toute déchirée ; le petit ouvrage de Thiaumont était un amas de décombres. Entre ces ouvrages, je cherchais vainement une trace de la ferme de Thiaumont et de ses jolis boqueteaux. Plus rien des vastes taillis de la Caillette, des belles futaies des bois Fumin et de Vaux-Chapitre que, de loin en loin, un tronc d'arbre déchiqueté et calciné. Du village de Fleury qui, jadis, s'allongeait sur le contrefort s'étendant immédiatement à nos pieds, pas un pan de mur, pas une pierre! Aucune trace de notre réseau stratégique ferré et routier, non plus que de la voie ferrée que j'avais vu construire et qui reliait Verdun au chemin de fer du pied des Côtes ; tout avait été broyé par le canon et fondu dans l'uniformité de l'ensemble !

 

Je cherchais en vain à reconstituer sur le sol le tracé de nos lignes dont on m'avait remis un relevé, assez vague d'ailleurs. Je savais les nôtres nez à nez avec les Allemands, notamment sur le contrefort de Fleury ; mais bien que mon regard plongeât dans les entonnoirs et les éléments de tranchées qui, ça et là, les chevauchaient, je n'apercevais aucune forme humaine. Plus lard, en parcourant les lignes, je vis que, pour échapper à la mort. les hommes se tassaient dans l'argile, les jambes à demi-enfoncées dans la boue liquide où souvent se décomposait un cadavre ou des débris humains. Au-dessus de ma tête passaient avec stridence les obus allemand; et les obus français ; tout cela allait éclater dans le ton-nerre général, crevant chaque mètre de terre déjà vingt fois crevé, y brassant encore le sang, la chair et la glaise. Les explosions des 210 allemands dominaient le fracas; elles soulevaient de véritables trombes de boue et de débris de toutes sortes.

 

Autour de nous, enfin, montait une odeur fétide que nous avions déjà perçue en arrivant sur la hauteur. Je voudrais pouvoir évoquer ici toute l'horreur de ce champ de bataille que, maintenant, j'allais parcourir si souvent, à l'aube, au crépuscule, au cours des nuits claires, me heurtant, presque à chaque pas, à des spectacles atroces, douloureux ou macabres. Je m'en sens incapable et dois me contenter d'affirmer qu il est bien vrai que les visions d'horreur et d'épouvante sorties de l'imagination de Dante et de Shakspeare ne sont, ainsi qu on l'a dit, qu'enfantines à côté des visions de Verdun! "

 

 

site internet externes :

 

Camp d'Internement du Vernet                     

                                                    

Site histariege

 

Source : Passaga (Général), Le Calvaire de Verdun. Les Américains autour de Verdun, Paris, Lavauzelle, 1927, pp. 91-95