La libération des camps

Entrée de camp allemand nazi Birkenau (Auschwitz II), vue depuis l'intérieur du camp. Source : Libre de droit
Entrée de camp allemand nazi Birkenau (Auschwitz II), vue depuis l'intérieur du camp. Source : Libre de droit

Après l'effondrement de la dictature nationale-socialiste et la fin du système concentrationnaire nazi, des questions restent toujours sans réponse en dépit des nombreuses connaissances réunies depuis lors sur ce sujet. En fin de compte, nul ne saura exactement combien de victimes furent à déplorer au cours de cette période, ni combien de détenus vivaient encore à la libération des camps par les troupes alliées.

 

Corps 1

Lorsque les survivants des camps furent libérés, à la joie se mêla l'immense tristesse de n'avoir pu sauver à temps d'innombrables victimes, tous ces déportés qui succombèrent aux maladies, à l'épuisement physique, à la famine et au désespoir, ou furent assassinées par leurs bourreaux jusqu'au dernier instant. L'étendue de cette catastrophe humaine reste aujourd'hui encore difficile à chiffrer avec exactitude.

Le 22 juillet 1944 marque le début de la fin des camps de la mort nazis, lorsque des unités soviétiques atteignirent le camp de concentration et d'extermination de Majdanek, situé à l'est de la ville de Lublin.

Dès le mois de juin, Heinrich Himmler avait ordonné l'évacuation des camps avant l'arrivée des Alliés et le transfert des détenus vers d'autres camps. Cet ordre concernait en premier lieu les camps situés dans les pays baltes, ainsi que celui de Majdanek où entre 200 000 et 250 000 personnes furent assassinées à compter de l'automne 1941 (1). Il fut le premier camp à être évacué avant l'arrivée des libérateurs . un millier de détenus y fut toutefois abandonné.

Avant de prendre la fuite, les Allemands avaient tenté en vain d'effacer les traces de leurs crimes. Les efforts entrepris par les autorités soviétiques pour informer l'opinion publique à travers le monde entier des crimes qui se révélèrent alors à eux ne trouvèrent à cette époque aucun écho.

La dissolution progressive du complexe de camps d'Auschwitz-Birkenau débuta au cours de l'été 1944. Jusqu'à la fin de cette année-là, environ la moitié des 155 000 détenus fut transférée en train, en camions ou à pied vers les camps situés à l'Ouest. En novembre 1944, les usines d'extermination d'Auschwitz cessèrent de fonctionner sur ordre de Himmler (2). Après le débarquement des Alliés en France, l'évacuation de Natzweiler-Struthof, l'unique camp de concentration situé sur le sol français (en Alsace annexée), commença en septembre 1944, ainsi que celle de Herzogenbusch aux Pays-Bas. Les détenus de ce camp furent transférés vers Sachsenhausen et Ravensbrück, ceux de Natzweiler dans ses camps annexes, vers Dachau et d'autres camps.

Fin 1944, début 1945, l'Europe n'était plus qu'un vaste champ de ruines, la sphère de puissance allemande était réduite à un étroit corridor en Europe centrale. Toutefois, en janvier 1945, dans 24 camps principaux et environ 1 200 camps annexes étaient encore détenus 700 000 personnes, dont plus de 200 000 femmes, sous le commandement des SS (3).

Les estimations sur le pourcentage des déportés qui trouvèrent la mort jusqu'au 8 mai 1945 oscillent entre 25 et 50%.

 

Retour en autobus des premiers déportés, Paris. Source : DR

 

Le 27 janvier 1945, des unités de l'Armée rouge atteignirent Auschwitz-Birkenau, situé au sud de la ville de Cracovie. Elles libérèrent les quelque 7 000 malades et mourants qui y avaient été abandonnés. Nombre d'entre eux succombèrent, à bout de forces, quelques heures ou jours plus tard. Dans son récit sur les derniers jours à Auschwitz, l'écrivain italien Primo Levi décrit la situation qui régnait à l'arrivée des libérateurs en ces termes : « Nous nous trouvions dans un monde de morts et de larves. Autour de nous et en nous, toute trace de civilisation, si minime soit-elle, avait disparu. L'oeuvre de transformation des humains en simples animaux initiée par les Allemands triomphants avait été accomplie par les Allemands vaincus » (4). Une dizaine de jours auparavant, dès le 17 janvier 1945, les quelque 60 000 détenus encore aptes à marcher furent emmenés vers l'Ouest.

 

Enfants à la libération du camp d’Auschwitz. Pologne, janvier 1945.
Source :  National Archives and Records Administration, College Park, Md.

