Lettre d'information

Les causes du conflit et les débuts de la lutte armée

Sous-titre
(guerre d'Algérie)

Corps 1

Prologue (1945-1947)

Le statut de départements français, la proximité de la métropole, l'importance des intérêts français, la présence d'une importante colonie (près d'un million de personnes d'origine chrétienne ou juive, et de statut civil français pour environ 8 millions et demi de musulmans), ont habitué l’opinion métropolitaine à considérer l'Algérie comme indissolublement liée à l'avenir de la France. C’est oublier l’inégalité fondamentale qui prive les musulmans, bien que jouissant de la nationalité française depuis 1865, de la qualité de citoyens à moins qu’ils n’acceptent de renoncer à leur statut personnel au profit du Code civil français. C’est méconnaître les aspirations des élites musulmanes, largement écartées des responsabilités au profit des élus et cadres français. C’est ignorer la misère de la masse des paysans algériens, qui s’accroît avec une démographie galopante. Enfin, c’est sous-estimer la revendication identitaire montante, fondée sur la référence musulmane et l’attrait du nationalisme arabe. Entre les deux guerres sont apparus les principaux mouvements de remise en cause : les modérés de Ferhat Abbas, d'abord tentés par l'assimilation, mais qui, déçus par l'absence de réformes, évoluent de plus en plus vers la conception d'une Algérie autonome ; les Oulema du cheikh Ben Badis, religieux qui revendiquent  la reconnaissance de la personnalité arabo-musulmane d'une nation algérienne différente de la nation française ; les radicaux de Messali Hadj (Étoile nord-africaine, puis Parti du peuple algérien ou P.P.A.) partisans d'une indépendance radicale et immédiate. 
  

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Messali Hadj
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La guerre précipite l'évolution : l'effondrement de mai 1940, puis le débarquement des armées américaines au Maghreb en novembre 1942, sont autant de témoignages cruels d'un affaiblissement français qui peut paraître sans remède, en dépit du redressement mené sous la direction du général de Gaulle d’abord à Londres, puis à Alger. Un texte essentiel, L'Algérie devant le conflit mondial. Manifeste du Peuple algérien (12 janvier 1943), réclame une constitution propre, impliquant l'égalité complète des européens et des musulmans, une réforme agraire, et la reconnaissance de l'arabe comme langue officielle. Élaboré par Ferhat Abbas, ce texte est complété, à l'initiative de Messali Hadj, par un additif qui fait allusion à la « nation algérienne » et exige que la future constitution soit, non pas octroyée, mais élaborée par une assemblée constituante. Le Comité français de libération du général de Gaulle répond par le statut du 7 mars 1944, qui reprend des dispositions déjà envisagées, mais non appliquées, par le Front populaire de 1936 (projet Blum-Viollette), en accordant en particulier à 70 000 musulmans la citoyenneté et l'accession au collège électoral des citoyens français (dit « premier collège », sans modification de leur statut personnel, promesse étant faite aux autres d'une évolution identique dans un délai rapproché.

Ces mesures, très critiquées par les milieux français d’Algérie, paraissent très insuffisantes aux partisans du Manifeste, mais le gouvernement se refuse à engager d'autres réformes avant la fin du conflit. Dans les derniers mois de la guerre, beaucoup d’Algériens espèrent pourtant que la Conférence de San Francisco, destinée à établir la Charte de la future organisation des Nations Unies (mai 1945) proclamera leur droit à l'indépendance. D'autres font plutôt confiance à la Ligue arabe, fondée au Caire le 22 mars 1945. Le 8 mai 1945, les manifestations organisées par les nationalistes se transforment en véritables émeutes à Sétif, puis dans tout l’Est du pays. Une centaine de Français sont massacrés. La tentation des autorités est aisée d'attribuer ces difficultés à l'action de l'étranger, notamment allemande. La répression, particulièrement brutale, fait des milliers de victimes.

En dépit du lourd passif que constituent ces événements, tous les chemins d'une évolution ne sont pas fermés. Des représentants de l’Algérie (dont treize musulmans) sont appelés à siéger dans l'Assemblée constituante française élue en octobre 1945. Une amnistie est votée, les prisonniers politiques sont libérés. La loi Lamine-Gueye du 7 mai 1946 confère la qualité de citoyens à tous les ressortissants des territoires d'outre-mer (Algérie comprise). La première Assemblée nationale de la IVe république dote l’Algérie d’un nouveau statut (20 septembre 1947). Ce texte institue une assemblée locale, l’Assemblée algérienne dotée de vastes pouvoirs en matière de réformes, promet une réorganisation des institutions municipales, reconnaît la place de la langue arabe. La générosité des principes (proclamation de l'égalité effective de tous les Algériens, en particulier dans l'accession aux emplois) est contrebalancée par la timidité des dispositions (notamment par le maintien du système du double collège, qui assure à la minorité européenne la majorité des sièges à l’Assemblée algérienne).

