La Fayette nous voici !

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L'entrée en guerre des États-Unis, avril 1917

Débarquement de la 1re division d'infanterie américaine (DIUS) à Saint-Nazaire, 26 juin 1917. © Service historique de la défense

Lorsque, en août 1914, la guerre éclate en Europe, le président des États-Unis, Woodrow Wilson, soutenu par la majorité de l'opinion publique américaine, entend respecter une stricte neutralité, tout en jouant un rôle de médiateur entre les belligérants afin d'obtenir une paix de compromis. Le 6 avril 1917, cependant, les Etats-Unis déclarent la guerre à l'Allemagne.

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La neutralité des États-Unis de 1914 à 1917 est cependant toute relative puisque, à mesure que le conflit se prolonge, ils sont amenés à développer leurs relations commerciales et financières avec les pays de l'Entente, Grande-Bretagne et France notamment, en répondant à leurs besoins en énergie, matières premières, produits industriels et agroalimentaires, ainsi qu'en capitaux.

Par ailleurs, si le pays ne s'engage pas militairement, des volontaires américains sont présents sur le sol français dès le début des affrontements, engagés dans des formations telles que la Légion Étrangère ou, par la suite, l'escadrille "La Fayette". D'autres également s'investissent dans des formations sanitaires comme l'ambulance américaine, créée par l'hôpital américain privé de Neuilly pour accueillir les blessés venant du front.

 

escadrille La Fayette
L'escadrille Spa 124 "La Fayette" avec ses deux lions mascottes. © Service historique de la défense

 

La déclaration de guerre

Élu président des États-unis en 1912, reconduit en 1916 sur un programme de paix, Woodrow Wilson veut surtout observer, vis-à-vis de la guerre en Europe, une neutralité qui préserve les intérêts américains. Il est notamment attentif à l'attitude des pays en guerre en matière de droit international maritime. En Europe, la Grande-Bretagne et la France mettent en place un blocus naval des Empires centraux qui va provoquer le déclenchement, par les Allemands, d'une guerre sous-marine qui se durcit en 1915. Le torpillage du paquebot britannique Lusitania sur la ligne New York-Liverpool, le 7 mai 1915, qui fait 1 194 victimes dont 24 Américains, suscite une violente émotion aux États-Unis. L'opinion publique américaine développe des sentiments anti-germaniques de plus en plus vifs. Le 15 janvier 1917, l'Allemagne informe les Neutres qu'elle va pratiquer la guerre sous-marine à outrance à partir du 1er février. Cette décision est ressentie comme un coup fatal, économiquement insupportable pour l'Amérique, porté à son commerce à travers l'Atlantique.

Le 3 février, les États-Unis rompent leurs relations diplomatiques avec l'Allemagne. La tension est extrême, le pays est convaincu de l'imminence de la guerre mais le Président attend un incident majeur. La diplomatie allemande le provoque : redoutant une intervention des USA, elle cherche à déclencher un conflit sur le continent américain même, fondé sur le lourd contentieux qui existe entre les États-Unis et le Mexique. L'Allemagne promet ainsi aux Mexicains, en cas de victoire, l'annexion des territoires que les Américains avaient conquis en 1846-1848 (Texas, Nouveau-Mexique, Arizona). Le secrétaire d'État aux affaires étrangères, Arthur Zimmermann, adresse en ce sens un télégramme à l'ambassadeur d'Allemagne à Mexico, proposant une alliance au gouvernement mexicain. Ce message, intercepté et décrypté par les services de l'Amirauté britannique, est transmis au Président Wilson. Publié dans la presse américaine, il soulève une vive indignation de l'opinion publique.

Face à la destruction effective de navires américains et à la crainte d'un soulèvement au Nouveau-Mexique, les États-Unis déclarent la guerre à l'Allemagne le 6 avril 1917. Le Président proclame : "L'Amérique peut donner son sang pour les principes qui l'ont fait naître..." Le 7 décembre suivant, la guerre est déclarée à l'empire d'Autriche-Hongrie.

défilé 1re DIUS

Défilé des hommes de la 1re division d'infanterie américaine (DIUS) nouvellement recrutés. © Service historique de la défense

 

L'intervention américaine intervient à point nommé. La probabilité d'une défection russe après l'abdication du Tsar Nicolas II, la défaite française au Chemin des Dames, les mutineries sur le front sont autant de sujets d'inquiétudes pour les Alliés. Sur le plan diplomatique, comme sur le plan moral, les conséquences sont également bénéfiques. De nombreux pays dont le Brésil, Cuba, le Panama, rejoignent leur cause, se mettant en état de guerre contre les Empires centraux et privant la marine allemande d'autant de ports de ravitaillement. Les Américains poussent aussi la Chine, le 14 août, à rejoindre le camp allié, contrariant toutefois ainsi les prétentions japonaises en Extrême-Orient.

L'intervention militaire

Malgré une population de 103 millions d'habitants, l'armée des États-Unis est cependant faible – à peine 200 000 volontaires peu préparés à une guerre sur le front occidental. Elle ne possède que 285 000 fusils, 1 500 mitrailleuses, 550 canons, 55 avions anciens et pas de tanks. L'US Navy, en revanche, est moderne : 14 super-cuirassés dreadnoughts, 250 destroyers, 36 sous-marins, un personnel qualifié dont 80 000 marins serviront en opérations. Cette flotte, commandée par l'amiral Sims, va accomplir avec succès ses missions de convois de troupes vers l'Europe et de lutte anti-sous-marine. Pour pallier le manque d'effectifs, le Congrès vote la conscription.