 

On estime à au moins 15 000 le nombre de ceux qui ne survécurent pas à cette « évacuation ». (5)

Des milliers de déportés sont assassinés ou meurent d'épuisement

Les détenus des deux autres camps de concentration situés sur le sol polonais, Gross-Rosen et Stutthof, ainsi que de leurs camps annexes furent également évacués au cours des mois d'hiver, avant l'arrivée des troupes de l'Armée rouge. Des milliers d'entre eux furent assassinés en chemin ou moururent de faim, de froid et d'épuisement.

L'arrivée des convois de masse transportant des malades et des personnes à bout de forces dans les camps situés dans la région appelée « ancien Reich » aggrava dramatiquement les conditions de vie qui y régnaient. La nourriture insuffisante, les équipements d'hygiène inexistants et le manque de soins médicaux entraînèrent des épidémies et une montée en flèche du taux de mortalité dans l'ensemble des camps. La direction SS réagit par des actions meurtrières pour réduire le nombre de détenus, et en aménageant des zones de la mort et des camps pour grabataires dans lesquels les prisonniers étaient livrés à eux-mêmes. (6)

Début avril 1945, les Alliés de l'Est comme de l'Ouest avaient effectué une telle avancée que l'effondrement final de la domination nationale-socialiste était imminent. Pour les déportés de Buchenwald, Dora, Flossenbürg, Ravensbrück, Sachsenhausen, Bergen-Belsen, Neuengamme, Dachau et Mauthausen ainsi que ceux de plusieurs centaines de camps extérieurs, les dernières semaines devinrent une course contre la mort. Bergen-Belsen se vit conférer une position particulière parmi les camps de concentration.

Au printemps 1943, un « centre d'accueil » fut créé pour les détenus juifs qui avaient tout d'abord été exclus de la déportation vers les camps d'extermination. Ils n'étaient pas soumis au travail forcé et leurs conditions de vie étaient plus supportables que dans les autres camps. Ce n'est qu'au cours de la phase finale, lorsqu'à l'automne 1944 les convois de détenus arrivèrent à Bergen-Belsen en provenance des camps évacués, que ce centre devint très rapidement un lieu d'hécatombe. Les places d'hébergement, les équipements d'hygiène, les soins pour les malades étaient insuffisants et les mauvaises conditions d'alimentation empiraient de jour en jour.

Entre janvier 1945 et le 15 avril 1945, jour de la libération du camp par les soldats britanniques, entre 80 000 et 90 000 personnes furent transférées vers Bergen-Belsen dans une centaine de convois (7). Les victimes de maladies, notamment du typhus, de la famine et de l'épuisement se comptèrent par dizaines de milliers. Lorsque les Britanniques arrivèrent au camp le 15 avril, les soldats furent submergés par une vision dantesque : 10 000 cadavres, peut-être, non enterrés, gisaient encore là, à l'endroit où ils avaient trouvé la mort. L'apparence des vivants permettait à peine de les distinguer des morts. Le médecin militaire britannique H.L. Glyn-Hughes relata plus tard son arrivée à Bergen-Belsen : « L'état du camp était vraiment indescriptible . aucun récit ni aucune photographie ne peut restituer ces visions d'horreur à l'extérieur des baraques, et les scènes effroyables que l'on découvrit à l'intérieur étaient bien pires encore. Partout dans le camp s'élevaient des amas de cadavres de hauteur différente, certains en dehors des clôtures de barbelés, d'autres à l'intérieur entre les baraques. Des corps humains gisaient partout dans les différentes sections du camp. Les fossés de canalisation étaient remplis de cadavres, et dans les baraques elles-mêmes, les morts étaient innombrables, certains pêle-mêle avec les vivants sur un châlit » (8).

Même si, en effet, l'image ne peut traduire ce que ressentirent ces hommes, les clichés et les films réalisés par les correspondants militaires britanniques à Bergen-Belsen et par les reporters américains dans d'autres camps marquent aujourd'hui encore la vision de l'opinion internationale.

L'évacuation et la libération des derniers camps

L'évacuation et la libération des derniers camps durèrent en tout un mois. Les troupes américaines furent les premières à atteindre, le 5 avril 1945, Ohrdruf, camp annexe de Buchenwald, situé près de Gotha, dans lequel les SS avaient massacré les détenus les jours précédents.

Le camp de concentration de Buchenwald fut libéré le 11 avril. Son évacuation avait débuté le 7 avril. Sur les 47 500 détenus qui étaient alors internés dans le camp principal, 28 000 furent évacués en train ou à pied vers Flossenbürg, Dachau et Theresienstadt. Au cours de cette « évacuation », des milliers moururent d'épuisement ou abattus par les gardes SS qui les accompagnaient. (9)

 

Retour vers la France de rescapés.Source : FNDIRP

 

Lorsque la 6e division blindée de l'armée américaine pénétra dans Buchenwald le 11 avril, les SS avaient pris la fuite abandonnant 21 000 personnes. Le 14 avril, le commandant de Flossenbürg avait reçu de Himmler l'ordre suivant : « Il est hors de question de se rendre. Le camp doit être évacué immédiatement. Aucun détenu ne doit tomber vivant entre les mains de l'ennemi » (10).