Rien n’interdirait d’aller plus loin dans les réformes, mais, dans les années suivantes, l'immobilisme domine les gouvernements de Paris, préoccupés par les tâches de la reconstruction, les débuts de la guerre froide, le conflit indochinois, et affaiblis au surplus par une instabilité chronique. En Afrique du nord, ils cherchent avant tout à maintenir les positions françaises. Les efforts menés pour imposer aux protectorats de Tunisie et du Maroc des liens indissolubles avec la France, marqués respectivement par la lutte contre Bourguiba et la déposition du roi Mohammed V (1953) aboutissent au début de 1954 à une agitation qui menace de tourner à la guérilla. Le calme de l'Algérie contraste alors avec les troubles de ses deux voisins. Les positions françaises paraissent même avoir été renforcées. Les « départements français d’Algérie » ont été inclus en 1949 dans la zone couverte par le pacte de l'Atlantique nord, ce qui signifie un discret soutien de la part des Américains. L'organisation spéciale (O.S.) mise sur pied en 1947 par un congrès du M.T.L.D. (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, qui a succédé au P.P.A. dissous) pour préparer la lutte armée est démantelée par la police française au printemps de 1950 après quelques coups de main audacieux comme le hold-up de la poste d'Oran. Toutes les élections locales donnent aux candidats favorables à l’administration des majorités confortables.

Mais ce repos est largement trompeur. Les événements de Tunisie et du Maroc sont connus et commentés, d'autant plus que les contacts entre militants maghrébins sont étroits. La place réduite faite aux élus nationalistes s’explique par les manipulations électorales pratiquées sous la responsabilité du gouverneur, le socialiste Marcel-Edmond Naegelen. Des lobbies influents, dans lesquels pèsent lourdement les intérêts de l'agriculture et du commerce colonial, s'emploient à paralyser les velléités de réformes, en exploitant les inquiétudes de ceux qu’on n’appelle pas encore les « Pieds-Noirs ». Les programmes ambitieux de développement économique et social sont mis en veilleuse. Cette situation fait le jeu des attitudes extrémistes.
 

Le déclenchement du conflit

Les « chefs historiques » qui donnent l'ordre d'insurrection en Algérie apparaissent à la fois comme des spécialistes de l'action clandestine (ce sont pour la plupart d'anciens responsables de l'O.S.) et comme des militants déçus de l'incapacité de leur parti (le M.T.L.D.) à surmonter la crise qui oppose alors les partisans de Messali et ses adversaires du Comité central du parti (« centralistes »). La défaite française en Indochine (accords de Genève, 20 juillet 1954) les décide à passer à l'action, au nom d’un mouvement destiné à rassembler les Algériens, le Front de libération nationale (F.L.N).  Dans la nuit du 30 octobre au 1er  novembre 1954, 70 attentats répartis sur l'ensemble du territoire algérien font 8 morts et d'importants dégâts matériels. Le 31 octobre, le F.L.N. fait connaître ses buts de guerre : négociations immédiates avec les « porte-paroles autorisés » du peuple algérien, sur la base de la reconnaissance de la souveraineté algérienne ; abrogation de tous les textes « faisant de l’Algérie une terre française », au déni de « l’histoire, de la géographie, de la langue, de la religion et des mœurs du peuple algérien ». Dans une proclamation du 1er novembre, il appelle à la « restauration d’un État algérien souverain, démocratique et social, dans le cadre des principes islamiques ».

Mais rares sont les Français prêts à accepter des révisions déchirantes. Très peu d’hommes politiques, de droite ou de gauche, envisagent l’indépendance, même à long terme. De plus, l'Algérie ne constitue pas une tâche prioritaire du gouvernement par rapport aux affaires européennes (réarmement de l’Allemagne), puis aux tentatives de réforme constitutionnelle, qui divisent les partis politiques. Par ailleurs, le programme du F.L.N. est trop radical pour paraître acceptable, ses chefs trop peu ou trop défavorablement connus pour être crédibles. Les adversaires de toute réforme (et notamment les représentants des Français d'Algérie), ne sont rassurés ni par la promesse du FLN de respecter les personnes et les biens « honnêtement acquis », ni par l'assurance qu'un traité maintiendra certains liens avec la France.
 

© Auteur inconnu/ECPAD/Défense
François Mitterrand se recueille devant le monument aux morts d'Alger en 1954.
© Auteur inconnu/ECPAD/Défense


Ainsi la réponse à l’insurrection est-elle très insuffisante. Les premières réactions du gouvernement du Président du Conseil Pierre Mendès France et celles du ministre de l’lntérieur François Mitterrand réaffirment la souveraineté française, et proclament le refus de tout compromis avec les « rebelles ». Des mesures répressives inadéquates (dissolution du M.T.L.D., arrestation de ses militants) facilitent les ralliements au F.L.N. En Algérie, le gouverneur Jacques Soustelle, qui a pris ses fonctions avec des intentions réformistes, en est aux premiers contacts lorsque Mendès-France est renversé (février 1955).  Une guerre de sept ans commence.

 

Corps 2

Jacques Frémeaux, professeur émérite à Sorbonne université et membre de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer


Il a publié entre autres : Les Bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête, Denoël, 1993 ; La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, Economica, 2002 ; La Conquête de l’Algérie. La dernière campagne d’Abd el-Kader (1845-1847), CNRS-éditions, 2016. Prix Joseph-Robert de l’Association des Écrivains combattants, 2017, rééed. 2019 ; Algérie 1830-1914 ; Naissance et destin d’une colonie, Desclée de Brouwer, 2019. Prix de l’Académie des Arts et Lettres de Bordeaux, 2020 ; L’Algérie 1914-1962. De la Grande Guerre à l’Indépendance, Éditions du Rocher, 2021.