Lettre d'information

La mémoire, un instrument diplomatique

Sous-titre
Entretien avec le général Jean-Pierre Metz - Attaché de défense en Allemagne

Cérémonie à la mémoire des 117 soldats français morts en captivité en 1871. Cimetière de Kaditz, Dresde, 10 mai 2021. © Association Denk Mal Fort! e.V. - Die Erinnerungswerkstatt Dresden

En charge de la préservation et du développement des intérêts français en matière de défense en Allemagne, le général Metz expose les spécificités et les effets diplomatiques de la mémoire partagée franco-allemande. Constamment en lien avec ses interlocuteurs germaniques, il met en oeuvre chaque année plusieurs actions pour faire vivre celle-ci.

 

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Général Jean-Pierre Metz

Général Jean-Pierre Metz, attaché de défense en Allemagne

 

Quelle place la mémoire combattante occupe-t-elle dans la relation bilatérale de défense franco-allemande ?

La relation bilatérale de défense franco-allemande est particulièrement riche et couvre quasiment tous les domaines. Elle compte de nombreux projets d’avenir, souvent complexes et structurants pour nos deux nations, comme par exemple dans le domaine de l’armement, pour l’aéronautique et les blindés. Elle comporte une part essentielle dans le domaine de la formation de nos jeunes officiers notamment. Mais la mémoire occupe également une place importante et, en raison de l’histoire entre nos deux pays, elle est toujours sous-jacente. Elle est évidemment un élément central de la réconciliation et, désormais, de la coopération franco-allemande. Néanmoins, elle diffère dans son acception : une mémoire combattante pleinement assumée et cultivée côté français, qui tranche avec l’approche allemande où, pour les raisons historiques que l’on connait, il s’agit moins d’honorer le combattant que la mémoire de toutes les victimes, avec des accents marqués de repentance et d’autocritique.

Pour autant, des activités communes franco-allemandes sont tout à fait possibles, en respectant ces différences fondamentales. Pour aller un peu plus loin, ce sont les événements communs qui permettent de rapprocher mémoires française et allemande. À titre d’exemple, si en Allemagne la participation d’un détachement militaire allemand en armes à une cérémonie commémorative devant un monument aux morts à l’extérieur d’une enceinte militaire n’est pas courante, voire délicate, c’est en revanche désormais une chose communément admise, voire souhaitée à Strasbourg, où les soldats du 291e bataillon allemand de la brigade franco-allemande stationné à Illkirch participent - en armes – à ces cérémonies aux côtés de leurs camarades français.

Le souvenir des deux Guerres mondiales a-t-il encore aujourd’hui des répercussions sur le plan diplomatique, et en particulier dans le domaine de la défense ?

Bien que ceux ayant connu et directement vécu la Seconde Guerre mondiale soient en train de disparaître, et même si les générations actuelles et en particulier les jeunes regardent plutôt vers l’avenir, ce souvenir reste très présent. Dans l’inconscient collectif, ce conflit reste le plus marquant, et pas seulement parce qu’il s’agit du dernier. À cet égard, vu de Berlin, le caractère franco-allemand s’applique plutôt à la guerre de 1914-18 qu’à celle de 1939-45. Même si les deux conflits sont objets de gestes symboliques forts et plutôt positifs, les lieux où ils se déroulent en disent long sur la nature du travail de mémoire lié à chacune de ces guerres.

Ainsi, les commémorations de la Première Guerre mondiale en présence des chefs d’État se font à Verdun (F. Mitterrand et H. Kohl en 1984) ou au Vieil-Armand (F. Hollande et J. Gauck en 2014, puis E. Macron et F.-W. Steinmeier en 2017), celles de la Seconde Guerre mondiale en Normandie, sur les lieux du débarquement allié, ou à Oradour-sur-Glane (F. Hollande et J. Gauck en 2013). Malgré cette différence de nature dans la mémoire de ces deux conflits, la relation franco-allemande est plutôt exemplaire et totalement apaisée. Il n’en est pas toujours de même pour l’Allemagne dans ses relations avec les pays de l’Est et du Sud-Est de l’Europe où les plaies provoquées par les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre du IIIe Reich sont parfois encore vives. Mais le travail de normalisation avec ces pays se poursuit, accéléré depuis la chute du Mur et la réunification, favorisé par l’intégration européenne et par l’OTAN. Parfois, en raison de ce passé difficile et de sa responsabilité historique spécifique, Berlin se sent tenu à une obligation et à une solidarité particulières envers ses voisins d’Europe centrale et de l’Est lorsque des tensions internationales se font jour.

La France dispose d’un patrimoine mémoriel de pierre en Allemagne. En quoi est-il un pilier de la mémoire partagée franco-allemande ?