Hormis quelques-uns, les 45 000 détenus de Flossenbürg furent emmenés à pied en direction du Sud, mais là aussi la trace de milliers d'entre eux fut perdue sur les différents itinéraires des marches de la mort. Le 23 avril, les libérateurs trouvèrent quelque 1 600 survivants à Flossenbürg. Neuengamme, faubourg de Hambourg, avait été entièrement évacué avant l'arrivée des troupes britanniques. Les 10 000 derniers détenus avaient été emmenés par les SS à la mi-avril à Lübeck et embarqués à bord de trois navires qui, pris pour des transporteurs de troupes, furent bombardés par des avions britanniques. 7 000 déportés périrent brûlés, noyés ou abattus en tentant de regagner la rive à la nage.

Les camps de Sachsenhausen et de Ravensbrück, situés dans le Nord de l'Allemagne, furent presque entièrement évacués avant la libération des détenus par les troupes, à savoir, le 23 avril, 3 000 survivants à Sachsenhausen et, le 28 avril, quelque 3 500 malades et enfants à Ravensbrück. À leur arrivée à Dachau le 29 avril, les soldats américains trouvèrent environ 30 000 détenus. L'« évacuation » débutée le 27 avril avait été interrompue car les gardes SS avaient pris la fuite en entendant se rapprocher les combats menés par les troupes américaines.

La libération du camp de Mauthausen le 5 mai ne mit pas seulement fin à l'histoire de ce camp ouvert en 1938 et de ses camps annexes dans lesquels périrent au moins 100 000 personnes. C'est l'ensemble de l'« univers concentrationnaire », principal instrument de terreur de la domination nationale-socialiste, qui cessa d'exister.

 

Affiche. Source : DR

 

Dans tous les camps, malgré les efforts considérables pour prodiguer des soins médicaux aux malades et procurer de la nourriture aux détenus affamés, l'hécatombe se poursuivit encore après la libération. La répression juridique immédiatement entreprise par les tribunaux militaires alliés afin de punir les crimes commis ne trouva pas de résonance positive parmi la population allemande. Plusieurs décennies s'écoulèrent avant que le rejet des faits ne soit surmonté ne serait-ce que partiellement, et qu'apparaissent un intérêt et une empathie envers le sort des victimes. De nos jours, le témoignage des survivants constitue la base essentielle pour que les nouvelles générations sachent ce qu'était l'univers concentrationnaire jusqu'à la libération.

 


Notes :
(1) Jozef Marszalek, Majdanek, Lublin, Varsovie, 1984.
(2) Andrzej Strzelecki, Evakuierung, Auflösung und Befreiung des KL Auschwitz, dans : Auschwitz, Nationalsozialistisches Vernichtungslager, Staatliches Museum Auschwitz-Birkenau, 1997, p. 39.
(3) Bundesarchiv Berlin NS/439. Liste datant de janvier 1945 recensant les données chiffrées sur les gardiens et les détenus dans les camps de concentration.
(4) Primo Levi, Si c'est un homme, Francfort, 1961, p. 178.
(5) Andzej Strzelecki, a.O.
(6) voir Jens-Christian Wagner, Gesteuertes Sterben. Die Boelcke-Kaserne als zentrales Siechenlager des KZ-Mittelbau, dans : Dachauer Hefte, 20/2004, p. 127-139 . Verena Walter, Das Mädchenkonzentrationslager Uckermark als Sterbe- und Selektionslager, dans : Dachauer Hefte, 20/2004, p. 157-166. Carina Baganz, Wöbbelin : Das letzte Aussenlager des KZ Neuengamme als Evakuierungs- und Sterbelager, dans : Dachauer Hefte, 20/2004, p. 166-179.
(7) Thomas Rahe, Das Evakuierungslager Bergen-Belsen, dans : Dachauer Hefte, 20/2004, p. 49.
(8) Trial of Josef Kramer and Forty-Four Others (The Belsen Trial) éd. par Raymond Phillips, London 1949, p. 31 cité d'après : Thomas Rahe, Befreiung und Tod: Zeichnungen von Kriegskorrespondenten aus Bergen-Belsen April-Juni 1945, dans: Beiträge zur Geschichte der nationalsozialistischen Verfolgung in Norddeutschland, 2/19995, p. 116.
(9) Harry Stein, Konzentrationslager Buchenwald 1937-1945, Begleitband zur ständigen historischen Ausstellung, Göttingen 1999, p. 227-238.
(10) Stanislav Zamecnik, Kein Häftling darf lebend in die Hände des Feindes fallen. Zur Existenz des Himmler-Befehls vom 14./18. April 1945, dans : Dachauer Hefte 1/1985, p .219-231.