Conseiller militaire de la mission envoyée par le gouvernement français aux États-Unis, le maréchal Joffre est chargé de mettre au point les modalités d'intervention des Américains en France. La mission reçoit un accueil triomphal. Le 14 mai, un accord est signé avec le secrétaire d'État à la guerre, Newton D. Baker. Celui-ci prévoit l'envoi d'un corps expéditionnaire dès le mois de juin, la création en France d'une armée américaine, la France lui fournissant les instructeurs, les canons, les avions, les chars. Le 5 juin, 34 destroyers US basés à Queenstown (Irlande) entament la lutte anti-sous-marine. L'amiral Sims installe son QG à Londres et organise les convois vers la France. En juillet, 40 navires de guerre américains ont rallié Gibraltar.

 

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Le général Pershing en compagnie de Georges Clemenceau et du Président Raymond Poincaré le 4 juillet 1917. © Service historique de la défense

 

Désigné le 9 mai comme commandant en chef des AEF (American Expeditionary Forces), le général Pershing s'embarque pour l'Angleterre où il rencontre, le 9 juin, le roi George V, le Premier ministre Lloyd George et Winston Churchill. Le 13, il embarque avec 150 hommes à Folkestone pour Boulogne-sur-Mer d'où il gagne Paris par le train. Accueilli dans la liesse populaire par Joffre, Foch, Painlevé et Viviani, il est installé à l'hôtel Crillon. Reçu le lendemain par le Président Poincaré à l'Elysée, il se rend à la Chambre des Députés et sur le tombeau de Napoléon. Le 16, il est au Sénat puis au GQG de Compiègne d'où il visite le front de l'Aisne. Le 28, il assiste à Saint-Nazaire à l'arrivée de la 1re division d'infanterie américaine (1re DIUS). Le 4 juillet, jour de la fête nationale américaine, une foule considérable se rassemble au cimetière de Picpus, à Paris, pour une cérémonie sur la tombe de La Fayette, au cours de laquelle le colonel Stanton lance la phrase devenue célèbre : "La Fayette, nous voici !".

 

Américains entraînement France
Américains à l'entraînement en France sous la direction du 14e bataillon de chasseurs alpins,
camp de Gondrecourt, 1917. © Service historique de la défense

 

Le 24 juillet, Pershing rencontre le maréchal Haig, au GQG britannique en France. Le 21 août, il inspecte avec Pétain la 1re DIUS instruite par la 47e DI alpine française puis, sur le front de Verdun, rencontre les généraux Fayolle et Guillaumat en pleine offensive. Le 6 septembre, il est à Chaumont (Haute-Marne), son futur QG, et le 23 octobre, il assiste à l'attaque de La Malmaison, au Chemin des Dames. Pendant ce temps, les convois maritimes déversent leurs cargaisons d'hommes, de chevaux, de vivres et d'armes dans les ports français.

Fin octobre, la 1re DIUS du général Sibert, jugée prête, est en ligne. Elle se voit confier un secteur de tranchées en Lorraine, près de Toul et de Lunéville, où les troupes subissent l'épreuve du feu et déplorent leurs premières pertes. Le 31 décembre, le corps expéditionnaire compte près de 150 000 hommes en France. Un an plus tard, ils seront deux millions.

 

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Soldats de la 42e division américaine à l'entraînement. © Centre culturel américain

 

La logistique

L'intervention militaire se double d'un important soutien économique et financier. Aux États-Unis, de nombreux organismes se créent : War Trade Board, Food Administration, War Finance Corporation… Un haut-commissariat de la République française, confié à André Tardieu, est créé à Washington. Comme les Américains entendent garder leur autonomie sur le plan militaire, la défense des intérêts nationaux reste le fondement de leur soutien économique.

En France, Pershing a choisi Saint-Nazaire comme base de débarquement. C'est là qu'arrivent, le 26 juin 1917, les premiers bâtiments d'un convoi parti de New York le 14 qui amène 14 750 hommes. Le 9 août, une deuxième base est créée à Bordeaux puis, en septembre, les travaux d'aménagement commencent à Brest. Une ville militaire de baraquements pour 70 000 hommes en transit est construite à Pontanézen.

 

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Camp américain en France avec un prisonnier de guerre américain. © Service historique de la défense

 

À Bassens (Gironde), les Américains réalisent un port capable d'effectuer le déchargement de vingt navires à la fois, comportant une gare de triage, un parc d'approvisionnement, un dépôt de munitions et un dépôt frigorifique.

Ports et camps sont reliés par des voies ferrées, plusieurs grandes artères passant par Bourges et Tours, qui vont jusqu'en Bourgogne, grâce à l’action conjuguée du ministère des travaux publics et des transports, des compagnies de chemin de fer (PLM, PO…) et des militaires de la DTMA. Une gare régulatrice est installée à Is-sur-Tille (Côte d'Or) traitant 3 000 wagons par jour sur 125 km de voies, dépassée bientôt en capacité par les installations de Gièvres (Loir-et-Cher) : deux gares de triage, 145 hectares de stockage, un parc pétrolier, une usine frigorifique, un dépôt-atelier de 200 locomotives… Un immense dépôt de munitions est construit à Villiers-le-Sec (Haute-Marne). L’ensemble est coordonné par un officier général du Service of Supply installé à Tours. 300 locomotives Baldwin dites "Pershing", destinées à l'armée US mais aussi aux Français, sont livrées à Brest et à Saint-Nazaire chaque mois.

En octobre 1918, selon les statistiques, 7 hommes, 2 chevaux et 7 tonnes de marchandises débarqueront, chaque minute, dans les ports français.

Lorsque les Allemands reprennent leurs offensives au printemps, le dispositif américain fonctionne à plein rendement. L'engagement des troupes américaines dans les combats les plus décisifs contribuera alors fortement au retournement spectaculaire de la situation à l'été 1918 et à la victoire finale.

 

MINDEF/SGA/DMPA Collection "Mémoire et Citoyenneté" n° 41