La mission de défense à Berlin a recensé plus de 200 lieux de mémoire français en Allemagne. Il s’agit de stèles, monuments, cimetières, tombes, certains étant des sites importants comme par exemple le monument Turenne à Sasbach ou le monument Hoche à Weissenturm, d’autres de simples tombes et stèles de prisonniers de guerre français décédés dans les camps où ils étaient incarcérés lors des trois dernières guerres. Pour la Seconde Guerre mondiale, il convient d’y ajouter les nombreux lieux de souffrance des victimes du nazisme, à divers titres.

Il faut signaler que beaucoup d’autres nations possèdent également un patrimoine mémoriel en Allemagne, essentiellement lié à la douloureuse période nazie. Ainsi, plus de 600 000 civils et militaires de l’ex-URSS, prisonniers de guerre, travailleurs forcés, déportés et combattants, morts entre 1941 et 1945, sont inhumés sur environ 4 000 sites. Dans un cimetière à Hambourg reposent 6 000 Italiens décédés à partir de septembre 1943 dans des camps de prisonniers, de travailleurs forcés et de concentration.

Selon les directives de l’attaché de défense, en liaison avec les représentants diplomatiques français de l’ambassade et des consulats de France en Allemagne, ainsi qu’avec le Souvenir français représenté par un délégué général, les militaires français insérés dans de nombreux organismes en Allemagne organisent ou participent autant que possible aux cérémonies sur les lieux de mémoire français. Les Allemands, civils ou militaires, y sont en général associés, quand ils n’en sont pas eux-mêmes à l’initiative. Ce sont surtout les camps de prisonniers de guerre, de travail forcé et de déportation qui reçoivent régulièrement la visite de familles d’anciens détenus ainsi que d’associations françaises et de personnes intéressées. Lorsque le public scolaire est concerné, c’est dans le cadre d’un travail effectué par leurs enseignants, et il s’agit plutôt d’élèves des établissements d’enseignement français en Allemagne. Dans ce cas, il y a souvent, indifféremment, des élèves français et allemands, voire des élèves d’autres pays, scolarisés dans ces établissements.

Ces dernières années ont été marquées par de nombreux cycles mémoriels franco-allemands. Les autorités allemandes ont-elles témoigné auprès de la mission de défense à Berlin d’une volonté d’implication dans ces commémorations ?

Les autorités allemandes ont été invitées par leurs homologues françaises à participer à toutes les grandes commémorations de ces événements ayant eu lieu en France. En Allemagne, la guerre de 1870 et la Grande Guerre ne suscitent pas autant d’intérêt qu’en France. Ces conflits sont en partie occultés par les événements des années 1933-45, même si des travaux d’historiens de plus en plus approfondis y sont consacrés.

 

age Cimetière de Kaditz Dresde

Cérémonie à la mémoire des 117 soldats français morts en captivité en 1871, cimetière de Kaditz, Dresde, 10 mai 2021.
© Association Denk Mal Fort! e.V. - Die Erinnerungswerkstatt Dresden

 

Néanmoins, lorsque des activités commémoratives pour ces deux guerres sont organisées au niveau national ou régional, la mission de défense et les militaires français sont associés dans la très grande majorité des cas. À titre d’exemple, une association de Dresde nous a sollicités pour participer le 10 mai dernier à une cérémonie d’hommage à 117 soldats français morts en captivité en 1871 et inhumés à Kaditz, dans le cimetière communal. Ce fut une cérémonie très émouvante, en présence de nombreuses autorités civiles et militaires de Dresde, ville par ailleurs très marquée par sa destruction lors des dernières semaines de la Seconde Guerre mondiale, et au cours de laquelle des écoliers ont lu les noms, prénoms et villages d’origine des Français qui reposent ici.

En tant qu’attaché de défense à Berlin, vous êtes amené à organiser régulièrement des cérémonies. Associez-vous les publics scolaires français et/ou allemands à ces temps commémoratifs ?

Il est en effet d’usage - en dehors de la parenthèse de la crise sanitaire - que des enfants de l’école primaire française de Berlin, l’école Voltaire, participent aux cérémonies du 8 Mai et du 11 Novembre que la mission de défense organise au monument français dans l’ancien Quartier Napoléon. À cette cérémonie, présidée par madame l’Ambassadrice de France en Allemagne, sont également invités des représentants de la Bundeswehr ainsi que certains attachés de défense, les anciens militaires et anciens combattants français, y compris de la Légion Étrangère, qui vivent à Berlin. À cette occasion, les enfants chantent les hymnes nationaux français et allemand, appris en classe dans le cadre d’un travail préparatoire avec les enseignants. N’ayant que rarement l’occasion de côtoyer et de parler à des militaires français, les enfants se montrent curieux et très intéressés.

Je sais qu’il en est de même dans certaines autres villes d’Allemagne, même si l’association de publics scolaires à des commémorations peut toujours être développée.

 

La rédaction